L’enveloppe (6)

L’enveloppe (6)(texte brut)

Fin chapitre précédent :

« Nous rejoignîmes la voiture, réconciliés en partie. Elle trouva la Modus riquiqui mais confortable. J’avais prévu de promener Leïla dans les collines magnifiques plantées d’ifs millénaires (ou presque), de terres brunes pentues, mais j’optais pour San Gimignano. Je réservais deux chambres à l’hôtel Belsoggiorno (c’étaient les dernières), viccolo San Giovanni. Le soir nous dînerions en remontant la via San Giovanni jusqu’à la piazza della Cisterna. A une ou deux décennies près, cette aventure aurait pu être amoureuse, si la guerre d’Algérie et mes blessures ne m’avaient pas contraint à ne jamais épouser ni une cause, ni une femme, par peur de perdre par l’une toutes les autres.

Le lendemain, nous descendrions à Massa Maritima, déposer Leïla et sa petite valise. J’emballerai mes doutes dans un paquet cadeau : « bonne chance ! » Puis je remonterai tranquillement en France retrouver mon jardin, ma boîte à lettres et le facteur grognon. Dans la soirée j’irai recueillir Sidonie chez Manuella, peut-être mangerons-nous ensemble un poulet fermier dont une partie sera offerte à la minette. C’est fou comme l’esprit se promène dans les virages en épingles à cheveux des routes de Toscane. »

°°°°°°°°°°°°°

Les choses se passèrent telles que je les avais envisagées. Leïla était calme, agréable, parfumée comme un oiseau toucouleurs et la soirée dans l’Osteria Enoteca « I quattro Gatti »(mais chut ! Sidonie pourrait l’entendre depuis chez Manuella) marqua une pause dans mon esprit. Cependant, j’avais du mal à regarder cette femme mûre comme étant ma fille. Plusieurs éléments entretenaient mon doute. Sans doute ma culture personnelle ancrait-elle en moi l’image de Carmen, cette andalouse rebelle, costaude à la bouche lippue, gironde à souhait, une fleur tatouée sur l’entremichon qui n’attend que le baiser de Don José, et moi, après quelques verres de vin rosé, je commençais à jouer les Escamillo dans ma tête. Pauvre vieux, entouré de cents tours en ruine, diavolo cornuto le nez plongé dans d’ancestrales senteurs, je doutais du présent et de cette fleur andalouse qui se disait être ma fille.

Nous regagnâmes l’hôtel en louvoyant et ce 3 juillet au matin nous retrouva dans la salle où était servi le petit-déjeuner. De nouveau le contraste m’apparut : Leïla n’avait pas ce teint clair, ces cheveux roux et ces yeux bleus profonds que l’on trouve en Kabylie, cette contrée qui luttait pour sa propre identité, et c’en était même le parfait contraire. Mais il me fallait retrouver la logique de ma venue en Italie. Arrivé le 29 juin, avec ce contrat informel de passer une semaine d’absence de mon domicile, contrat négocié avec Manuella, qui commençait à s’attacher à Sidonie, la chatte isabelle, minette qui en même temps passait son impatience à revoir sa maîtresse en tentant de décrocher le lustre de la reine d’Angleterre pendu dans son séjour, et ce petit déjeuner qui devait clore mon expédition italienne. Ma feuille de route arrivait presque à son terme : accompagner Leïla à son hôtel de Massa Maritima (avec piscine en contrebas), y déposer sa valise, nous dire quelques mots d’adieu et basta.

Nous retournâmes dans la rue principale pour engranger des souvenirs de notre passage, histoire d’apprivoiser un moment familial commun. Boutiques de maroquinerie, vente de produits locaux, galeries d’art, vins et liqueurs, cartes postales, Pinocchio en bois articulés, tissus et flammes des Palio de Sienne, bref toutes les souricières des rues commerçantes de toutes les villes touristiques.

A dix heures trente pétantes nous montâmes dans la Modus direction Massa Maritima. Je mis du gas-oil sur la piazzale Martiri Di Montemaggio et prîmes la direction de Volterra, puis de Pomarance, et nous rencontrâmes les premiers tuyaux fumants à Larderello, qui couraient le long des routes, grimpaient les collines, fumées échappées de l’univers du film Brazil, centre géothermique notoire et pourtant inquiétant. Ce petit coin de Toscane a pour nom les collines métallifères. Les routes y tourniquent comme les tuyaux des parieurs de courses de chevaux, ceux du prochain Palio, le 16 août 2011, quand les contrade, après avoir fait bénir leur cheval, arrivent sur la piazza del Campo noire de monde.

Nous arrivâmes à dix sept heures à Massa Maritima, et n’eûmes pas de souci à trouver l’hôtel , situé sur la route principale, la R439, à l’entrée de la ville.

Leïla avait mis un chemisier blanc, léger, mais gardé sa jupe et ses sandales éculées. Durant ce trajet, nous parlâmes peu. Le paysage écrivait nos pensées. Nous avions des histoires différentes qui, quelque part, nous laissaient l’un et l’autre indifférents. J’avais mille questions à lui poser, qui puissent justifier notre parenté, et celles-ci qui m’agaçaient : « pourquoi as-tu ce mince collier en or autour du cou, vrai ou faux, où voici deux jours pendait entre tes seins la main de Fatima, et qu’aujourd’hui je constate que tu y as ajouté une croix ?  Demain, ce sera un colifichet vaudou ? Cherches-tu un moyen de faire en sorte que je tombe amoureux de toi, ou cherches-tu plutôt à m’éliminer de ta quête ? Tu es de ces femmes aux poitrines en béton que l’on voudrait aimer en écrivant par des baisers Berlin 1989. C’est idiot. En 1989, tu avais à peine 29 ans. La justice ne t’as saisie et condamnée qu’un an et demi après. Pour quelles raisons ? Et qui es-tu vraiment, Leïla ? »

Voilà bien les questions sans réponse que je n’ai pas osé lui poser. Cette histoire m’était tellement étrange depuis le début ! Une lettre écrite sur l’enveloppe, sans courrier à l’intérieur, cette adresse carcérale, ce courrier administratif reçu, me demandant d’assumer une paternité à la fois absurde et pathétique. Et cette femme sans sourire, qui sortait de prison comme des amants qui rompent sortent du lit conjugal, en deux mots je n’avais qu’une envie, me retrouver chez moi le plus vite possible.

A la réception, on nous demanda de remplir une fiche. Simple formalité nous déclara l’employé. Nous recevons ici, à tarifs très attractifs, des gens qui sortent de prison, me dit-il dans un français plus littéraire que les putain con bâtard etc qui finissent dans des dictionnaires que personne ne lisent. C’est par un coup d’œil furtif, pour envelopper ma vision sur l’espace qu’offraient le confort et l’ameublement de cet hôtel que je vis Gianni, accoudé à la balustrade du premier étage. Il me salua d’un geste de la main, mais ne descendit pas. Sa présence devait être dans une démarche thérapeutique quant aux libérées et à leur suivi.

Rien de particulier. Pas de réaction agressive. Bon comportement. Nous vous tenons au courant, sachant que votre fille doit pointer durant un ou deux trimestres gratuitement au registre des libérées sous conditions (etc etc).

Putain ! Je pouvais enfin rentrer chez moi, avec des cargaisons de doutes, et aussi pesants soient-ils, je n’avais qu’un désir immédiat : retrouver ma paix d’avant cette histoire. Mais était-ce possible ?

30 05 2021

AK

5 commentaires sur “L’enveloppe (6)

  1. Et nous voici à nouveau accroché à la falaise, tel un Sylvester Stallone alone, dans Cliffhanger !
    Merci pour lé référence à Brazil de Terry Gilliam, un de mes cinq films préférés, avec quelques autres.
    Bonne soirée, illustre Karouge.

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  2. Bon je vais récupérer Sidonie parce que tu n’as pas fini de faire des aller/retour en Italie et Manuela à force ne voudra plus la rendre.
    Le tout se lit comme on bon roman, on attend la suite…. 😉

    Aimé par 1 personne

    • J’ai entamé « le grand Socco » sur les invitations littéraires de miss Do, Et comme les minous aiment qu’on leur raconte de belles histoires sans pour autant ouvrir la bouche, tu devras attendre la fin de l’histoire pour qu’elle regagne ton logis!

      Aimé par 1 personne

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