les bruits de fond sont-ils chauds ou froids ?

Gamin, j’écoutais avec un certain effroi ce bruit mat et répétitif qui frappait la cloison de ma chambre, n’osant pourtant pas alerter mes parents, qui dormaient à côté. C’est à l’adolescence que finalement cette énigme fut résolue, un soir où, mes parents absents, j’occupais cet espace mythique avec une jeune princesse au fort tempérament. Ainsi, jusqu’à l’âge adulte, ce son particulier perdura dès que mes parents, puis plus tard mes colocataires, s’absentaient. Un jour vînt à pied où je me mis en ménage avec une jeune femme plantureuse, dont le jardin secret regorgeait de fruits et de légumes savoureux (c’est là que j’ai entamé mon livre de recettes de cuisine, auquel hélas aucun éditeur n’a donné suite). Avec Hélène, c’était son prénom, j’essorais la salade, les frisottis des fanes, je blanchissais ses blettes, cependant qu’à son tour poireaux, courgettes et tomates anciennes menaient dans la cuisine leur course folle entre ses doigts experts et ses lèvres pulpeuses.

Après le repas du soir, nous n’allumions pas la télé, ce fric frac d’émissions et de concours culinaires nous agaçaient. Nous préférions concocter de nouvelles recettes, gibelotte, lapin chasseur avec pruneaux tueurs de moustiques, brame de cerf au saut du lit, renardeau à la sauce poulette, etc. La tête de lit faisait alors sa cavalerie de machine à écrire et les hennissements augmentaient dans notre aimable recherche l’art de l’ubiquité, mais il faut l’avouer, celles également de la lubricité et de l’ébriété.

Un jour vînt où Hélène me déclara qu’elle était enceinte. Elle était colère, pestait, me reprochant de n’être pas un saint et de lui avoir fait un enfant dans le dos. Comment aurais-je pu, lui répondis-je, tu sais bien que j’ai perdu mon auréole sur les aréoles de tes seins, que si notre couple devait battre de l’aile nous ne convolerions plus ensemble. Elle sembla se rassurer et quelques mois plus tard naquirent Hector et Ulysse deux jumeaux beaux comme des dieux mais chamailleurs au possible. Nous assurâmes leur éducation plusieurs années durant, avec ce sentiment diffus d’entendre mois après mois monter une rumeur dans l’immeuble, cage d’ escalier D, porte C cinquième étage (ascenseur en voie de réparation). Notre cloison tremblait sous leurs incessants assauts, quand ils eurent dix ans. Les voisins de palier finirent par se plaindre, puis ceux du dessus et du dessous. Vos enfants font un bruit infernal, nous allons porter plainte auprès du syndic. Comme ils avaient raison, comme soudain je me mis à les aimer, ces voisins qui nous entouraient comme des achéens sous les murs de Troie. C’est alors que nous priâmes un dieu de la rue d’emmener nos sales gosses à Paris, (en trottinette sans électricité statique) qu’ils y grandissent et nous fichent la paix. La tête de lit nous approuva, le bruit ouaté de tambourin du sky contre la briquette empapaoutée de plâtre au rabais joua ses airs de jadis dans le calme retrouvé du voisinage. Nous étions sauvés, dis-je à Hélène. Mais, née lasse, Hélène voulut à son tour voir Paris, sa tour Montparnasse, ses gares et toutes les rues et avenues de Monopolythéistos-city, voir ses enfants qui grandissaient, chacun ayant rejoint son parti, pour accéder au pouvoir, armés de diplômes et de certitudes sur l’avenir du monde que chacun voulait conquérir, prêts, tels Judith Holopherne, à trancher la tête non de son mari mais celle de son frère, politiciens répandant sur l’agora médiatique fantasmes et fausses vérités, programmes de foutaises parus dans nombre magazines.

Bien entendu, cette décennie me permit de peaufiner un nombre important de recettes culinaires, surtout des plats à emporter sans se retourner, et Hélène les réalisa avec bonheur chez Gaston, un petit boui boui qui faisait des repas ouvriers à dix euros le midi et des tournedos Rossini le soir pour la mafia locale. Les gosses montraient les dents entre eux mais dans le petit logement que nous avions loué avec Hélène rue Boulanger (Paris 10) ils croquaient le menu du jour entre deux séances d’empathie subversive ( démonstrations confondantes : des mots contre des maux, merci au revoir). Mon livre de cuisine fut offert aux clients de Gaston, dont un opercule dont j’étais très fier : « comment transformer un article de blog en daube savoureuse ». (Mon troisième ouvrage, sachez-le).

Le temps passa, comme un dieu de la rue que personne ne reconnaît, tant la rue comme les règles qui nous régissent se font un malin plaisir à nous faire perdre nos mémoires et nos traces. C’est peut-être pour ça que les gens prennent l’avion : leurs marques ont disparu et leurs ancêtres dansent encore sur la ligne des horizons lointains. Hélène me glisse à l’oreille : puisque nous sommes à Paris, pourquoi n’irions-nous pas visiter un certain Ernest S. et dormir dans le même hôtel, place Vendôme ? Il paraît qu’il a une chemise hawaïenne, le bougre,

qu’il ignore les chemises des maoris, avec des ronds symbolisant les trous d’eau où vont boire les animaux sacrés en temps de sécheresse, et les hommes quand ils ont trop bu l’esprit des blancs au comptoir Hemingway. Tu es folle, c’est un homme parfait, et puis nous n’allons pas refaire nos guéguerres à Trois. La graisse a mis des siècles pour nous vieillir ensemble, et Homère ne joue plus du tambour contre notre lit-cénotaphe. Nous vivons au-delà, Hélène, et autour de tes seins tournoient les auréoles et le ronron du vent qui nous maintient en lévitation permanente, tels des martinets célestes.

19 09 2020

AK

4 commentaires sur “les bruits de fond sont-ils chauds ou froids ?

  1. Ah,ah,ah !!! Il va rire Ernest S. de se retrouver dans le paysage de ce texte !
    Sinon il faudrait un peu plus de détails sur la recette du « lapin chasseur avec pruneaux tueurs de moustiques », je sens que ce doit être épique ! 😀

    Aimé par 1 personne

    • OK, dès que je trouve un lapin je le pose…sur la table, ( sans rendez-vous) et le cuisine pour qu’il m’enseigne l’art du pruneau d’Agen…Après, si Ernest a transformé son buzzer en véritable cep (de vigne), je vous inviterai tous les deux à déguster ce mets rare et savoureux! 😉
      (je réserve le tournedos Rossini pour le Maëstro et des beignets au brocciu pour Almanito)

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :