Jour d’asphalte (9)

(Le surlendemain un avion s’envola pour Bamako, transportant à son bord un dénommé Mamadou Akendengué, alias Eugène Misternal.

John s’agite à mes côtés, le bistrot où nous devons faire halte et remplir le réservoir durant la pause se dresse à trois cents mètres. Il est temps de déclencher le système d’atterrissage .

« – Attachez vos ceintures, m’sieurs dames, le courrier de l’Ouest arrive par pneumatiques ! » s’exclame John, sans se douter de l’opportunité de son message.

« – Bamako, tout le monde descend ! » renchéris-je.

J’abaisse la manette du clignoteur et dirige le bus vers le parking. Nous nous garons. Pause café.)

J’étire mes membres endoloris. Dix heures trente. Ce que la peau se fane en deux heures ! John réveille les retardataires, qui rechignent à mouvoir leur corps en compote. Nous sortons les derniers. Le soleil réchauffe illusoirement nos échines alors qu’un fort vent du nord entretient un froid de canard et cingle nos visages.

Nous pénétrons dans l’enceinte marchande où quelques passagers terminent déjà leurs consommations. Pas de siège sur lequel poser nos fesses malgré l’amplitude des locaux, mais un comptoir d’une dizaine de mètres où les clients se massent, formant un rang fantomatique, le corps collé au zinc. John commande deux expressos serrés, adressant par la même occasion un clin d’œil complice à l’une des sémillantes serveuses. Tous les passagers du bus avalent en vitesse une seconde boisson chaude, parlant peu, absents dans cet espace froid et déshumanisé. Seul un groupe de sept ou huit personnes flâne parmi les présentoirs regorgeant de contenus incertains, miniatures en plastique, gadgets,comestibles sucrés. Je surprends par hasard l’unique adolescent du groupe, il doit avoir dans les quatorze ans, en train de faucher des barres de chocolat dans un étalage. J’avais remarqué dans le fond du bus ces personnes qui se chicanaient en riant, et leur caractéristique morphologie nordique. Ils rudoyaient les sièges et je craignis qu’ils ne les brisassent à force de s’en servir de trampoline. J’avais du prendre le micro clipsé près du tableau de bord pour les inciter au calme. La surprise provoquée par le son crachotant des baffles avait fait son effet et ils se rassirent gentiment sans broncher.

Accoudés au bar, John me taquine avec son coude, et d’un mouvement rapide du menton m’indique la présence d’une belle femme brune buvant un thé fumant. Elle porte, sous son chemisier échancré un corsage bordé de dentelles et témoigne, outre la singularité gracieuse de ses gestes, d’une subtile présence peu fréquente, érotique, du moins pour ma sensibilité. Je brise le regard fixe et charmeur de John.

« – Laisse tomber Beau Gosse, cette femme n’est pas pour toi.

« – Elle voyage seule !

« – Elle est trop belle. Je me demande ce qu’elle vient foutre dans ce maudit autobus !

« – La même chose que tes ringards du nord : elle va à Roccalito.

« – Elle traverse avec nous le no man’s land du transport en commun. Terrain interdit, John, terrain interdit ! Demande plutôt deux autres expressos à la serveuse, dans cinq minutes on redémarre. Je file à la caisse payer le plein de gazole et les cafés. »

John s’exécute : deux cafés noirs glissent sur le zinc.

« – En voiture tout le monde ! Hurlé-je alentour. Nous vidons le contenu brûlant de nos tasses. Lorsque nous regagnons le Pullman, chacun s’est réinstallé. C’est à John de prendre le relais. Sur le tableau de bord les petites aiguilles indiquent dix heures cinquante. Dans quarante minutes logiquement nous arriverons à Ballup pour un simple arrêt « technique » : décharger les deux colis. Dans le ciel voguent quelques nuages indiens. Nous progressons dos au vent, en direction des montagnes, vers le mauvais temps. John règle le siège de conduite, pendant que je recompte les passagers, plus la belle femme solitaire. Je signale à John que tout est OK par un petit geste où l’index et le pouce se joignent en un zéro presque parfait : le chiffre du départ.

Nous replongeons dans la ligne régulière. Je m’étends sur la banquette réservée, pendant que John m’observe dans le rétroviseur.

« – Rudolf ! Si tu veux bouquiner, fais ton choix, mon sac est plein de lectures ! »

Les vibrations régulières de l’autobus pourraient constituer une excellente thérapeutique pour soigner l’insomnie. Je feuillette une revue de voile, sport que pratiqua John jadis, comme il pratiqua la boxe, c’est-à-dire en dilettante. Devant mes yeux vogue une flottille de petits voiliers, ketchs, yachts. Roulis tranquille où ma tête vacille. En cinq minutes mes paupières s’alourdissent dangereusement et mes mains cotonneuses finissent par laisser choir le magazine. Mon crâne oscille dans les brumes du sommeil ; il remue comme ballottaient au rythme de la danse de saint Guy les petits bateaux de pêche dont les câbles frappaient les mâts, faisant chanter le vent sur différents octaves. Un caboteur quitta le port dans la brume, mêlant les gaz de son moteur bruyant aux rires cyniques des mouettes. Il faisait froid.Peter Mac Pherson regardait partir son père.

AK

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