Main basse sur la pub

J’y suis pour rien !

C’est mercredi , ici, dans le petit pays : le facteur passe généralement vers midi. Alors, par précaution, on fait une première tentative vers 12h15, puis une autre vers 12h45. Des fois les lettres s’envolent mais jamais les publicités que ce pauvre diable sympathique déverse dans notre boîte. A vrai dire, c’est le régal de Josépha, qui les épluche tout en pelant les légumes. Il se trouve dans ces packages de papier des pacages de rêveries alléchantes, des promotions et réductions qui brillent sur les images que d’humbles photographes, pour gagner leur vie, flashent et refourguent pour un bout de pain ou un slip de bain, qui le sait, à des industriels qui les font cataloguer par d’obscurs imprimeurs et les distribuent ensuite, grâce à de petites gens mal payées, dans les boîtes aux lettres ou par la Poste, ex-service public déliquescent.

Aujourd’hui, c’est mercredi. Je tends la clé du Sésame à Josépha. Joël, ce n’est pas le moment, j’épluche les nouvelles du monde sur internet, vas-y, toi !

Je suis assez rétif. Une fois, j’ai trouvé une grosse araignée dans le caisson métallique. Puis les factures, Eau, EDF, assurances multiples, bref moult calamités qui rendent cette caisse maléfique. Cependant, en héros du XXIème siècle, tenant la petite clé à bout de bras, je suis allé tel le preux chevalier Don Quichotte percer l’outrance de cet ennemi : la Pub (et non le Pub, que je fréquente plus que de raison). J’ai tourné la petite clef (sachant que l’ennemi pouvait faire la même chose depuis le trottoir, et sans surprise une cataracte de prospectus m’inonda. J’hésitai à plonger ma main dans cette marée de papiers recyclés, mais, par amour pour Josépha, je fis ce qu’aurait fait le preux chevalier, je moulinais mon bras pour vaincre les fantômes.

Alors que le petit conteneur était presque vide, une main apparut dans l’interstice, cette étrange ouverture où l’on plonge les courriers stéréotypés, les tracts publicitaires, les lettres anonymes et, parfois, les menaces de mort. C’était la main droite du facteur. Celle avec laquelle il nous tend ses recommandés ou ses petits paquets à signer sur une mini tablette. Je connais bien cette main, elle porte une fausse alliance à l’annulaire et une bague à tête de mort au majeur. Notre préposé est un motard. Nous en avons souvent parlé. Mais pour son travail, c’est tricycle électrique. Frustrant, mais comme il le dit faut bien gagner sa vie, même à trente à l’heure !

Sur le trottoir, des traces de sang encore fraîches. La main est coincée, encore tiède. Je file dans le garage chercher une petite meuleuse et découpe l’opercule pour sortir le membre, puis je l’enveloppe dans le pack de publications, noue un torchon (un mouchoir en fait) et crie à Josépha : vite ! Appelle les pompiers, le SAMU, les gendarmes, le facteur a laissé sa main dans la boîte à lettres !

Elle s’exécute, et vient à moi en courant : « le toubib du SAMU dit que c’est une plaisanterie ! «  Je lui prends le téléphone des mains et clic clac j’expédie une photo au médecin incrédule. Réponse : « ce n’est pas une main de facteur, monsieur, elles sont beaucoup plus larges que les orifices des boîtes à lettres standardisées ! Arrêtez votre cinéma, nous n’avons pas que ça à faire ! » et il raccroche. Pendant ce temps la main soubresaute dans la mienne. Elle semble s’impatienter. « Va chercher le calendrier dans le tiroir de la cuisine, Josépha, pas celui des pompiers, celui de la Poste, ne te trompes pas, cela risquerait d’être fatal pour elle. »

Elle revient trente secondes plus tard. La main saisit le carton avec vigueur, le caresse, reprend vie. Ses doigts sont caressants mais la force lui manque et le calendrier tombe à terre. Pour la première fois je vois sa paume. Y est inscrit un message tatoué à l’encre d’imprimerie : « monsieur, vous n’avez pas été généreux l’an dernier, alors rendez à César (c’est le prénom du facteur NDLR) cette main que charitablement je vous tends, en y plaçant un beau billet de banque. »

Tout à coup, la main se replie et se transforme en poing. Je prends peur face à la menace qu’elle paraît augurer. « Josépha, vite, retourne dans la cuisine et allume le four thermostat 7 ! »

Au même instant, sur le côté impair de la rue, je vois César sur son tricycle électrique enfourner courrier, publicités et petits colis comme si de rien n’était. Il me fait la gueule, c’est certain, et pourquoi ? Devinez, l’an dernier je n’ai pas été assez généreux pour ses étrennes, mais bon sang, je ne suis pas Crésus, juste un peu Don Quichotte dans mes élancements. Ah ah, mon gaillard, eh bien ta main elle va finir dans le four et nous dévorerons jusqu’aux os : pouce, phalanges, paume, tarses, métatarses et sa sœur elle battra le beurre, les ongles aux claires lunules nous serviront de cure-dents, non mais !

Josépha a mis la main dans le four, après en avoir ôté la fausse alliance et la bague à tête de mort. A présent elle feuillette les pubs en attendant que le repas soit prêt. Parmi toute cette paperasse étalée sur la table, elle trouve et me tend une lettre qui m’est personnellement adressée. C’est un courrier à en-tête officielle de la gendarmerie. Il m’informe que, suite à de nombreuses incivilités à son encontre, le facteur a déposé une plainte, qui a été enregistrée  sous la forme d’ une main courante.

A table, mon chéri !

C’est délicieux, mon amour !

19 03 2021

AK

« 

Sur la terre, face au ciel, tête en l’air, amoureux,

Y’a des allumettes au fond de tes yeux,

Des pianos à queue dans la boîte aux lettres,

Des pots de yaourt dans la vinaigrette

Et des oubliettes au fond de la cour… 

Comme un vol d’hirondelles échappées de la poubelle des cieux…

9 commentaires sur “Main basse sur la pub

    • Oui, mais ça fait longtemps que je ne l’ai pas chevauché ! Par contre je recherche un film où un type devient fou (il enferme une -ou deux- main, mais elle s’évade joue du piano la nuit et le terrorise. Il la jette au feu, mais elle en sort…Elle tente même de l’étrangler à plusieurs reprises. En fait le gars est cinglé et s’étrangle tout seul, avec ses propres mains (une l’étrangle, l’autre la retient… Brrr! j’avais une sacrée pétoche en voyant ce film ! (pourtant, j’étais plus courageux que maintenant !) 😁😂🙄
      Ici 5°C et temps de neige, mais pas confinés, enfin, pas encore !i
      Bonne soirée Maëstro !

      Aimé par 1 personne

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