Une histoire rafraîchissante

Il se raconte, dans ce petit pays où je suis né et finirai sans doute mes jours, d’étranges récits que les ancêtres, désormais disparus, racontaient au coin des amples cheminées où un feu vaillant éclairait l’assemblée, fesses glacées sur les bancs de bois qui tournaient le dos au brasier. Enfants, adultes, animaux domestiques, tous regardaient danser la flamme haute, claire et chaleureuse et écoutaient. On resservait un verre de forte liqueur à ceux qui en avaient l’âge, c’est-à-dire la majorité des êtres présents. Alors, le silence se levait. Un des vieillards prenait seul la parole, et ses chicots n’obéraient en rien le timbre de sa voix, la clarté des mots qui sortiraient de sa bouche.

« Mes amis, et vous familles présentes ici ce soir, que les frimas de l’hiver réunissent en ce mois de janvier, je vais vous raconter ce qu’il advînt de Georgelin et Gabriel, en une de ces nuits terribles de 1954, année où l’abbé Pierre lança son appel. Mais là n’est pas mon propos. Nous connaissons depuis des générations le froid qui règne dans ce piémont, quand le brouillard verglaçant et la neige descendent des sommets à la vitesse des rumeurs qui courent dans nos villages. La neige était tombée sans discontinuer, et les hommes ne pouvaient travailler. Comment passer le temps, quand on ne travaille pas ? La réponse ne relevait pas de la question : on va au bistrot discuter au chaud du poêle de la Marguerite pendant que Jojo le patron verse du vin chaud dans les verres Calvex, et puis on joue aux cartes et parfois dans le brouhaha un type qui a bien bu lance un défi. Ce soir-là, c’était au tour de Georgelin. L’alcool avait gravi la rampe serpentine de son cerveau et, il faut le dire, son as de carreau avait été cassé par le valet de cœur, l’atout maître. Belote, rebelote et dix de der…

Le Georgelin, je vous dirai, n’était pas un pleurnichard, il aimait qu’on rie à ses blagues, et se vantait des traces de griffes d’ours qui tatouaient son dos. Pas un mauvais gars, mais son défaut était rudimentaire : il n’aimait pas perdre, mais il lui arrivait souvent de devoir revenir le lendemain au bistrot chercher sa boussole. L’autre fringant, c’était Georges, la grande gueule on l’appelait, il savait tout sur tout et rien sur rien, il était grand, bien charpenté (c’était d’ailleurs son métier) et les femmes le regardaient avec des malices dans les commissures des lèvres. Il aimait ce genre de trait d’humour : « les tenons et les morts d’aises sont les arbalétriers de mes bras, ne craignez rien, je retiendrai vos chutes de reins , tendres princesses ! ». Personne ne comprenait mais Georges était content de lui. L’été, on le voyait cavalcader sur les faîtières comme une gymnaste de quinze ans. Mais ce soir-là, dont je parle, les toits, les ruelles, le gel et la neige de cinquante centimètres d’épaisseur n’invitaient pas les plus endurcis à fanfaronner. Sauf Georgelin.

« Alors, bande de froussards, qui saura relever mon défi ? Trois flocons de neige et vous tremblez comme des moutons dans la bergerie,c’est ça ? Moi, je ne crains pas le loup, je n’ai peur de rien ! Alors, pour le prouver, seul, je vais me rendre au cimetière et attacher un mouchoir à la croix de mon père, mort voici quarante ans. Je mets donc au défi le plus courageux d’entre vous pour me le rapporter ici. C’est tout ce que j’ai à dire. Et effectivement Georgelin mit son épais manteau, son bonnet en laine des Shetland et partit dans la nuit blafarde et glaciale. Tous pensèrent qu’il était devenu fou, mais tous redemandèrent une tournée de vin chaud à Marguerite et Jojo. Certes, l’ambiance était un peu plombée, mais on reprit les parties de cartes, les disputes et les discussions. En attendant.

Deux heures passèrent. La plupart des clients commençaient à avoir oublié son existence, mais quand il ouvrit la porte, un vent glacial bourdonnant de flocons têtus les réveilla. Il était blanc, le Georgelin, de givre et d’orgueil, purifié comme un saint à qui on greffe deux ailes pour qu’il dorme en toute sérénité sur le ventre.

« Alors, tas de froussards, qui rapportera le mouchoir accroché sur la croix de mon père? »

Georges se leva d’un bond : « moi, j’y vais, et de suite encore ! ». Sitôt dit, sitôt fait.

Il mit sa houppelande, son vieux chapeau en cuir et sans attendre partit sans un mot pour les témoins de la scène. Il marcha dans les traces de Georgelin, vérifiant qu’elles menaient bien au cimetière, ce qui était vrai. Il longea les allées qui menaient à la sépulture, le froid avait durci le sol et les pierres se fendaient sous leur étui de glace, à la vitesse des rumeurs qui courent dans les villages, et la lune s’était escamotée entre les nuages. Pourtant, la clarté hiémale inondait tout ce paysage enneigé. Georges prit le mouchoir. Il était roide comme une main de mort. Mais le tissu était vivant dans ses mains, vivant comme une victoire sur ce vantard de Georgelin.

Il fit deux pas pour retourner à l’auberge, mais quelque chose le retenait. Le retenait fermement. Il avait beau serrer ce tissu dans ses doigts, il sentait qu’une autre chose venait rompre son contrat avec la chance de gagner ce défi, une chose que l’alliance du vent glacé et de cette maudite neige liguait contre lui. Il n’osait ni ne pouvait avancer, ni se retourner. Dans ce petit pays au pied des montagnes courent des histoires d’un autre âge et de bien avant les nôtres, des histoires qui font froid dans le dos mais aussi chaud au cœur, contées au feu de l’âtre. Je vous l’ai dit, cet hiver 1954 fut terrible.

Enfants qui écoutez ce récit, et vous épouses aimables et souvent soumises, et tous ceux qui ce soir sont là à m’entendre, je voudrais terminer ce récit par la vérité dont il est question : la nature humaine.

En effet, on retrouva Georges dans le cimetière au petit matin. Il était raide et la gelée avait gravée sur on visage un masque hideux. La peur , oui, la peur était l’unique raison de sa mort. Sa houppelande était restée coincée dans un angle de la croix du père de Georgelin.

Quant à Georgelin, il quitta le village au printemps suivant, et personne ne le revit. On raconta simplement qu’il aurait changé de nom, se faisant appeler Melmoth, oui c’est ça, Melmoth l’Errant. Mais personne n’a pu, de nos jours encore, le confirmer.

AK

11 08 2021

(image d’illustration : le cimetière marin, Sète)

4 commentaires sur “Une histoire rafraîchissante

  1. J’ai bien connu le fils de Georges, qui savait tout sur tout et rien sur rien. Il a travaillé comme consultant dans mon entreprise, et se faisait payer très cher pour écrire ce que tout le monde savait déjà !
    Sinon, superbe histoire, illustre Karouge.

    Aimé par 1 personne

    • J’ai connu dans ma boîte un fils à papa qui était embauché avec un bon salaire (2000 euros/mois je crois +les coms) comme commercial, parce que papa avait un rôle important dans l’administration des appels d’offre…
      Bref, on n’est pas les derniers, question clientélisme !
      Bonne soirée Maëstro !

      Aimé par 1 personne

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