Des Gérard pris au hasard (2)

https://dodomartin.wordpress.com/2021/02/13/analepse/

En voici une variation (également très romantique !

l’épisode 1 est dans la rubrique « écrits ici et pas ailleurs heureusement »

Gérard je thème (2)

Quarante ans désormais nous séparent de cet amour mi natatoire (Porec), mi (bon, inventons un mot) nimportnawak , pour la définition, merci de vous rendre chez les inuïts, où ce mot signifie « as-tu pu tuer ce phoque qui se cache depuis un mois derrière Fram l’ours polaire dont notre mère nous racontait l’histoire quand nous étions enfants ». Les danois rédigent les premières pages du futur dictionnaire esquimo-danois. Mais revenons-en à nos héros, Marion et Gérard. Oh, mes pauvres amis, l’histoire n’est finalement pas très gaie. Comme dirait Tchékov, l’Amour est un très beau pays quand on ignore ses bagnes, ses obligations de mère et ses enfants diplômés qui n’ont toujours pas de travail. Marion vient de fêter ses soixante ans, travaille encore à l’hôpital nuit et jour ; Gérard a tenté de se pendre au câble de secours du télésiège où un ouvrier s’est électrocuté, suite à une mauvaise manipulation (la direction a dit qu’il cueillait des edelweiss pendant sa pause et que l’oxygène des hauteurs lui avait tourné la tête). Pourtant, et c’est exceptionnel, Marion et Gérard vivent ensemble depuis maintenant trente ans. Ils ont une fille, Annabelle, qui ne lit les journaux et suit la marche du monde qu’une fois par mois, quand les nouvelles arrivent aux îles Kerguelen, endroit où l’on se passionne pour l’évolution de l’élevage des saumons , et la fonte des banquises qui ne sont plus qu’ice-crimes. Comme tous les couples qui ont des enfants, ils collectionnent les images.

Des images sans intérêt qui terminent dans des albums que personne n’ouvre, sauf si l’on veut emmerder les proches parents qui habitent à côté pour être sûrs qu’ils ne reviendront pas vers quinze heures, quand on tente de faire l’amour après un repas forcément trop copieux.

Des baisers de Porec et des promenades sur les plages de l’Adriatique, quels souvenirs communs conservons-nous, Gérard ?

Ma pauvre Marion, je crains qu’à nos âges nous soyons devenus nous-mêmes des souvenirs, des objets que l’on pose sur les cheminées, des photos encadrées dans de petits cadres que la suie colorera, je crois, Marion, que nous devenons ces fantômes que nos pas sur le sable gris de Porec croyaient écrire sur l’éternité du moment, sur le vécu aucun effacement possible, là où nous avons marché nos empreintes seraient éternelles…

Là, je me dois de remercier les lecteurs et lectrices de leur infinie patience, de leur aptitude à rester éveillé(e)s après ce long saut dans le temps, qui passe des dix-huit ans de Marion et vingt huit de Gérard à quatre décennies plus tard, comme par magie, et sans aucun lien, hormis celui qui les unit depuis (bon je recompte : dix doigts de la main plus dix doigts de pied et dix de der…(soit de Porec à Valloire sur votre prochain achat sur internet).

Il faut donc résumer notre affaire : après leur rencontre amoureuse et les ébats vacanciers sur la côte Adriatique, qui se répétèrent deux étés successifs, Marion regagna Paris et retourna chez son cacochyme de père, Philippe, pour terminer ses études et promener le vieux Lucien, le chien du vieux, qui avait arrosé tous les lampadaires de Paris et persévérait dans sa logique canine : trois balades par jour, trois pissats sur les godasses des passants, qui attendaient un rendez-vous amoureux au pied des réverbères, comme il a déjà été raconté dans une autre histoire. La vie de Marion est très routinière. Le ciel de Paris est souvent gris et ses apprentissages médicaux la captivent. A vingt ans, elle obtient un diplôme d’aide-soignante (Lucien doit y être pour quelque chose se dit-elle), et continue ses études de médecine pour devenir infirmière en alternant ses cours avec ses vacations entre l’hôpital Tenon et l’hôpital Mortaise. Elle a quelques amies et s’autorise quelques sorties nocturnes (elle est boursière et donc moins dépendante du vieux Philippe), rencontre des garçons et parfois couche avec, en explosant les gestes barrière et le couvre lit en feu. Pourtant, au fond d’elle-même, c’est l’image de Gérard qui hante ses nuits. Elle le revoit, sautant un muret de pierre pour la rejoindre sur la plage, athlétique, grand, bronzé, elle revoit le lit du Park Plava Laguna (125 euros à cause du Covid), ses quatre oreillers pour chacun où ils firent l’amour avec passion (tirez les rideaux, Marion va pleurer et ses paupières gonfler à ces merveilleux souvenirs). L’appartement de son père, au troisième étage d’un immeuble ancien, s’il était son unique refuge (les loyers sont très chers) devenait avec le temps un univers carcéral, et promener le vieux clébard trois autorisations de sortie quotidienne, qui lui faisaient il faut l’avouer, grand bien. Parfois elle avait cette impression d’être sous bracelet électronique et Lucien son garde-chiourme. La vie à l’hôpital la rassérénait, sauver ou s’occuper des autres l’avait ancrée dans le réel, qu’elle compensait par la virtualité d’un écran quand elle rentrait chez elle, épuisée mais heureuse d’avoir rempli sa fonction hospitalière.

Dix ans passèrent ainsi. Elle avait vingt huit ans et les poussières d’ange filaient sur ses cheveux (elle aurait du utiliser le shampooing à la kératine de chez Franck Provost -mon futur sponsor-). Cette année-là son père calancha. Elle hérita du logement et de Lucien, qui lui léchait les jambes quand l’heure venait de la promenade. Le lecteur attentif pourrait croire que Lucien avec ses tendres léchouilles dissipait peu à peu, dans le for intérieur de Marion, le souvenir de Gérard. C’était en partie vrai, mais la raison en est très différente : ils s’étaient simplement, en dix ans, perdus de vue.

Heureusement, le narrateur ici présent, avait de son côté suivi le cours de la carrière de Gérard (merci internet), et en voici les grandes lignes.

Durant la pandémie qui frappa le monde entier (certains doivent s’en souvenir), l’entreprise Pomagalski dut licencier un nombre important de ses employés. Les remontées mécaniques étant fermées dans tous les massifs alpins français, il n’y eut pas d’autre alternative. Gérard étant un bon élément, un ingénieur ingénieux, il fut envoyé dans un premier temps à Grenoble, pour vérifier les infrastructures des télécabines (boules chez les belges, œufs dans les Pyrénées) qui montent au-dessus de la ville. Puis il fut muté à Barcelone, pour celles de Monjuich. Un court passage à Bilbao et Lisbonne pour l’entretien des petits elevadores, puis le grand saut à Rio de Janeiro, pour celui du Corcovado. Son métier particuler parcourait tous les espaces en pente de la planète, et Marion, c’est ainsi que les hommes vivent, n’était devenue qu’une nébuleuse dans sa vie d’incessants voyages, dans les rouages graisseux d’une profession compliquée. C’était une décennie complexe où chaque matin ouvrait sur un destin incertain.

Cela faisait maintenant dix ans qu’ils avaient quitté les rives de l’Adriatique, les vacances d’été et les promenades pieds nus sur les plages de Porec, et pour Gérard Valloire s’était évaporée dans les brumes de sa jeunesse. Il était à Valparaiso quand lui parvînt un étrange mail. « Je cherche un homme qui s’appelle Gérard, que j’ai connu en Croatie il y a dix ans. En regardant les photos sur Google, il m’a semblé vous reconnaître. Est-ce vous ? »

Gérard travaillait alors sur l’ascensor Artilleria, le plus vieux de Valparaiso. Bien pire que la grand roue du Prater de Wien. Il n’avait qu’une envie, hurler eh oh hissez haut, que je mette les voiles loin d’ici ! Il en avait marre d’être à l’autre bout du monde, et tentait de garder raison face aux complotistes qui ne manqueraient pas de dire ah, vous voyez, si vous êtes au bout du monde, c’est bien la preuve que la terre est plate ! Il commençait à devenir un peu cinglé, et picolait sec dans les bars du port. Dans un espagnol très castillan, il demandait quand partait le prochain bateau pour les îles de Pâques, il voulait aller y ramasser des œufs pour les offrir aux petits chiliens miséreux. Dans ses rêves, il bâtissait une villa sur l’ilôt Clipperton, territoire français à la longue histoire coloniale, mais aux deux cents miles marins très poissonneux et aux nodules polymétalliques très rentables si exploités (soit dit en passant et poil au nez). Il invita le mail à partir explorer sa corbeille sans couronne ni fleurs. Il attendrait quelques mois de plus pour comprendre son erreur. Celle du narrateur étant d’avoir livré la fin de l’histoire et de maintenant ne pas savoir comment s’en sortir !

Sauf si Marion et Gérard (60 et 78 ans) ne meurent pas avant ! Bon, on verra bien !

20 02 2021

AK

Photo tirée du site : https://korke.com/les-ascenseurs-de-valparaiso/

Ascenseur de Valparaiso

7 commentaires sur “Des Gérard pris au hasard (2)

  1. 😀 N’importe quoi ! 😀 C’est une histoire bien compliquée que celle-ci, un peu comme un tableau de Jérôme Bosch mais c’est tout toi !
    Je suis entrain d’écrire une suite de la mienne… je patauge un peu.

    Aimé par 1 personne

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