Jour d’asphalte (12)

(Un aboiement de chiot dans le couloir me distrait. Un homme transbahute en effet, dans deux petites malles en osier un chiot et un chaton. Pauvres bêtes soumises non seulement à l’homme mais aussi à ses inventions. Combien ce petit chien dans la vitrine ? Mais c’est votre fils, madame !)

Mon œil dérive vers un couple chafouin que la présence des bestioles semble indisposer. Les informations s’achèvent sur la voix blanche de la présentatrice, abus de nectar dans mes conduits auditifs, nous décollons déjà, demandé-je étonné, mais l’hôtesse a disparu des ondes, ange sans sexe au timbre cotonneux qui s’effiloche dans mon tympan fragile. Ma pensée s’achemine à nouveau vers les désenchantements comme à l’époque où, pour retrouver l’homme tel qu’en lui-même, j’éteignais chaque soir après dîner la lumière et me postais derrière la fenêtre sans volets, épiant dans la nuit les formes étranges, jeux d’ombres et de bruissements, clairs de lune magiques inondant la campagne me faisant face. Je vivais dans cette fermette depuis une dizaine d’années, seul avec le souvenir de ma femme chérie décédée à la même époque, alors que nous venions d’acquérir celle-ci avec l’intention d’y goûter un peu de bonheur. Mon vieux chien Franck et Broocks le chat me tenaient compagnie, plus par nécessité que par envie : la plus proche maison se situait à trois miles (cinq kilomètres), et ce n’était point avec leurs pattes cagneuses qu’ils eussent pu courir journellement jusqu’à une gamelle de soupe servie chez les Brown (les Lebrun). Ceux-ci d’ailleurs se servaient plus souvent de leur fusil que de leurs fourchettes, étant constamment à l’affût des renards ravageurs de poulaillers.

Je scrutais la nuit. Chaque point d’ombre masquait une présence. La lumière éteinte me fondait dans ce paysage mobile, cruel et terriblement habité. Surplombant d’autres collines avec en arrière-plan les montagnes dressant leur masse grise, je m’amusais à deviner, parmi les lueurs falotes des lointaines habitations, la tristesse des repas du soir pris en famille après la rude journée de labeur, le poste de télévision hurlant dans les oreilles aliénées les dernières chansons à la mode, celles qui font oublier la peur des grands espaces solitaires. Le moindre bruit éveillait mon attention, froissement d’ailes d’une chouette prenant son envol, vent s’engouffrant dans les orifices d’une vieille serrure, d’un pignon de toit, modifiant ses octaves selon la puissance de son souffle, claquement d’une planche se fracassant sur la dalle en béton de la grange, chacune de ces plaintes, de ces rumeurs, s’inscrivait en ambassadrice face à mon attente : il venait. Il approchait lentement, chaque nuit j’en percevais l’avancée avec un peu plus de certitude. Je ne dormais plus ni ne quittais la maison depuis maintenant plus d’une semaine. Le vieux Franck aboyait à heures fixes, subodorant lui aussi la présence de l’intrus. Je voulais le voir de mes propres yeux habitués depuis des années à la nyctalopie, jusqu’à en perdre toute humanité au seul profit de cette vision. Observer ses traits tirés, son visage ovale vieilli sans doute mais encore aimable, et sentir une ultime fois son corps parfumé.

Un tremblement nerveux me saisit, du au manque de sommeil. L’aube pointait, réveillant une multitude de moineaux qui se mettaient instantanément à pépier, contrairement à ceux que Mao Tsé Tong avait exterminés lors de la révolution culturelle, ce qui eut pour conséquence (parmi d’autres raisons) la grande famine qui toucha la Chine.(ndr 2021). La nature endormie dans l’invisible encre nocturne éclatait soudain avec joie et instinct de conservation. Broocks le chat revenait de ses pérégrinations et je lui cédais ma place, dans un rituel établi et immuable. Quant au vieux Franck, sur le perron, il avait mission de veiller sur mon sommeil diurne. Les curieux évitaient les parages de la fermette le jour durant, et les enfants chapardeurs agissaient avec circonspection lorsque, par défi, ils s’aventuraient dans le verger en friche pour dévorer de magnifiques figues, abricots pommes et pêches. Le vieux Franck, dont l’odorat se perdait avec l’âge, dix ans, surprenant parfois les gosses se redressait, retroussant ses babines, et se mettait à grogner suffisamment fort pour qu’ils déguerpissent en vitesse, égratignant leurs jambes frêles aux ronces, aux mûriers, les brûlant aux orties gigantesques.

J’avais établi mon lieu de repos et de guet dans la minuscule mansarde, un grenier où j’avais installé un lit, une table et la chaise qui va avec, lieu fait en sorte que nul ne put me voir, prêtre, chasseur ou gendarme. De toute manière, tous étaient persuadés que la maison était inoccupée depuis la mort de ma chère épouse et, hormis le fait qu’un chien ait élu domicile sur le perron de cette ferme envahie par le lierre et le chiendent, les gens se contentaient d’éviter le coin, reléguant celui-ci à la catégorie des lieux hantés et autres superstitions qu’entretenaient les paysans auprès des chercheurs de champignons en automne. J’en profitais pour aller jouer les renards dans les basses-cours à la nuit tombée, et ainsi me nourrir en toute impunité, laissant au vieux Franck le soin de faire disparaître les restes de mes festins. La famille Brown, la plus proche à vol d’oiseau, était la principale victime de mes rapines.Je passais mes journées à envisager les tours pendables que je leur ferai la semaine suivante, avec une férocité certaine. Les Lebrun avaient tenté de me consoler du chagrin du à la perte de ma femme, si ravissante dans son tailleur en tweed, pure laine cardée, qu’elle portait pour la première fois le jour de sa mort, un cadeau de Maggy Mac Gee, une écossaise venue passer ses vacances chez nous les premiers jours de notre installation. Les Lebrun avaient rabâché une vingtaine de fois les circonstances de son accident de voiture, comme si je les eusse ignorées, alors que j’en étais l’unique témoin. Cela m’avait énormément agacé et j’en avais conservé une rancune tenace. Profondément irrité par leur maladresse teintée de curiosité malsaine (ils se demandaient si par hasard je ne l’aurais pas un peu poussée dans le ravin), j’avais décidé de me venger à petit feu, de les cuisiner, et de m’en réjouir, ce que je faisais depuis bientôt dix ans.

Je restais allongé sous la mansarde jusqu’à ce que les oiseaux se turent. Le jour déclinait rapidement et, le temps que je me vêtisse, la nuit de nouveau était tombée. Le vieux Franck réintégrait sa place à mes pieds après avoir vidé sa gamelle, cependant que Brooks le chat d’un bond agile sur le chambranle de la fenêtre située à l’ouest s’immobilisait quelques secondes, humant l’air fraîchi du soir, avant de sauter sur le toit et de suivre le parcours secret des limites de son territoire. Quittant la table pour la chaise, je songeais que pour Brooks la nuit descendait chaque soir sous la forme d’un contingent de souris volantes grises et blanches,et que là peut-être se lovait le sentiment de son autonomie stomacale. Les soirs de pleine lune, j’observais en souriant danser les lièvres, très visibles dans la luminosité ambiante, et se balancer avec lascivité la haute cime des chênes, découpant en toute franchise l’espace argenté de tranches noir ébène. Mais je restais vigilant dès que mon œil perçait l’opacité d’un buisson, d’une haie touffue. Dans la plus obscure des nuits, je verrai encore son ombre se découper comme chair au fil d’une lame de couteau.

Par la fenêtre de l’est aux vitres brisées (toutes l’étaient à différents niveaux), une odeur bizarre pénétra mes narines. S’y mêlaient le musc, la menthe, la cannelle et la pestilence d’un cadavre. La puanteur gagna, rendant insupportable ma situation. Je poussai vivement du pied le vieux Franck, mais il n’eut comme souvent aucune réaction. Je devais aller enterrer ce cadavre, avant qu’il ne me rendit fou. Je sortis de la fermette, me dirigeais à l’odorat en suivant les effluves, parmi les champs où s’élevaient les premières fumerolles de brume. Arrivé à hauteur d’un bosquet, l’odeur devint intolérable. J’allais saisir dans la poche de mon manteau un mouchoir, afin de m’aider à ne pas défaillir sous les miasmes, lorsque je le vis. La lune éclairait avec une intensité peu commune la minuscule clairière qui dominait d’une trentaine de mètres un vallon fertile. Il regardait avec fixité la lune, semblant vouloir s’aveugler afin de franchir le pas qui le ferait chuter. Je pus détailler durant de longues minutes celui que j’attendais depuis des années. Je ne me trompais pas : c’était moi, dix ans auparavant ; la ressemblance était vraiment frappante. Moi, sans aucun doute, mais INNOCENT. Pas celui qui avait poussé la voiture et sa jeune épouse dans le ravin, dix ans avant. Car de celui-ci, j’étais le fantôme monstrueux.

« -Ils commencent à m’emmerder ces animaux ! » s’exclame John en martelant du poing le volant. Il tire d’un des porte-cartes un paquet de cigarettes, en extrait une qu’il allume.

« – Ils ne sont pas plus chiants que les autres »lui dis-je en prenant la cigarette qu’il me propose.

AK

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