Mars 2011
Ça commence par une plaisanterie lancée au cours d’un banquet. Le lendemain, il a oublié qu’il avait raconté ça. C’est un ami qui le lui rappelle: tu étais tellement bourré que tu ne t’en souviens plus. Tu t’es moqué d’un convive en le traitant d’icône sidaïque. Je ne te cache pas que personne n’a apprécié. Le type a quitté la table. Un arbre a traversé sa route. Il est aux urgences. Attends, c’est pas fini. Il est rhésus A-, comme toi. Et l’hôpital est en rupture de stock. Vas-y.
Il hésite, mais n’a pas le choix; monte dans sa voiture, roule lentement sur la route aux virages en épingles à cheveux. Traverse deux villages aux places désertes. Le temps est caniculaire, c’est le mois d’août. Les prairies ont la couleur du sable, des vaches assoupies au pied de grands chênes le regardent passer. La ville sent la sueur des avenues surchargées de véhicules, les platanes stoppent l’air frais des montagnes et le gave est aussi sec que la main courante d’une association de fainéants. Le parking de l’hôpital est vaste et rempli d’engins hors d’usage. Il se gare. Se présente. Suit la procédure. Attend. Une heure, au moins. Puis, le désinfectant, l’aiguille qui s’enfonce dans le bras. Serrez le poing, s’il vous plaît. Don du sang.
Coton hydrophile et petit bout de scotch. Il sort. L’intérieur de la voiture est une fournaise. Contact, clim, démarrage. Bonne conscience. Libéré d’un poids. Il roule, s’égaie, chantonne. A envie de faire l’amour. Repense à cette femme qu’il a rencontré le mois dernier, avec qui il a passé la nuit. Envie de rebelote. Mais il était tellement ivre qu’il ne se souvient plus de l’adresse. Il reprend la route cursive, traverse deux villages aux places désertes. Arrive chez lui, boit un verre, s’allonge. Sieste vespérale. Dehors, le vent se lève, les oiseaux pépient et les branches secouent une balançoire rustique.
Le téléphone sonne. Il saisit, à moitié endormi, le combiné près du canapé. C’est l’hôpital.
Monsieur
Nous sommes désolés
Mais
Nous devons vous prévenir.
Nous ne pouvons utiliser votre sang.
?…
Vous êtes séropositif.
AK Pô
14 01 11
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Mars 2020
Ça commence par une plaisanterie lancée au cours d’un banquet. Le lendemain, il a oublié qu’il avait raconté ça. C’est un ami qui le lui rappelle: tu étais tellement bourré que tu ne t’en souviens plus. Tu t’es moqué d’un convive en lui parlant tout près, comme un amant, en le traitant d’icône coronavirale. Je ne te cache pas que personne n’a apprécié. Le type a quitté la table. Un arbre a traversé sa route. Il est aux urgences. Attends, c’est pas fini. Il est asthmatique, comme toi. Et l’hôpital est en rupture de stock, plus de ventoline, plus d’appareils respiratoires. Alors vas-y. Prête leur ta machine, que tu mets tous les soirs pour réguler ton souffle apnéique. Passe t’en quelques jours, pour lui.
Il hésite, mais n’a pas le choix; monte dans sa voiture, roule lentement sur la route aux virages en épingles à cheveux. Traverse deux villages aux places désertes. Le temps est maussade, c’est le mois de mars. Les prairies ont la couleur du verbe, des vaches assoupies au pied de grands chênes le regardent passer. La ville sent le printemps des avenues vidées de véhicules, les platanes stoppent l’air frais des montagnes et le gave est aussi moite que la main courante d’une association d’huissiers. Le parking de l’hôpital est vaste et rempli d’engins hors d’usage. Confinement général. Il se gare. Se présente. Suit la procédure. Attend. Une heure ou deux au moins. Puis, le désinfectant, la paperasse. Il entend dans la chambre voisine : tests de ré-initialisation de la machine, contrôle du souffle, du volume d’oxygène et de la puissance d’insufflation, rythme cardiaque du patient auquel on va destiner la machine. Icône coronavirale, il regrette ce geste de trop, qu’est-ce qu’on peut être stupide avec un ou deux coups dans le nez. Trop tard. Lui sur un siège, dans le couloir embouteillé, l’autre dans un lit, qui s’asphyxie, sent monter la fièvre et s’endort sous l’injection de produits dont il voudrait ignorer le nom.
Il sort, quitte l’hôpital. L’intérieur de la voiture sent le dernier souffle d’air printanier. Contact, clim, démarrage. Bonne conscience. Libéré d’un poids. Il roule, s’égaie, chantonne. A envie de faire l’amour. Repense à cette femme qu’il a rencontré le mois dernier, avec qui il a passé la nuit. Envie de rebelote. Mais il était tellement ivre qu’il ne se souvient plus ni de l’adresse ni du nom de la femme. Il reprend la route cursive, traverse deux villages aux places désertes. Arrive chez lui, boit un verre, s’allonge. Sieste vespérale. Dehors, le vent se lève, les oiseaux pépient et les branches secouent une balançoire rustique.
Le téléphone sonne. Il saisit, à moitié endormi, le combiné près du canapé. C’est l’hôpital.
Monsieur
Nous sommes désolés
Mais
Nous devons vous prévenir.
Votre ami est mort.
?…
Vous êtes contaminé. Appelez le 15 de toute urgence. On viendra vous chercher. Pas d’inquiétude, votre machine est prête à l’emploi, nous avons réintégré tous vos paramètres.
27 03 2020
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Mars 2029
Crise économique mondiale. Mais c’est une autre histoire…

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