Diables rouges et noirs, charrieurs de mémoire

Aujourd’hui, gamin, cela fait quarante sept ans que je me suis endormi pour ne plus me réveiller. La veille, une de tes sœurs, (tu avais 17 ans et ne vivais plus à la maison) t’a retrouvé et demandé instamment d’être présent à l’anniversaire du père : soixante ans pile poil, né un vendredi treize, comme aujourd’hui. Et je suis mort dans la nuit. Je n’ai pas connu l’élection de Giscard d’Estaing, qui m’aurait certainement fait râler. J’ai râlé avant, comme bon nombre des socialistes d’alors.

Tu sais, j’aurais pu mourir ailleurs, entre les tirailleurs sénégalais et les zouaves, les guerres multiples, coloniales, où j’avais le grade de lieutenant. Les viets et la guerre d’Algérie. Tout a commencé quand je me suis engagé comme enfant de troupe, à seize ans. Puis est venue très vite la bataille des Vosges. La rumeur familiale racontait que je m’étais engagé par dépit amoureux, mais aucun des cinq enfants, dont tu es le plus jeune, jamais ne surent et ne saurons la vraie raison de mon engagement. Il est des choses que l’on garde pour soi et ne se confient pas, même au creux des oreillers. Ainsi, mon fils, je laisse ton imagination ouvrir toutes ces portes, la vie l’amour la mort : ce sont des chemins de traverse où mes pas ont laissé d’indélébiles traces. Le sable, la boue, les rizières, les combats, je n’ai plus envie de te les évoquer, et pourtant dieu sait que le monde n’a pas changé depuis mon décès. Tu me dirais que les militaires de carrière ne sont bons qu’à creuser les tombes de l’Histoire pour y plonger des millions d’innocents. Mais sache qu’au-dessus une autre vision des choses règne, installée dans de confortables fauteuils. Mais cela, tu l’as deviné depuis longtemps. Alors, plutôt que de t ‘ennuyer avec mes histoires tristes, je vais t’en raconter une, bien plus effroyable, que mon père, ton grand-père, nous narrait.

L’hiver, à Paris, était souvent rude, glacial et le vent sans être violent, balayait les rues de son frimas. C’était la nuit de Noël. Mes parents revenaient, cape et manteau sur le dos, de rendre visite à des amis qui avait perduré plus tard que prévu (le divin rejeton était né). La neige tombait à gros flocons. Au loin les cloches de Notre Dame tapaient les douze coups de minuit, et, pour dire la vérité, nous en avions avalé autant avant de rentrer. J’ignore pourquoi, au lieu de franchir le pont à saint Michel, nous fîmes un crochet par le pont Neuf. L’alcool nous jouait sans doute détours. Alors que nous étions au milieu du pont, nous entendîmes un petit miaulement. Puis le miaulement s’accentua. Alors nous vîmes paraître un petit chat affamé, tout noir, dont la neige commençait à recouvrir les poils. Nous nous regardâmes, Lucette et moi, et comprîmes que ce petit chat abandonné ne pouvait rester là, à mourir de faim et de froid. Je le saisis d’un geste et le mis sous ma cape. La nuit était silencieuse, la neige floconnait et le minou ronronnait contre mon flanc. Nous ne vîmes pas la couleur de ses yeux sous la clarté des réverbères, mais quelle importance, nous sauvions un chaton, descendant peut-être de la Commune de Paris, période où les insurgés eux-mêmes mangeaient des rats.

Nous habitions au dernier étage, sous la mansarde d’un petit immeuble de quatre étages sans ascenseur, un lavabo, un réchaud à gaz (de ville) et les toilettes sur le palier. Le charbon pour alimenter notre poêle était livré par un ami auvergnat qui nous aimait bien car nous connaissions le jeune Alexandre Vialatte, un étudiant charmant et très cultivé. Cette nuit-la, le poêle était éteint, il faisait un froid de canard. Sur le réchaud, la soupe attendait Lucette pour se réchauffer. Mais le chat miaula, un miaulement d’affamé tel celui d’un africain (c’est encore une réalité). Elle versa une louche dans une assiette creuse, la posa sur le plancher en disant allez, minou, mange cette bonne soupe !

Alors le chat lui répondit : « j’aime pas la soupe froide ! »

Bon, OK, fils, la soupe, ta vie tes amours et la mort, vois ça avec le chat. A propos, il avait les yeux noirs…

Comme les tiens.

13 03 2021

AK

4 commentaires sur “Diables rouges et noirs, charrieurs de mémoire

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