les mardis de la poésie : Kateb Yacine (1929-1989)

Kebiout et Nedjma – Poéme

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Poéme / Poémes d’Kateb Yacine

 

Nedjma chaque automne reparue Non sans m’avoir arraché Mes larmes et mon Khandjar Nedjma chaque automne disparue.

Et moi, pâle et terrassé.

De la douce ennemie

À jamais séparé ;

Les silences de mes pères poètes

Et de ma mère folle

Les sévères regards ;

Les pleurs de mes aïeules amazones

Ont enfoui dans ma poitrine

Un cœur de paysan sans terre

Ou de fauve mal abattu.

Bergères taciturnes À vos chevilles désormais je veille Avec les doux serpents de Sfahli : mon chant est parvenu ! Bergères taciturnes, Dites qui vous a attristées Dites qui vous a poursuivies Qui me sépare de Nedjma ?

Dites

Qui livra Alger aux bellâtres

Qui exposa le front des cireurs

Aux gangsters efféminés de Chicago

Qui transforma en femmes de ménage

Les descendantes de la Kahéna ?

Et vous natifs d’Alger dont le sang

Craint toujours de se mêler au nôtre

Vous qui n’avez de l’Europe que la honte

De ses oppresseurs

Vous hordes petites bourgeoises

Vous courtisanes racistes

Gouverneurs affairistes

Et vous démagogues en prières

Sous le buste de Rita Hayworth

Qui ne retenez d’Omar Bradley

Que le prénom — et le subtil

Parfum du dollar —

Ne croyez pas avoir étouffé la Casbah Ne croyez pas bâtir sur nos dépouilles votre Nouveau Monde

Nous étions deux à sangloter

Sous la pluie d’automne

Je ne pouvais fuir

Tu ne pouvais me suivre

Et quand je parvins aux côtes de France

Je te crus enfin oubliée

Je me dis elle ne remue plus

C’est qu’elle m’a senti

Vagabond

Ennemi

Sauvage et de prunelle andalouse

Ne sachant quel époux fuir

Et quel amant égarer

De langue et de silence

Sœur de quelque vipère

Tombée dans mon sommeil

Et mon dard à sa gorge

M’emplit d’ivresse au sortir de la prison

J’apportais l’ardeur des Sétifiens

Et de Guelma m’attendait

La fille solitaire de Kebiout

Je me croyais sans sœur ni vengeance Nedjma ton baiser fit le tour de mon sar Comme une balle au front éveille le guerrier Mon premier amour fut ma première chevauchée (Nedjma nous eûmes le même ancêtre)

Kebiout défiguré franchit sans se retourner

Le jardin des vierges et l’une lui jeta au front

Un coquelicot

Kebiout traversa la mer Rouge

Et fuma le narguilé du Soudan

Kebiout revint à lui ; il s’agita dans sa poitrine

Une lame brisée entre le cœur et la garde ;

Avec le mal du pays

Il leva les yeux vers une colombe :

«Je ne suis pas natif de ces contrées

Comme toi colombe, je voudrais revenir

A la main qui m’a lâché ! »

Kebiout marchait les yeux fermés

Il sentit les bourreaux en riant s’éloigner

«Où est ma potence, que je jette

Un dernier regard sur l’avenir?

— Les colombes blessées sont insaisissables ».

Kebiout suivit un mendiant rêveur

Ils s’endormirent la main dans la main

Rue de la Lyre

Et l’aveugle lui montra le chemin

À Moscou Kebiout s’éveilla Nedjma vivait Sur un tracteur De kolkhozienne

Kebiout se perdit dans un parc

Et comme un Coréen

Reprit sa route dans les ruines

J’emporte dans ma course Un astre : Nedjma m’attend Aimez si vous en avez

Le courage !

Voyez la lune au baiser glacé

Nedjma voyage

Sur ce coursier céleste

Et Kebiout ronge son frein

Rejoindra-t-il Nedjma ou l’astre ?

Le paysan attend Kebiout s’étend sur une tombe Non pour mourir mais pour aiguiser Son couteau

Pour en savoir plus : https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/kateb-yacine-le-poete-errant-1929-1989

2 commentaires sur “les mardis de la poésie : Kateb Yacine (1929-1989)

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