Un moment de ma vie avec Raymond C.

« Dès que l’on me retrousse, je sens l’air frétiller entre mes jambes, et je glousse ! aimait-elle à dire  quand je l’entreprenais sur ces meules de foin, à côté de la grange». C’est ainsi que Raymond me parlait de sa femme, un verre de Bourbon à la main. Nous étions chacun sur notre fauteuil à bascule avec siège en osier, dits rocking chairs, écroulés sur la coursive aux planches grinçantes, à regarder le temps immobile nous raconter des histoires cavalières, des aventures indigènes, des routes poussiéreuses qui traversaient de plus amples déserts que ceux de nos vies stupides, et nous comptions les voitures et les camions qui passaient, poussant dans leur sillage les tumblewinds, comme si chaque engin portait un brimborion de souvenir, un fétu de mémoire dans cette soirée que la nuit ne tarderait pas à imbiber d’alcool.

Je le laissais parler. J’avais connu sa compagne et vécu avec elle quelques jupons que le vent soulève dans ce pays où la poussière ressemble au sperme des vagabonds. Le mur inachevé, à la frontière, laissait glisser son contingent d’âmes affamées et de lames affûtées, alors pour les femmes retrousser leur jupon, ou détrousser les hommes, c’était du pareil au même. Les frontières n’arrêtent ni les hommes, ni la prostitution.

Raymond avait acheté une petite ferme à un indien pour un prix convenu : un dollar ou deux balles de Winchester, je double le prix pour ta famille, le Sud a connu pire. Dix ans qu’il vivait là. Pendant ces dix années il avait retroussé sa femme, et elle avait fini par partir avec l’indien, destination las Vegas, où paraît-il, ils faisaient fortune, lui dans les casinos, elle sur les trottoirs de la ville qui ne dort jamais, mais a toujours soif de fric. Sur la route, nous avons vu une voiture s’arrêter. Ça n’arrivait jamais, sauf le 5 mai 2…, quand un camion a ripé contre une benne de ramassage d’ordures. Les journaux en ont parlé durant deux mois, tant il ne se passe rien ici pour remplir les feuilles de choux dont se nourrissent les canards locaux.

Un type est descendu du véhicule, grand, svelte, bien sapé. Il ne parlait pas notre langue, mais en gesticulant nous comprîmes qu’il cherchait quelqu’un, ou plutôt quelqu’une. Il nous présenta une petite photo, qui ne laissait aucun doute : Gina. Les yeux de Raymond se mirent à clignoter comme les warning de la voiture du mec. « bordel, mais c’est ma femme ! Enfin, c’était ma femme ! » L’homme le regarda froidement dans les yeux : « en êtes-vous sûr et certain ? ». « Oui ».

Raymond avait l’air désabusé. Il me demanda d’aller chercher trois bières dans le frigo. Je m’exécutais. En me retournant, je pus constater qu’il fixait mon fauteuil à bascule d’un œil torve, comme un indien qui ne différencie pas un dollar américain d’une expropriation de ses terres. Le fauteuil restait coi, mais dansait sa valse à deux temps, alors que le grand gaillard, la main gauche posée sur la rambarde, faisait semblant de regarder la voûte céleste immobile, aussi improbable que le temps qui inscrivait sur son froid calepin l’histoire en gestation.

Je posais les bières sur la table basse ; cette sensation de tour de Babel où personne ne se comprend et où tous pourtant travaillent ensemble. Ce moment qui rend jaloux les dieux. Si nous ne pigions rien à son baragouin, nous finîmes par comprendre, gestes éloquents, qu’en fait Gina était un travelo, qui avait trafiqué durant sept ans entre le Nevada et la Californie drogue et prostitution. Il la recherchait depuis cinq ans, un mandat d’arrêt en poche et une arme de poing planquée dans son holster.

Je bondis de mon fauteuil, me jetai sur le type et hurlai dans ses oreilles : « foutez-nous la paix ! Qu’est-ce qui vous emmerde, c’est qu’on soit pédés ?  C’est de l’histoire ancienne, on s’en fout de cette Gina ! Allez la chercher ailleurs !»

« Oh, moi, ça ne me fait rien, répondit-il froidement, c’est l’indien. Il veut se venger de ne pas avoir pu vous planter des plumes dans le cul .

02 12 2020

AK

13 commentaires sur “Un moment de ma vie avec Raymond C.

  1. Ton texte est très bien, vraiment très ! Mi-western au fin fond du fond, l’autre mi est qu’il est bien d’actualité avec les infos de chiens écrasés qu’on nous ressassent d’écrasement en écrasement, mais pour d’autres raisons. Il y a une ambiance glauque indiscutable ds ce texte. J’aime bien.
    Je partage ton goût pour Salgrenn. Je me demande si ce n’est pas lui qui me freine à écrire des textes tant les siens sont marrants et bien tournés. Il me donne des complexes ce voyou ! 👿 😀

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    • Je suis trop fainéant !
      J’ai un manuscrit de 80 pages de courtes nouvelles (re-parues ici dans « petits textes parus ailleurs »), que j’ai envoyé à deux éditeurs…en deux ans. Retour cinglant de l’un (l’iconoclaste je crois, enfin, des parigots, quoi!) et un autre plus sympa de Lunatiques. Plus un envoi complètement foiré par internet (les histoires étaient complètement séparées du volume, feuilles brutes, sans ordre, je m’en suis rendu compte après. Je n’ai pas insisté (tant j’avais honte de ma bévue).
      Une libraire du coin (Nay) l’a lu et m’a encouragé en me refilant deux adresses, qui attendent encore.
      Un ami avait repris tout ce qui ne fonctionnait pas (des détails de ponctuation, et autres petites choses). Bref un ouvrage parfait ! (comme dirait Ernest Salgrenn, mon auteur favori après Vialatte, Giono, j’en passe et des moins meilleurs!)
      Merci pour ton compliment, en tout cas !
      Bon dimanche !

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      • Si tu te décourages pour 2 refus… Essaie la Belgique, sont moins sous pression qu’à Paris, plus attentifs ce qui ne les empêche pas de lancer d’excellents auteurs.

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      • J’irai avec Chinette, ma compagne liégeoise. Elle va d’abord le traduire en wallon, (pendant la pandémie). Ensuite, on monte dans la voiture et zou ! Même si c’est Tintin à Bruxelles, ça nous fera la balade dans sa famille !

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