Jour d’asphalte (18)

« – Toute une brochette de curés bien gras et fondants sous l’Adam. Des curetons dodus comme on en voit sur les emballages de boîtes de camemberts.

« – Avec toutes ces reliques qu’ils expédient de par le monde c’est-y pas louche, ça en dit long sur leurs habitudes gastronomiques !

« – Un bon archevêque rôti arrosé d’un Lacrima Christi de derrière les fagots, la Jeanne d’Arc à de quoi maudire l’évêque Cauchon, je ne te dis que ça ! »

Je me lève brusquement. Une odeur nauséeuse s’est glissée dans mes narines.

« – Je file à l’arrière, John, ça pue ! »

Je cours en silence jusqu’aux toilettes, sans réveiller les passagers assoupis par le bercement du moteur. il n’est que quatorze vingt, et ils n’ont pas encore achevé leur digestion. La majeure partie d’entre eux, front collé sur la vitre, dorment la bouche ouverte. Je me souviens qu’étant enfant on me prévenait de ne pas rêver la bouche ouverte, car l’araignée du plafond risquait d’y pénétrer. Je sais maintenant que cette position permet à l’araignée de sortir, et que le plafond où elle tisse sa toile se situe exactement au-dessus de nos molles cervelles.

Une femme à la chevelure rousse sommeille à l’avant dernier rang. Une gamine d’environ douze ans appuie sa tête contre l’épaule de la pimpante rouquine.Sur le siège avant un grand gamin pubère au visage dévoré d’acné dort, les yeux ouverts. Je les ai aperçus ensemble tout à l’heure, alors que Mac Pherson volait ses friandises,, échangeant leurs boissons près du distributeur de la station d’essence où nous avons fait halte. Ils souriaient comme des anges béats tombés du ciel.

Poussant la porte en contreplaqué renforcé des WC, je pénétre dans le lieu méphitique, irrespirable lieu. La manette d’évacuation des eaux usées est bloquée. Une minute pour tenter de la réparer, passé ce délai je tournerai de l’œil. Une partie du mécanisme est simplement sortie de son axe, la réparation est rapide. Je m’éclipse du local pestilentiel et regagne l’avant. Beau Gosse, goguenard, se marre en me voyant tituber dans l ‘allée. Je lui fais signe de regarder la route, au lieu de rire. Néanmoins, une envie irrépressible de rire lui fait articuler :

« – Au fait, tu as trouvé ce qui était plus fort qu’un turc ?

« – Non

« – L’état de siège ! » John sourit de sa blague, avant de reprendre son sérieux : « blague à part, ça se dégage, on arrive au col. »

Effectivement les essuie-glace crissent sous le manque d’humidité sur le pare-brise, et des trouées claires apparaissent par intermittence entre deux nuages circassiens (ndr) . Soudain un bleu profond, sombre , émerge, offrant un spectacle grandiose. Le col casse en deux la masse nuageuse qu’à présent nous dominons. L’île sur laquelle nous accostons hérisse ses pics nus inondés de soleil. Des congères balayées par un vent violent propulsent leur écume glacée sur cet océan délétère , sur lequel navigue un point d’acier lumineux, traînant sa houache immaculée sur le lavis bleu nuit des flots impalpables. Sans doute le bimoteur de Gilbert Blancq ou la constellation du Renard, qui sait?…

L’autre gosse, celui de la rouquine, m’intrigue. Des rhododendrons disséminés entre les blocs erratiques accrochent sur le sol aride leurs bouquets rougeoyants, semblables aux boutons qui perçaient chaque matin dans le jardin d’adolescence de Lucrein. En ce lieu où la vie déborde sous le regard d’autrui hélas l’acné brûlait d’essences malheureuses son visage poupin. Lucrein abordait sa quinzaine d’ années d’insouciance sur ses frêles épaules et en présentait dix sept dans la culotte dérobée à son père. Le printemps de cette année-là (nous étions alors à la fin du mois d’août) avait été très pluvieux, et Lucrein en portait les bienfaits : d’un coup de dents il pourrait aujourd’hui décrocher les nuages.

Comparativement pourtant, son unique sœur, de trois ans sa cadette, avait subi les frasques d’une sécheresse terrible et, outre son teint jaunâtre, elle ne dépassait guère d’une tête les champs de coquelicots qui poussaient dans les champs de blé (bio ? Ndr). Elle avait donc décroché le surnom de petite vérole, car elle se prénommait Véronique. Les gosses du bloc immobilier savaient de quoi ils parlaient : sans cesse dans les jupons de sa mère, dont la réputation n’était plus à faire, Véronique pleurnichait. Les chaudes après-midi d’été par contre, elle cherchait l’ombre sous les culottes courtes de son frère qui se faisait de l’argent de poche en nettoyant les vitres du cinquième étage de l’HLM où ils vivaient tous trois. Leur mère avait trente sept ans, et comme il a été dit, était rousse et pulpeuse.Son époux légitime s’était suicidé lors de la grande sécheresse . Les cancans pas très frenchies (ndr) couraient sur la vraie raison de sa mort. Citons , au hasard : « Cristoflinn (prénom de la mère) avait un péché original : elle voulait que son mari se déguise en généalogiste pour que son tronc durcisse, enfin, ma chère, vous voyez de quoi je parle…) et tant d’autres avis (ndr). Bref, la médisance suppurait mille hypothèses du même acabit.

Lucrein supportait la vilenie de ses petits camarades avec dignité. Souvent, assis à califourchon sur la terrasse de l’immeuble, il contemplait l’immense plaine où le soleil achevait de sécher ses boutons purulents. Il entendait dans la rue les quolibets qui montaient, entre gaz d’échappement et concerts de klaxons, les mouflets s’étant aussi munis de porte-voix dérobés lors de manifestations syndicales. Mais Lucrein regardait le ciel rougir. Gobant parfois un nuage à la framboise il imaginait sa pulpeuse mère à la crinière rousse se dévêtant derrière un paravent mythique. L’air sec s’engouffrait dans ses narines. Quand allait disparaître le soleil, il se dressait sur ses deux frêles jambes, afin de jouir encore de cet instant poétique.

Les gosses du bloc, la chose devenait rituelle, attrapaient alors la petite vérole, venue avertir son frangin que le repas était servi, ce qui obligeait Lucrein à redescendre des étoiles naissantes afin de distribuer ses compliments sous forme de gifles et coups de poing. Les locataires des soixante douze appartements de l’immeuble paraissaient s’acharner sur les trois bougres qui constituaient cette famille monoparentale (dont la mère avait des cheveux roux). Ainsi, la malice des mouflets allait-elle jusqu’à allumer de petits feux discrets dans la plaine de jeux, de manière à ce que quand Lucrein distribuait ses baffes un fort vent vînt raviver les flammes, désignant d’office un coupable. Combien de fois se brûla-t-il la plante des pieds pour éteindre ces débuts d’incendie, lui-même ne saurait le dire. Son caractère pacifique ne se préoccupait plus de l’ordonnancement des astres mais plutôt de la veulerie de ses compagnons. Cependant, de bons moments s’établissaient entre eux. Ainsi, il bâtissait des cathédrales quand ils ne réclamaient qu’une cabane, il faisait d’une mare un étang et d’une journée pluvieuse une représentation de la rupture du barrage de Fréjus . Lucrein était bon, sa sœur cadette lui était toute dévouée. Parfois, lorsque Cristoflinn les emmenait en balade, il plaçait Véronique sur ses épaules , de façon à ce qu’elle vit la nuit, ou l’aube d’une humanité différente. Tous trois étaient complices. Lors d ‘une promenade en montagne, la petite Véro confia à son grand frère ce qu’elle avait vu du haut de ses épaules.

AK

4 commentaires sur “Jour d’asphalte (18)

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