la double peine des oiseaux de nuit

Une vieille chouette et un vieux hibou se lamentaient dans leur logis de branches mortes. Ils venaient d’apprendre qu’un couvre-feu était instauré dans le village où ils logeaient, très exactement sous les carillons du clocher dans lequel ils avaient installé leur nid depuis quelques années. Chaque nuit, quand le bedeau avait fait tinter les fontes et résonner les heures, que minuit voyait l’homme raccrocher les cordes à la patère bénie du rite quotidien, que le dernier parfum de dames en noir disparaissait dans l’ombre d’un chat roux, que le presbytère n’avait rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat (nocturne), nos deux amants emplumés s’éveillaient, noctambules joyeux en quête de nourritures saines, loin des religions sources de tant de Cène(s), de prophètes scabreux et de croyants partisans, ils hululaient avant de prendre leur envol dans la nuit noire, nyctalopes parfaits dans ce monde où régnait l’obscurantisme de l’aube au crépuscule et, pourrait-on dire, partout ailleurs.

Autour des candélabres voletaient leurs mets favoris, papillons de nuit, bestioles aux ailes cuites à point et, ô suprême délice, parfois un sphinx à tête de mort tournoyant dans la chaleur des ampoules. Puis, ces amuse-gueules avalés, sur le sol en bitume, dans l’herbe des espaces verts, quelques mulots, quelques vers curieux de respirer le chant de la terre la nuit, quand les humains ont garé leurs engins, que l’air sent bon, que le parfum des femmes en noir se répand sur la terre en deuil. Heureux jusqu’alors avaient été la chouette et le hibou.

Ce soir-là, le bedeau sonna le tocsin à neuf heures du soir. Un silence envahit alors le village. Le hibou fut surpris, demanda à sa compagne : « n’est-ce pas cette nuit que nous devions changer d’heure, et donc rallonger notre nuit de plaisirs ? »

« -Oui, tu m’avais même promis de m’emmener au bal des chauve-souris, je m’en souviens très bien ».

Ils restèrent coi. Le hibou, qui dans sa jeunesse avait été élevé par un grand duc, se mit à rêver. Pourquoi ne volerions-nous pas vers le grand Nord, six mois de nuit discontinues, pas de virus sauf ceux des hackers russes, mais bon, avec nos plumes gogoliennes nous passerions inaperçus sur le manteau neigeux de saint Petersbourg. Qu’en penses-tu, ma petite chouette, un grand voyage loin de ces cons, ça te dit ?

Pourquoi pas ? répondit la vieille chouette. Laisse-moi juste le temps de mettre ma culotte et je te suivrai partout où tu iras, mon hibou !

Soudain, la peur saisit le hibou : « là, ma chouette, tu m’effraies ! Je sais fort bien que les hulottes ne portent pas de culotte, même dans le Jura* ! Qui es-tu donc ? A qui sont ces plumes qui te servent de déguisement ? »

L’heure est venue de te le dire, piètre animal , vil plumitif ! Je suis la Reine de la Nuit, payée par un grand maëstro pour verbaliser les oiseaux de nuit tels que toi, qui ont tendance à aller danser avec les pipistrelles, à picoler dans les gouttières des eaux de vie à faire grimper au ciel les anges récalcitrants !

Le vieil hibou, stupéfait, se résigna. Puisqu’il en était ainsi, ne lui restait qu’une possibilité : devenir chat huant. C’est ainsi qu’il se lia d’amitié avec Gaston, le chat roux. dit Gaston le roux… Comprenne qui peut!

cf la hulotte

23 10 2020

AK

5 commentaires sur “la double peine des oiseaux de nuit

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