Souvenir de Mon premier grand reportage

C’était à une époque désormais révolue. J’avais une vingtaine d’années et cherchais du travail lorsqu’une petite annonce dans un grand quotidien du matin (qui est devenu à l’heure où j’écris ceci un repaire de chiens identitaires affamés). Je ne sais plus dans quels termes elle était rédigée, mais elle avait pour auteur John Carpenter, un ancien journaliste du New York et Michigan news papers, un cacique aujourd’hui disparu (mais inscrit dans la bibliothèque du LPKI, rayon « Archives »). Ce journaliste avait l’intention, après ses nombreux licenciements, de créer un nouveau journal, axé sur les reportages vidéos, ce qui était alors nouveau, la photo et les papiers rédigés à main levée sur les bancs sociétaux, les bistrots , tous lieux qui reflétaient le témoignage et l’analyse de ce qui se passait dans les proches localités environnantes, l’aspect national étant envisagé à plus long terme, par manque de moyens financiers et cérébraux.

L’offre d’emploi n’était pas très alléchante, mais pour qui ronge son os sans en goûter la viande, elle était bienvenue. C’est ainsi que je fus embauché sous le titre ronflant de « reporter », avec un salaire proche de Tintin et une prime digne de Milou, qui aurait eu, lui, deux os à ronger. De fait, un beau matin notre équipe partit à travers les rues de la ville, vers un établissement en banlieue, un ESAT, où l’on fabriquait de la confiture, des palettes, avec des gosses et des adolescents turbulents qui aimaient la vie que les éducateurs ne comprenaient pas forcément.

Notre équipe était composée d’un nain (Gesson), d’un camé (Rhamane) et de moi, (Ti) Milouf, votre serviteur. Nous fûmes accueillis par la directrice, une femme bien en chair qui fumait la pipe comme un paquebot tire sa révérence en quittant le quai ou, pour faire plus simple, une corne de brume en pleine cour de récréation, quand les animaux de l’Arche ne rejoignent pas assez vite le navire qui les protège des gens dits normaux.

Nous fîmes le tour des ateliers, des dortoirs, de la cantine, du parc qu’ une équipe entretenait sans relâche, puis des bureaux administratifs où nous réglâmes les différents aspects que nous aborderions dans ce reportage. Puis vînt enfin le moment de tourner. Rhamane enfonça fermement son trépied dans le parc, avec vue panoramique sur les bâtiments, et nous commençâmes quelques mises au point et ajustements sur ma fiole, séquence durant laquelle je devais me présenter, moi, Milouf, votre serviteur, pour ouvrir le documentaire. Gesson régla sa perche, enregistra le retour du son, bidouilla quelques boutons. Et hop, clap !

J’avais préparé un petit laïus, sur le conseil de John Carpenter, vantant les bienfaits qu’apportaient à la société la séparation de nos gentils débiles des gens qui vivent dans la normalité du monde extérieur, sans une seconde oser la comparaison -trop précipitée- entre les rires des enfants d’ici et ceux de dehors. Bref, j’attaque l’introduction quand deux gosses traversent le champ de la camé de Rhamane en criant. Merde ! Il faut refaire une prise, mec ! me disent Gesson et Rhamane. Clap ! On reprend.

Ouap ouap ouap ! Maintenant c’est dans l’arrière plan que ça se passe. La directrice et deux éducatrices pourchassent trois ados qui ont visiblement volé un collier de saucisses dans la cuisine. Milou serait ravi de voir ce spectacle. Les hurlements font vibrer le micro de Gesson, mais Rhamane est en transe, il suit la course folle, ôte la camé du trépied et la met sur l’épaule en criant, venez les mecs on a un scoop, lâche pas ton micro, et toi Milouf commente en live, on va l’épater le John Carpenter !

On se planque à un angle de bâtiment, celui où l’on répare les engins pour espaces verts, les brouettes, les pelles et les tondeuses. Mon Dieu ! D’autres sacripants rigolards se joignent à la bataille, les éducateurs mâles jouent au poker dans un cabanon au fond du parc -c’est l’heure de la pause syndicale- et ceux qui ne cavalent pas font la sieste. La directrice fulmine mais s’est cassée la pipe en coursant les gamins. Ceux-ci, nombreux maintenant, l’entraînent dans l’atelier, l’attachent à un poteau et tournent comme des sioux autour d’elle, invoquant on ne sait quels dieux de leur vision du monde, et nous les filmons avec avidité, Milouf, votre serviteur, devient grandiloquent, évoque les rites mayas et les abeilles, Gesson enregistre le langage lunatique , bref c’est le bordel les gars en plus j’ai plus de pellicule râle Rhamane et toi, Gesson ? ô moi ça y est la batterie est à plat, faut filer (de bœuf), et la fumeuse de pipe on la laisse tomber ? demanda Milouf, votre serviteur.

C’était la question à ne pas poser.

Une semaine plus tard, John Carpenter reçut une plainte de l’ESAT où nous nous étions rendus. Nous étions notamment accusés d’avoir volé un collier de saucisses, au vu de tout le personnel de cuisine (dixit la directrice), d’avoir provoqué les gamins à jouer « à en faire tout un cinéma », comme dans un dessin animé (en français dans le texte), et d’ainsi tenter de déprécier l’image (déjà floue) de ces institutions devenues plus commerciales qu’aides aux assimilations sociales.

Ainsi s’acheva notre expérience professionnelle, ainsi que les rêves insensés de John Carpenter, grand reporter au New Y. etc, moult fois licencié.

Quelques semaines plus tard, nous embauchions tous les quatre chez BFM TV, pour couvrir le scandale des vaches vêlantes dans les baignoires des immeubles HLM occupés par des sectes hindouistes.

03 03 2021

AK

https://www.larepubliquedespyrenees.fr/2021/03/04/inde-clous-billes-plastiques-71-kg-de-dechets-dans-l-estomac-d-une-vache-errante,2795098.php

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