le début de la fin

Au moment précis où il allait croiser l’évidence, il se rendit compte qu’enfin son but était atteint: il ne se passerait rien, rien de plus que ce qu’il avait prévu depuis de longues années. Il se souvînt en effet du soir, il y avait maintenant presque mille ans, où, penché à la balustrade du balcon, il regardait passer les gens et les voitures dans la rue. Et cette pensée qui lui avait alors traversé l’esprit: celui qui regarde le monde extérieur ignore son fortin intérieur, il tourne le dos à son quotidien, se projette dans un espace qu’il déserte de fait, celui qui finalement est sa vie de tous les jours.

Croiser l’évidence, comme on croise le fer. Une performance toute ancrée dans le silence du dernier cri. Sur le balcon, les pots de géraniums saignent gentiment au soleil, mais le rouge carmin demeure, rien ne s’assombrit, sinon la nuit qui descend et dessine les passants acoquinés à leurs ombres gigantesques. Dans son dos, le doigt sur la joue, un Van Dongen dont il a agrandi la carte postale, tapisse le pan de mur, une Freebox à ses côtés, oubliée par mademoiselle Ninou, l’ancienne locataire des lieux.

Ce soir, c’est la fête de la Musique, et il aurait bien invité mam’zelle Ninou à danser. Mais l’orage a fait grincer les guitares électriques et les cordes du oud se sont allongées comme des spaghettis trop cuits. On a joué du parapluie, entend-t-il ronchonner les familles qui retournent à leurs abris automobiles. La robe rouge aux motifs fleuris de la brune peinte par Van Dongen le scrute avec ses grands yeux noirs. Les oiseaux se sont tus, entre deux éclairs le tonnerre brouille les timbales. Les oiseaux pétitionnent contre le chambard nocturne, eux qui pratiquent la fête de la musique chaque jour d’avant l’aube jusqu’à la nuit tombée.

Au moment précis où il allait croiser l’évidence, par le retour d’une corneille dans son logis de branches, au sommet du cerisier d’Amérique qui surplombe la forêt de tilleuls en fin de floraison, il se retourne vers son chez lui, du balcon contemple le portrait. A cette distance les pixels n’apparaissent pas en rupture. Dans ce tableau sont réunies toutes les femmes qui ne font qu’une. Il aimerait peindre l’instant qui le surprend, mais il sait trop bien qu’il n’en retirerait que l’amertume de son manque de savoir faire. Qu’au bout de ses doigts il peindrait l’infortune. Il sourit. Rien ne l’attend, ni amour ni peine. C’est une forme de bonheur, la solitude.

Au moment précis où tout tombe à l’eau, où l’évidence ne vide plus les pots du désespoir, son but était atteint. Il se passerait une chose, un incertain , une exceptionnelle intrusion dans la mornitude et elle se présenta. Elle ne ressemblait à rien et portait tous les critères, palpables, spirituels, humoristiques, moralement condamnables, mais vraiment délicieux. Une assiette; remplie de soupe. Quel délice!

Dans les vapeurs qui émanaient de l’assiette, murmurante à ses oreilles, une voix: je l’ai commandée pour toi, mais pour un peu, tu l’aurais mangée froide.

Alors il comprit l’explication du tableau: le doigt sur la joue ; c’était avant tout un signe fait pour avertir le maître d’hôtel, et non cette attention délicate de poser la main sur mon cœur.

-par AK Pô

22 06 11

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