Haïti, chérie! (carnet de bord d’un humanitaire motivé)

Carnet de bord d’un jeune humanitaire.

Feuilleton écrit au jour le jour (et la nuit) par Poussin Laventure

(Tranches de vie(s) par ordre chronologique)

ÉPISODE 1

Arrivée et départ à la Perle

Premières lueurs, premières sueurs, c’est l’heure de se lever pour prendre le 10 places qui va m’amener à Corail, putin j’ai peur. Je flippais pas avant dans ces carlingues, mais depuis la RCA(* République Centre Africaine), j’sais que ces bordels là ça tremble comme jamais et que les bonhommes conduisent ça comme une jeep. Une main sur le guidon, l’autre bras au hublot, un vrai rally à 2km au dessus du sol. Je déboule à l’aérogare, je finis sur une balance rempli de bagages. Apparemment je suis pas le plus gros, on me laisse passer : « bon voyage ». Je peux pas m’empêcher de sourire intérieurement, je suis pas dupe, je sais qu’on va nous refiler deux vieux ruskovs, les seuls qui acceptent de conduire ces bordels. On m’a annoncé la veille le crash d’un avion comme le mien, rire de façade, je peux te dire que j’ai gambergé en allant au pieu. On me distribue une bouteille d’eau, j’espère que c’est pas la dernière fois que je bois, cette eau est dégueulasse, mais ça fait plus de 10 heures que j’ai pas bu, alors je dis merci et je me dirige, regard méfiant, vers cet objet de malheur. Je rentre dans le cui-cui, petite inspection du regard, c’est pas des russes ça non… Ils parlent espagnols les cons, ça me rassure un peu, les russes sont toujours bourrés avant de prendre le ciel. Bon allez ça part, ça démarre, l’aéroport est rempli de piafs, on m’a toujours dit que ça faisait crasher les avions, t’occupes, ils savent ce qu’ils font. Je me mets proche de la fenêtre, comme si j’avais le choix, y a 10 places toute façon. Comme prévu, ça décolle et ça part en bon 180, je me retrouve la gueule vers le sol, je vois tout Port-au-Prince, c’est plus très vert tout ça. Je filme avec mon téléphone comme pour mettre une distance entre la réalité et moi. Jusqu’ici tout va bien, le ciel est bleu, le paysage fantastique, c’est que je serai presque serein. Enfin je l’étais jusqu’à ce que j’entende la passagère derrière moi en pleine incantation. Elle arrête pas de murmurer des prières putin, je vise le type à ma droite, lui a les yeux fermés et les mains agrippés au genou, fais attention mon gars, tu vas te faire un trou au futal si tu continues à serrer comme ça. Je finis par les comprendre, un bip se met à résonner dans l’avion, rien de rassurant, regard à droite, le mec a finalement ouvert les yeux, jamais vu une telle détresse dans le regard. Merde c’est que c’est contagieux son truc, je commence à avoir les mains moites et à me dire que c’est un beau paysage pour en finir. Le chauffeur finit par bien agripper son volant cette fois, et vas y que j’y mets les deux mains et que ça tremble dans tous les sens, le volant a pas l’air de lui faire confiance à ce mec, moi non plus d’ailleurs. Turbulences turbulences, quand celles-ci s’arrêtent on a presque le cul au sol. Je prends des nouvelles du collègue, petite tape sur l’épaule et je fais mine que c’était pas sorcier. Tu parles, j’ai les dessous de bras aussi trempés que lui. Si seulement c’était la fin du voyage que je me dis.

Je récupère ma valise et vois un taxi-moto qui me fixe plus que les autres, je me dis que c’est mon gars sûr. Salut les potes, on met la valise sur une moto et ma peine et moi sur l’autre. J’ai pas eu le temps de sécher. Sac à dos de 12 kg qui pendouille sur mon dos trempé, valisette avec deux ordis sur les genoux, 8 kg au bas mot. Je sais pas pourquoi je me suis dis que ça serait tranquille, on démarre, je réalise que j’ai pas demandé combien de temps fallait avant que ma vie soit sauve. Pardon ? 2 heures et demi ? Seigneur, j’aurais dû refiler mon sac à dos à l’autre gus, quel gland. Pas de casque évidemment, pas de lunettes non plus, les yeux plissés je fais mine que tout va bien à 100 km/h. C’est goudronné ça passe, les locaux me regardent et se demandent c’est qui ce type sorti de l’enfer. Le

chauffeur lui a l’air serein, ça rassure dans ces moments là. A deux reprises on manque de se prendre un pick up, j’ai les abdos gainés comme jamais, j’ai plus la notion du temps, je regarde autour, c’est magnifique, ça distrait, la mort est loin. On arrive presque à destination, fini le goudron, place aux grosses pierres, je me dis qu’il va ralentir le poto, tu parles, il a pas le temps lui non plus. Là c’est plus le dos qui fait mal mais le cul, j’ai une technique, j’agrippe mes genoux, comme mon pote dans l’avion, sauf que là c’est pas les espagnols qui vont nous sauver mais bien moi-même. J’ai plus mal au dos, c’est déjà ça. Bordel, d’un coup c’est l’Océan que tu te prends en pleine face, jamais vu un tel décor, c’est splendide, à faire pleurer une nonne. Je me dis que ça en valait la peine, Bienvenue à Corail qu’ils disent, pfiou, c’est fait, ça serait con d’avoir une couille si près du but. On arrive à toute berzingue dans la ville, pas le temps de dire bonjour ni au revoir, les mecs sont partis, valises au sol, merci les potes à la prochaine.

09/07/2021

4 commentaires sur “Haïti, chérie! (carnet de bord d’un humanitaire motivé)

  1. Étant d’abord tombée sur le second texte, je n’avais pas vu avt de mettre mon commentaire là-bas, que c’était un jeune humanitaire qui l’avait écrit.
    Ensuite je me dis que le canadien (avec un nom pareil, à moins d’être manouche !) écrit presque aussi bien que… mais en plus moderne, of course !
    Tu as fais un bon choix en ns faisant partager le voyage chaud-bouillant du jeune (?) homme !

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