Songes et mensonges, une très belle nouvelle de la Grande Île

Page 1

SONGES ET MENSONGES : une nouvelle de Michèle Ferrand (mise en ligne avec son autorisation). Photos de Pierrot Men, photographe.

Note : cette nouvelle faisant 60 pages, je la présente en plusieurs épisodes de 10 pages ici. Merci.

Lena est morte à l’hôpital d’Antsirabe, elle venait d’avoir soixante ans. On arrivait à la fin de la saison fraîche. Les voyageurs en partance pour le Sud, qui avaient quitté Tana aux aurores et faisaient leur première halte à Antsirabé vers dix heures, enlevaient prestement leurs parkas sous l’effet de soudaines bouffées d’air tiède mais les nuits restaient froides et la brume était dense sur les Hautes Terres dans les petits matins frisquets. Le soir, dès le déclin du jour, il fallait se couvrir. La vieille Lena était morte au coucher du soleil, pendant ce court instant où le ciel devient violet et que les premiers frissons vous prennent d’un coup. Elle était partie sans personne à ses côtés, sans respect du rituel en vigueur pour une dame. Elle avait longtemps nourri l’illusion, qu’à l’instar des vieilles femmes qu’elle avait accompagnées de l’agonie au tombeau, elle pourrait attendre sa propre fin chez elle, allongée sur sa couche, livrée à la contemplation curieuse de toute une parentèle accourue pour la circonstance, une parentèle fidèle, réconfortante, une vaste famille venue de tous les coins de l’Île, alertée par radio, qui n’aurait pas hésité à se lancer sur les routes


Page 2

défoncées et boueuses ou sur d’étroits sentiers à travers les hautes herbes, toute une assistance qui aurait attesté qu’elle avait été une femme de bien, pilier d’une nombreuse famille élevée dans le culte des ancêtres et de la religion et qu’il n’existait personne au monde pour lui reprocher la moindre faute. Elle aurait aimé fermer les yeux avec le regard des vivants posé sur elle, bercée par la parole bienfaisante des siens qui lui auraient accordé leur ultime bénédiction. C’est ainsi qu’elle aurait voulu mourir avant d’entamer, délivrée et sereine, sa seconde vie dans la demeure paisible à jamais, l’espace sacré du tombeau. Une mort annoncée, une mort comme il faut, une mort heureuse en quelque sorte et dont chacun eût été satisfait. Les choses ne s’étaient pas du tout passées ainsi. Elle paraissait si forte et ils avaient tellement l’habitude de la voir plantée sur deux jambes aussi solides que les piliers d’un temple que, naturellement, ils n’avaient rien vu venir. Seul Malala s’était laissé effleurer par un doute mais il n’avait pas creusé plus loin. C’était son fils cadet, le seul de ses enfants à n’avoir jamais quitté ses jupes bien qu’il fût marié depuis un an. Tout récemment, elle lui avait dit l’air de rien qu’elle regrettait mais qu’elle ne vivrait sûrement pas assez longtemps pour voir naître l’enfant qu’ils venaient de mettre en route, lui et la silencieuse Mia aux joues roses, à l’air si enfantin encore, sa jolie petite épouse enceinte de sept mois. Et Malala, qui donnait dans les croyances


Page 3

comme eux tous, s’était dit bon, mon enfant va naître, alors quelqu’un d’entre nous va mourir. Et il s’était arrêté là. Penser à la mort de sa mère eût été sacrilège. Si bien que lui qui ne l’avait jamais quittée un seul jour de toute l’année, n’avait pas hésité à s’embarquer, la semaine fatale, dans un taxi-brousse à destination de Fianarantsoa pour des affaires de rizières dont les parents de Mia l’avaient chargé. Trois jours plus tard, Lena mourait abandonnée sur un méchant grabat de l’hôpital municipal où Nirina, la fille aînée, s’était décidée à la faire transporter, au dernier moment, en catastrophe, trop tard. On avait ramené la défunte en pousse-pousse, avec un type déguenillé qui courait devant pieds nus, un pousse-pousse orné, sur le pourtour de la capote, d’une charmante petite frange rouge qui dansait gaiement au rythme de la course et des cahots. Le type avait sué sang et eau pour remonter les rues jusqu’à l’épicerie de briques crues où Lena avait vécu et travaillé les dernières années de sa vie, là où s’étaient déjà entassés quelques membres de la famille et les premiers curieux. Gus avait devancé tout le monde. Gus l’errant, le déchu, Gus qui avait pris un peu plus la fuite à chaque nouvel enfant, qu’on n’avait plus revu depuis des années, Gus dont tous s’accordaient à dire qu’il était resté d’une étonnante jeunesse et qui venait de se mettre en ménage avec une femme de trente ans sa cadette, Gus qui avait déboulé à la porte de l’épicerie dans ses


Page 4

petits souliers, profil bas, mais escorté de quatre représentants de sa branche familiale, une branche huppée qui en étalait, les hommes dans des costumes neufs, leurs femmes drapées de lambade soie brodés par les religieuses de Tana, des gens qui roulaient voiture et qui avaient sauvé la dignité du Père en participant pour moitié aux frais d’obsèques. Gus était bel et bien là, comme pour effacer d’un coup dix-huit années d’absence, comme s’il n’avait été qu’un mari ordinaire en deuil d’une épouse ordinaire. Après une poignée de main sans chaleur, Malala lui tendit un siège de mauvaise grâce. Mais lorsque les jeunes gens de la chorale du quartier et les religieux de la paroisse entamèrent les premiers chants, Gus mêla avec ferveur sa voix aux chœurs funèbres, ces chœurs qui donnaient la chair de poule tellement c’était beau quand on les entendait monter des jardins et des maisons des morts, puis envahir la nuit malgache et porter loin de colline en colline. La célébration se tenait à l’extérieur de l’épicerie car celle-ci n’aurait jamais pu contenir l’assistance nombreuse qui gonflait peu à peu, chacun se posant en vigilant gardien des rites. Lena avait été une dame connue, respectée, issue d’une caste noble et personne n’avait oublié l’ancien temps de sa splendeur. Il eût été inconcevable, pour la dignité de tous, de ne pas lui rendre les hommages coutumiers

.1 Lamba : sorte de longue écharpe de soie blanche dont l’art de la draper a une signification.


Page 5

Les enfants assuraient le service mais c’était surtout Nirina qui commandait les opérations, faisant circuler au dehors du café bien chaud, des tartines, des croquants aux pistaches grillées, des bonbons et des boissons sucrées. À l’intérieur de l’épicerie, dans la pièce attenant au magasin, des retardataires, curieux et compassés, contemplaient une dernière fois la forme massive et raide de la Mère allongée sur sa couche, un vilain sac plastique rembourré d’herbes sèches, dont l’étroitesse et la dureté ne l’avaient jamais vraiment gênée, elle s’y était habituée depuis l’époque des vaches maigres, quand Gus avait cessé de rapporter de l’argent à la maison et qu’ils avaient tout vendu. Elle gisait là, protégée des manigances des sorcières par une grande bâche tendue devant la porte car on ne voulait pas qu’une ensorceleuse aux desseins mauvais ne vînt la changer de place en la tirant par les pieds. C’est pour cela aussi, qu’avec l’électricité qui se coupait une nuit sur deux, on avait fait provision de chandelles de sorte que la pièce restât toujours éclairée et que les démons en fussent écartés. Elle gisait là, comme une baleine échouée après la tempête, toute auréolée de son martyre, au fond du petit rez-de-chaussée, deux pièces en tout et pour tout, l’une pour le magasin, l’autre pour la vie privée, deux pièces qui constituaient le dernier havre de Lena.


Page 6

On entrait dans le maison par le magasin qui était petit, sombre et sale. Boîtes de lait Gloria, paquets de sucre de canne en poudre, biscuits, bougies, savonnettes Cadum, pains de savon séché qu’on revendait par petits tronçons, paquets de cigarettes locales qu’on pouvait acheter à la tige, corned beef, thé en vrac, canettes de soda, bocaux poussiéreux de bonbons emmaillotés dans du papier défraîchi, vieux beignets rassis qu’on n’avait pas osé jeter par superstition, de ceux que la morte avait encore cuisinés dès trois heures du matin huit jours auparavant pour les revendre aux gamins de l’école d’à côté, tout ce bric-à-brac était dispersé sur des planches noirâtres derrière un comptoir crasseux et constituait, avec quelques sacs de riz et de farine entassés dans un coin, tout le stock rassemblé par Lena. Pas de vitrine, pas de fenêtre, mais une grande ouverture rectangulaire dans le mur, qu’on rebouchait dès que la nuit tombait au moyen d’un panneau de bois bloqué de l’intérieur par une barre de fer. C’est entre ce panneau et le comptoir, sur un matelas à même le sol, que Malala et Mia dormaient, coincés à un bout par deux valises qui contenaient leurs vêtements et à l’autre par une malle de fer qui gardait, hors d’atteinte des rats, leur provision de riz jusqu’à la prochaine récolte. Et ils dormaient de plus en plus serrés à cause du gros ventre de Mia. Le magasin donnait sur une chambre que la Mère avait partagée pendant cinq ans avec les filles de Serge, son deuxième garçon. Pour caser les deux lits extrêmement étroits, les deux filles se serrant dans l’un et la grand-


Page 7

mère dormant dans l’autre en vis-à-vis, il avait fallu condamner une fenêtre et une porte qui donnaient autrefois sur la cour de derrière, là où une sorte de cagibi servait à la fois de WC, de cabinet de toilette et de dépôt de charbon de bois que Lena revendait par petits sacs. Maintenant, il fallait faire le tour. Dans les renfoncements de la porte et de la fenêtre bloquées, sous les lits, partout où c’était encore possible s’empilaient des bidons d’huile pour faire frire les beignets, des soubiquesremplies de lambas, de couvertures et de linge soigneusement pliés ainsi que des valises en carton bouilli rarement ouvertes, mystérieuses gardiennes du passé. Une grande table rectangulaire séparait les deux lits mais, comme elle servait d’appui au vélo de Malala et qu’elle était encombrée d’objets – vieille machine à coudre, berceau du petit à venir, matelas de Malala et Mia roulé pour la journée, chaîne hi-fi Sony noyée sous la poussière – on n’y prenait jamais les repas. Pour manger, chacun prenait sa part de riz dans la gamelle sur le fatapera3, rajoutait quelques brèdes4, et, s’il y en avait, un morceau de poulet ou de bœuf en sauce, emportait sa ration et s’installait par terre, l’assiette calée sur les genoux. Le seul regard vers le dehors était une antique fenêtre qui ne s’ouvrait plus, dont deux carreaux fêlés avaient été consolidés par du scotch, qui était devenue presque opaque, striée de sillons dessinés par la pluie dans la

2 Soubique : vient du mot sobiko qui désigne un panier ou une corbeille tressés.

3 Fatapera : brasero.

4 Brèdes : herbes plus ou moins pimentées.


Page 8

poussière et qui ne laissait plus passer que très peu de jour si bien que, même par grand soleil, on laissait toujours allumée l’unique et faible ampoule constellée de chiures de mouches qui pendait du plafond. En réalité, depuis des années, régnait une pénombre froide, tenace, peuplée des fantômes qui hantaient l’esprit de Lena. Mais, en cette veillée de deuil, chassés par tant de chandelles allumées et le défilé silencieux des vivants, les fantômes, semblait-il, avaient déserté. Les visiteurs frissonnaient. Vraiment rien, dans cette pauvre pièce pour réchauffer l’âme : les murs lézardés, tendus de toiles d’araignées, l’épaisse couche de poussière qui recouvrait tout, la ficelle qui servait d’étendage pour le linge, le plafond maculé d’auréoles sombres, tout mettait en évidence la dégringolade de Lena depuis l’heureux temps de Diego, quand ils habitaient la grande maison de la Compagnie, toute une maison pour leur seule famille, avec des chambres garnies de lits confortables pour chacun et une cuisine équipée d’un réfrigérateur, du temps où le Père rentrait encore tous les soirs et qu’il faisait réciter leurs leçons aux enfants. Un élément de décoration, dans cette pièce qui en comportait si peu, sautait aux yeux. Il avait conforté la Mère chaque soir avant qu’elle ne s’endorme car il disait qu’elle serait un jour récompensée de ses peines et qu’il fallait continuer de vivre malgré les chagrins, malgré l’abandon de Gus, malgré la trahison de Nirina. C’était un lamba à fond bleu, punaisé aux quatre


Page 9

coins sur l’un des murs, portant une inscription en grandes lettres noires à laquelle l’orientation des lits ne permettait pas de se soustraire dès que l’on était couché : « Ny teny fiainana ho an’ny olona rehetra« , ce qui voulait dire : »Dieu a promis la vie éternelle à tous les hommes« . Posés sur la table, des cadres avec des photos qui parlaient… À part, en noir et blanc, il y avait Noro, celle des deux filles qui ressemblait le plus à sa mère. Ce qu’on voyait, c’était une fille moderne aux cheveux courts, sexy dans un jean serré et un T-shirt moulant. Noro, dont la rumeur disait qu’elle couchait avec n’importe qui à seize ans et qui s’était suicidée à dix-sept. Une jeune fille dont plus jamais personne ne prononçait le nom et cependant, sur la table, c’était elle qui trônait. Et si on ne parlait plus d’elle maintenant, il est tout aussi vrai que pendant plusieurs années, Lena avait exigé qu’on ne l’appelle plus autrement que « Mama de Noro ». Ce qui frappait tout autant, sur une photo de groupe plus récente, une photo en couleur prise à l’occasion d’un dernier repas familial autour de la Mère, c’était un gros trou au centre. Il restait là une famille incomplète dont naturellement le Père était absent, où l’on reconnaissait les deux fils préférés, le cadet Malala flanqué de sa petite femme et l’aîné, Désiré sans la sienne ainsi que les deux filles de Serge, un portrait de famille saccagé en plein milieu par un trou aux bords hachés, furieusement découpé avec de mauvais ciseaux : quelqu’un avait voulu décapiter un personnage féminin. Mais on savait bien que le visage disparu,


Page 10

c’était celui de Nirina et que c’était le farouche Malala qui, dans un accès de rage, avait voulu la punir ainsi, vouant sa sœur aux flammes de l’Enfer. Malala était pieux, ombrageux et sauvage. Presque toutes les dames sont arrivées. Drapées, raides, pincées, flanquées d’époux que finalement elles relèguent au second plan et laissent s’installer où bon leur semble. Elles ont déjà défilé devant la défunte, se regroupent maintenant à l’extérieur, soulagées de pouvoir respirer un peu d’air frais. Les unes après les autres, elles prennent place sur des chaises en bois empruntées à l’Église de la paroisse et disposées en demi-cercles concentriques au dehors, devant l’épicerie. Elles échangent des messes basses, font le décompte des présents et des absents, hochent la tête devant la bonne tenue du dernier hommage rendu à Lena. Elle est là aussi, la Simplette, l’aînée de Nirina, la bâtarde à l’œil à demi fermé, et c’est une présence étrange que cette fille d’une quinzaine d’années, qui semble ne rien voir ni entendre, dont personne n’a l’air de connaître le nom, qui boite et qui porte, enfoncé jusqu’aux yeux, un vilain bonnet de laine rouge tricotée. Avec les filles de Serge, elle s’affaire, apporte les plateaux chargés de tartines, remplit les verres de soda et de coca mais, contrairement à ses cousines, elle n’a pas l’air d’être là, glissant comme une


Page 11

ombre dans la lumière des bougies, malingre fillette encore qui voudrait faire oublier son existence, ne parlant à personne et à qui personne ne parle. Et elle ne regarde pas Gus et Gus ne la regarde pas.

MF (à suivre)

LILI MARLENE
Lili Marlène (Photo Pierrot Men)

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :