Haïti, chérie (épisode 7)

Rubiks cube

Le fiston de Papa Dossa c’est Stanley, Stan que je l’appelle, 22 ans, plein de projets mais la vie lui fout des claques en permanence. Si seulement c’était le seul dans ce cas là. Le voilà faisant une année de génie civil à PaP, plein d’avenirs le mec, sa gueule est remplie de promesses. Le voilà qu’obtient une année financée à l’étranger, au Brésil, Coppa Cabana et tout le bordel, il s’voyait déjà la tête dans des culs ficelés comme jamais. Bim, Covid mon pote, tout annulé, rien reporté. C’est comme ça ici, si tu saisis pas ta chance, t’en auras pas de deuxième, sauf que pour le Stan, c’est indépendant de sa volonté. Le voilà retourné à Corail, dans le resto du daron, à faire de la couture. Il est bon le type, il te fait ses propres collecs etc, plein de talents je te le dis. Je vais sûrement faire appel à lui pour mon bouton pété, je lui lance pas de challenge mais je suis un type qui redistribue, qui sait, je lui commanderais peut-être une sap ou deux. Son frangin lui il tattoo, il me parle de weed à longueur de journée, la gueule de l’emploi le bonhomme. Sauf qu’ici la weed c’est plus une philosophie que pour serrer des gonzesses. Il mange pas de viande, bois pas d’alcool, fume pas de Comme il faut, lui son crédo c’est d’la bonne weed du tieks et du reggae pur jus. Et vas y que ça me propose H24, ça tire sur la corde sensible je te le dis, faut être déter pour résister à toutes ses avances.

Bref, le petit Stan, le premier jour que je le rencontre, il sort tout véloce et agile comme jamais avec son rubiks cube. Ca faisait une paye que j’avais pas vu ce joujou, vas y qu’il le triture dans tous les sens en même temps qu’il s’affranchit de mon blaze et de ma venue dans ce bled. Il finit par voir que mes yeux louchent sur ses gros doigts agiles, j’y peux rien je suis comme ça, j’peux mentir autant que je veux mais mon visage me rattrapera toujours. Pas besoin d’avoir fait le MIT pour voir que tu me pètes les couilles, tu jauges mes sourcils et mes lèvres, et tu sais si c’est le moment de me foutre la paix ou si tu peux partager un coca. Là j’ai les sourcils et la bouche accueillantes, il sent que je suis intéressé et il en profite le con, vas y qu’il accélère et que mon cerveau comprend plus le lien entre ses doigts et sa pensée. Ca m’intrigue son truc, il me demande si je connais, non mon pote jamais essayé, il me dit qu’il m’apprendra… Soit. Quelques jours passent et le voilà qui se pointe avec un sourire malicieux, il me pose le rubiks face à la gueule pendant que j’bouffe mon kilo de riz, je lève les yeux, je reste aimable même quand je mange moi. Il me dit de le prendre chez moi et me file deux trois conseils.. Ca tombe bien je savais pas trop quoi foutre de ma soirée, je me lance dans le truc, je le traficotte dans tous les sens et très vite je comprends que j’ai perdu la partie. Je pipe quedal à ce bordel, j’ai pas la logique. Je suis pas du genre à lâcher prise et j’ai pas d’autres chats à bouffer (mets de choix ici-même), alors je m’enlise, je me fous deep dans le concept. Je commence à comprendre un peu comment la machine fonctionne, mes doigts s’habituent à la matière, que je te le graisse moi le rubiks. Une heure se passe, j’ai le carnet qui s’affole, je lui bouffe toutes ses pages à écrire mes petites manips, lui qui s’attendait à être recouvert de poèmes. Il commence à m’en vouloir le bordel, il se met à bouger les pages tout seul pour m’embrouiller, bouge pas mon pote, je lui pose les clopes comme il faut sur sa caboche, il moufte plus ce con de carnet. Deux heures, j’ai toujours pas réussi à faire sa putin de croix blanche, je me pose un peu plus profondément dans le carnet, je lui lâche deux trois gouttes de transpi pour lui rappeler qui c’est le papa. Finalement je commence à comprendre une certaine logique, un peu moins de deux heures et demi pour faire une putin de croix et aligner 4 faces. Quand j’ai fini cette première étape, je peux pas m’empêcher de sourire, c’est qu’il est fier de lui le blaireau, j’te jure je comprends mieux les mômes qui n’avaient pas de consoles ni de potes. Ca te rend fier comme un poux cette merde, le plus dur reste à faire. Je m’enlise encore un peu puis je lâche l’affaire, j’ai besoin de son aide, il le sait, il m’attend déjà chez Papa Dossa le Stan. On dirait qu’il est prêt à me manger tellement qu’il est content, il salue mes efforts, je lui dis pas combien de temps ça m’a pris, les relations dominants dominés c’est pas mon dada.

Il lui aura fallu 1mn30 pour me dégoûter de la vie, il finit ce truc easy en me fixant dans les yeux. Je maintiens pas le regard, j’essaye de m’inspirer de ses mouvements, ralentis putin Stan, ralentis je t’en supplie. Finalement il prend pitié, il me prend la main pas à pas, me refile des infos type « algorithmes », carrément les mecs sont bouillants, apparemment t’as des techniques dans tous les sens, je me dis que c’est le moment de lui montrer mes notes, il les toise et fait non de la tête. Ok j’ai compris, j’arrache ça et je le refile au chat, qu’il s’amuse un peu avant de finir rôti celui là. Finalement je retourne sur les bancs de l’école, j’prends des notes étape par étape, et qu’il vérifie en plus, v’la qui me met au défi de réaliser le truc devant lui, l’impression d’être en train de faire un exposé et qu’on me juge, je panique et j’fais n’importe quoi. Je le prie de me laisser ça une journée de plus et que, garanti ou remboursé, je lui ramène demain, complètement terminé. Encore une promesse signée avec ma bouche et que mon cul pourra pas encaisser, je suis un pro pour ça. Ca sort de ma bouche, j’ai pas le temps de dire merde que j’regrette déjà, encore une fois les mecs le voient, mon regard oscille entre détresse et assurance du mec qui veut pas perdre la face. Le Stan il est conscient que je lui ramènerai pas fini demain, mais il la joue bon prof, petit clin d’œil, à demain Stan, si je l’ai pas fini je viendrai pas t’voir t’façon.

12/07/2021

© Poussin Laventure

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