Les trois maris de Rosa, (une interview de John Carpenter) (épisode 1)

Je m’appelle John Carpenter, je suis ex- journaliste au Sun People Mag. J’ai reçu un message avant hier me demandant de réaliser un reportage sur une inconnue, un truc simple et bien rémunéré, un témoignage qui nourrirait deux ou trois colonnes dans un magazine francophone (je suis bilingue) en perte de vitesse, The French Break Sister . Je n’ai pas hésité. Je tire la corde par des deux bouts depuis des mois, sans parler du licol de la vache enragée qui s’installe dans mon assiette matin midi et soir.

C’est une femme entre deux âges, si l’on peut parler d’âge(s) pour une femme, qui m’a ouvert la porte. Sans préambule ni présentations, elle a commencé son direct live, que voici :

« Bonjour monsieur Carpenter, vous êtes en avance me semble-t-il. Voilà le motif de votre venue : la semaine dernière, j’ai enterré mon troisième mari. Pardonnez-moi, je ne me suis pas présentée : Rosa Beauregard. Je file dans la salle de bain, me donne un coup de peigne, et suis à vous. Vous trouverez un verre et du Muscat dans l’étagère, là, derrière vous, dans le meuble que je tiens de ma mère qui le tenait elle-même de sa … mais pardon, je vais me coiffer et reviens pour répondre aux questions que vous ne me poserez pas car je suis désormais seule à en connaître les réponses et à les divulguer à ma guise, mentiras y verdades, comme on dit .

Tout n’a débuté qu’après trois mois de sécheresse, quand les collines ont commencé à changer de couleur, passant du vert au roux. Puis la pluie est venue ; pour comprendre ce qu’est la pluie qui tombe du ciel, il faut se déshabiller sous les gouttes, et danser. La pluie est tombée avec force, froide et dynamique : elle lavait et épousait le désarroi en disculpant le soleil. J’ai mis mes mains en cupule pour boire cette eau comme si elle était bénie des dieux. Enfant, j’avais appris que l’eau de pluie n’est pas minérale, elle n’a pas plus de goût que le cannibale pour le genre humain, mais quand on cuisine l’eau, elle s’évapore, donc il vaut mieux manger son frère tout cru que de le mettre dans une marmite.

J’aurais pu boire toute l’eau de la mer, mais jamais je n’aurais pu retrouver une seule goutte de celle qu’il mettait dans son vin, il y a quinze jours encore. Dans mes doigts de veuve l’eau cristalline ne trouvait pas sa source dans mes pleurs, ni dans ceux et celles présents à l’enterrement. Elle venait de la terre. Celle qui venait d’être remuée et qui bientôt ferait naître des herbes folles. Pas de caveau. Pas de prison suintante de pets, de jus, de souvenirs. Mourir, c’est oublier le monde des vivants, et que les vivants oublient les morts sans importance. Il le croyait, le défunt, comme on croit que les roses ont un parfum plus subtil quand on les pose sur le sein d’une femme aimée.

Excusez-moi, mon peigne était en voyage en Afrique, un stage pour peigner les girafes au Kenya. Il vient de rentrer et a peur des araignées. Resservez-vous un Muscat, Je vais vous raconter ma vie, ensuite nous verrons si nous sommes faits pour nous entendre. Au départ de ma vie, il y a eu l’eau : elle courait partout, répandait ses annonces, crues, sécheresses, noyades, baignades, et ses sports de rivière, de torrents, d’océans. Ce, pendant que les grands fleuves, aux bandits à l’étiage, faisaient payer leur droit de passage aux populations exsangues .

Faites-moi donc couler un bon bain monsieur Carpenter, pendant que j’inonde ma gorge sèche comme la vallée du Colorado d’un flot de Muscat. Ensuite, et seulement ensuite, je vous évoquerai mes trois maris, l’un après l’autre, (même si je vous en ai déjà dit beaucoup sur l’enterrement du troisième) que sur les deux précédents, en commençant par Pierre-Jean, le premier de la funeste liste.

03 07 2018

AK

(à suivre)

Attention, ça va barder !

5 commentaires sur “Les trois maris de Rosa, (une interview de John Carpenter) (épisode 1)

  1. Ping : Les 3 maris de Rosa Beauregard (épisode 2) – le petit karouge illustré

    • La suite risque d’être rude à pondre…j’avais écrit les premières lignes en 2018, et les poursuivre en 2020 n’est pas évident, mais pas impossible non plus ! so I hope, comme disent les iliens du Nord (la tribu des Brexiters)

      Aimé par 1 personne

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