17 03 2020 conf J2
Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que les cinq chats présents qui vivent encore (nous en avons perdus pas mal, disparus ou écrasés) à la maison sont soucieux. Eux-mêmes semblent prendre en considération le mal que nous, humains, traversons. Ils mangent peu, dorment beaucoup et font montre d’une tendresse accentuée à notre égard, surtout au mien car je les laisse parfois entrer dans la cuisine où une moindre portion de nourriture leur est alors offerte. Ils déposent en remerciement de petites bestioles sur le perron : un lézard, une souris, très rarement un oiseau (une tourterelle de Turquie dont ils savent que le chant m’agace).
Tout cela paraît simple mais ne me convient pas. Alors j’ai décidé de les interroger, assis à la table de jardin où ils aiment s’étaler au soleil. Quand il y a du soleil, comme aujourd’hui. C’est Pirouette qui est arrivée la première me faire ses hommages. Cinq minutes de mamours avant d’entamer la conversation. Je lui ai demandé (je traduis en simultané pour les lecteurs qui ne pratiquent pas le langage félin) ce qu’elle pensait de la situation. Elle ronronna en tournant à 180° ses oreilles : c’était chaud pour les hommes, le danger était partout. Cependant, comme elle parcourait les rues de la ville la nuit, elle me rassura : les gens de ton pays dorment encore sur leurs deux oreilles, mais caresse encore les miennes car ma vigilance s’amenuise d’heure en heure Je sens la pluie des larmes. Oh, me dit Pirouette, demande donc à Petit Lion ce qu’elle en pense, je suis épuisée.
Petit Lion était encore au fond du jardin, se chauffant sur une bâche que le soleil tiédissait. A proximité de la table, sur le tas de bois que l’hiver avait réduit roupillait Bouboule, le gros chat à poils longs comme sa fatigue chronique et sa libido excessive. Je lui tendis la main. Il ouvrit un seul œil : bien suffisant pour répondre à un humain qui n’a pas encore servi les rations de croquettes. Il se tourna sur le dos et je caressai son ventre. Il aimait ça, se prenait pour un pacha. Je réitérais ma question. Il me sourit. Sur l’instant j’eus envie de le prendre par la queue et le pendre comme un miquet dans un manège de fête foraine. Mais il ronchonna entre ses dents aux incisives aiguisées : les hommes sont stupides, ils n’ont que ce qu’ils méritent : le chaos et la fin des haricots. Je rétorquais : tu crois ? Il sourit de nouveau et me répondis : tu verras, si vous vous en sortez, votre vie recommencera comme celle que vous viviez avant. Vous, les hommes, êtes inconséquents, le Pouvoir vous a rendu fous et fous vous resterez ! Ce jugement, issu d’un chat dont la toison eut pu servir de chapka à un anachorète sibérien me stupéfia par sa justesse. J’en fus très dépité.
Vers seize heures, j’ouvris quelques boîtes pour nourrir mes interlocuteurs. Petit Lion arriva en trottinant, prenant l’air d’un chat féral, ou d’un général dirigeant une centrale d’achat pour chats. Je tentais de l’interroger mais il avait la gueule dans la gamelle, et sa réponse fut lapidaire : nous on ne sait ni lire ni écrire, on connaît la jungle plus que Rudyard Kipling et vos histoires de Disneyland on vous les laisse. Tu as compris, homme ? D’ailleurs, où est ta femme ? A la cuisine, c’est ça, elle prépare la tambouille pendant que tu nous parles. Tu devrais avoir honte ! Mais tu es comme les autres, infecté par la peur, nourrissant la panique et râlant sans arrêt sur le bonheur que tu ne comprends pas posséder ni administrer aux autres, sauf à nous, qui ne sommes que des animaux de compagnie. Ah, si nous n’étions pas là, tu n’aurais pas conscience de l’inquiétude que nous avons te concernant. Allez, merci pour le gueuleton !
Ces paroles m’avaient complètement décontenancé. Aucune envie d’interroger Micromégas, le plus jeune de la troupe. C’était un vrai pot de colle. S’il m’apercevait, fumant sur le perron, il se pointait à pattes raccourcies pour se frotter à mes jambes, ne manquant aucune ouverture de porte pour pénétrer la cuisine et se frotter aux paquets de croquettes, qu’il ne mangeait pas. Parmi ces félins il offrait une naïveté déconcertante. Son obstination à vouloir grimper sur mes épaules était la source de bien de réprimandes de ma part. Jusqu’à ce jour où il me susurra à l’oreille ce qui suit :
« Micromégas est un géant de trente-neuf kilomètres de haut, jeune savant doté d’environ mille sens et habitant une gigantesque planète de Sirius. À la suite de travaux d’entomologie contestés par un fanatique du clergé de sa planète, il est chassé de la cour. Il part alors en voyage dans l’univers « pour achever de se former l’esprit et le cœur». (source wikipédia, à consulter!)
Son ennemi était le nôtre : un Nanomégas ridiculement petit, vorace et bravache.
Il ne faut jamais donner sa langue aux chats, ils en possèdent déjà toute la grammaire et le vocabulaire. Mais ils aiment bien qu’on les écoute ronronner, quand ils sont confinés avec nous dans de maigres espaces…de vie.
17 03 2020
AK

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