un métier d’avenir (au déjà long passé) : pétomane.

Dans mon petit pays qui est parfois étroit vivait un homme d’une cinquantaine d’années. Il s’appelait Jean Victor Lebroutch, mais tout le monde le surnommait Ventilator. Pourquoi un tel sobriquet, me direz-vous. En voici, résumé de mémoire, la ou plutôt les raisons.

A l’adolescence, l ‘arrière grand-père de Jean Victor quitta sa famille pour se rendre à Paris. Une vie misérable mais enjouée. Fréquentant les bistrots et les lieux de la vie nocturne, entre Pigalle et les Abbesses, il avait un soir rencontré un homme qui remplissait de ses prouesses les cabarets. Cet homme se nommait Joseph Pujol, natif de Marseille, qui avait un succès fou au Moulin Rouge, avec ses interprétations hilarantes de « le pet de la jeune fille », « le pet de la belle-mère », « le pet de la couturière déchirant son calicot » et autres . L’arrière petit fils , notre Jean Victor, voulut ardemment rejoindre le prestige de l’artiste international qui mourut à Toulon en 1945. L’enfant s’était trouvé un métier et le clairon de son arrière train sonnait l’assaut vers la gloire.

Cependant, bien qu’encore pubère il sonna du clairon sans instrument lors de cérémonies religieuses ou de commémorations guerrières, rien ne programmait son avenir, car dans ce petit pays, pour faire fuir un hérisson, la musique ne suffit pas : il faut lui tendre une brosse à cheveux. Une voix lointaine issue d’un autre siècle susurrait à ses oreilles : pense à Joseph, pense à ton aïeul, pense à l’avenir que t’offrent tes fesses, à cet anus musical aussi harmonieux que la musique de JS Bach ; mais surtout, laisse venir, laisse venir l’avenir…

Les années passèrent comme les gaz échappés d’un bus renversé d’où sortent indemnes quelque passagers embrumés. Comme la pluie noire sur Hiroshima, il y a 75 ans. L’enfant grandit et oublia. Devenu adulte, quelques femmes du canton couchèrent dans son lit. Il acquit ainsi une réputation qui n’avait alors aucun rapport avec son don. Il fallut attendre qu’il devînt veuf pour la troisième fois, celle qui à se yeux était de trop. Perdre trois épouses en vingt cinq ans lui fermait toutes les portes du Paradis. C’est alors qu’il alla vivre, seul, dans les bois.

Les gens du village le croisaient au printemps, une canne à pêche ou un fusil en main, l’automne gibecière remplie de châtaignes et de cèpes, un lapin dans le fond, un perdreau, il passait et saluait ceux qu’il croisait. La routine dans ce petit pays où tout le monde se connaît, ou presque. Jusqu’à ce jour du mois d’août où se déclencha un feu de broussailles à proximité du bois communal. Les pompiers soignaient des accidentés de la route (un bus renversé) et personne n’était présent sur les lieux, sauf notre héros qui sortait d’une partie de jambes en l’air avec Mounick, la fille du boulanger. C’est alors que se révéla son pouvoir ancestral :

Vous n’allez pas le croire

Mais c’est pure vérité !

Jean Victor s’élança jusqu’au proche ruisseau qui bordait sa cabane, contracta ses abdominaux, positionna son intestin en tuyau d’arrosage, connecta son rectum, et lâcha un pet inouï qui stupéfia les flammes, les femmes et les enfants d’abord, puis les pompiers qui venaient d’arriver. Les témoins hurlèrent : « vive Extinctor ! », mais d’un geste d’apaisement il fît taire tout le monde : « je n’éteins pas les flammes, je souffle d’un pet sûr, je suis sur le feu le serpent d’eau et le fluide glacial des braises. C’est le pet qui me porte, le pet de ma surveillance, le doux refrain de mon enfance » .

Cet exploit fut relaté de bouche à oreille et tout le canton en fut instruit. Peu à peu, quand l’été brûlait les pins ou dévorait les broussailles sèches, on s’en allait quérir le pompier proctologue. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Un épisode de canicule terrible sévit et la population du petit pays suait abondamment et respirait très mal. Les climatiseurs avaient beau fonctionner à plein régime, les volets avaient beau être tirés, la chaleur régnait en maîtresse absolue. L’air ne véhiculait aucune brise, les arbres avaient figé leurs feuilles dans le marbre d’une statue pudique. Mounick, la fille du boulanger, regardait son père suer au dessus du pétrin, le fournil affichait quarante degrés et le pauvre homme était au bord de l’épuisement. Elle eut alors l’idée de faire appel à Jean Victor. Celui-ci vînt à la hâte. Une petite gâterie lui fut offerte par Mounick avant qu’il ne se lançât dans ce qui ferait de lui « Ventilator ». Cinq ans après avoir éteint l’incendie de forêt, il envoya un vent d’une extrême fraîcheur, qui se répandit dans toute la contrée et dont le parfum suave enveloppa les pores de chaque personne dénudée par la canicule et l’excès de paresse.

Au printemps et en automne l’homme vivait dans sa cabane, près de la rivière. Il n’avait aucune raison d’intervenir et la population se contentait de le saluer quand elle le croisait sur les chemins, canne à pêche ou fusil en main. Il était, pensait-il, bien plus heureux que son arrière grand père, et que Joseph Pujol, qui prit sa retraite et s’occupa jusqu’à sa mort, en 1945 à Toulon, d’une affaire de biscuiterie. Cependant, le génie n’attend pas. La société évolue plus rapidement parfois que les hommes eux-mêmes. Ainsi, réveillé un matin de bonne heure, il regarda le ciel. Le temps était mitigé. Le temps est mitigé, se dit-il. Comme le sont ou le seraient mes prouesses rectales. Pourquoi ne pas utiliser mon talent à la création d’un produit qui m’apporterait la même gloire que le Pétomane du Moulin-Rouge. Jean Victor ce matin-là laissa trotter dans sa tête des idées qu’il n’avait jamais eues. Quand le coucou suisse sortit de sa boîte à dix heures, (il y a toujours un coucou suisse dans les cabanes en bois), son destin se présenta, clair, simple, évolutif dans une société en pleine révolution :

Jean Victor Lebroutch ce jour-là inventa cet objet discret mais indispensable : le brumisateur.

14 08 2020

AK

(concernant Joseph Pujol, ma source se trouve dans « le livre des bizarres » de Guy Betchel et Jean-Claude Carrière, Robert Laffont 1981)

Sinon :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_P%C3%A9tomane

Sur Evgueni Solokov (Gainsbourg) :

https://www.ina.fr/video/CPB8005161103/index-video.html

2 commentaires sur “un métier d’avenir (au déjà long passé) : pétomane.

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