Songes et mensonges (pages11-20)

Elle est là aussi, la Simplette, l’aînée de Nirina, la bâtarde à l’œil à
demi fermé, et c’est une présence étrange que cette fille d’une quinzaine
d’années, qui semble ne rien voir ni entendre, dont personne n’a l’air de
connaître le nom, qui boite et qui porte, enfoncé jusqu’aux yeux, un vilain
bonnet de laine rouge tricotée. Avec les filles de Serge, elle s’affaire, apporte
les plateaux chargés de tartines, remplit les verres de soda et de coca mais,
contrairement à ses cousines, elle n’a pas l’air d’être là, glissant comme une
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ombre dans la lumière des bougies, malingre fillette encore qui voudrait faire
oublier son existence, ne parlant à personne et à qui personne ne parle. Et elle
ne regarde pas Gus et Gus ne la regarde pas.
On pourrait supposer qu’elle est triste de la disparition de sa grand-mère qui l’a élevée de cinq à douze ans. Mais quand Lena avait trouvé que
l’adolescente devenait difficile, que l’éveil de ses sens avait commencé, elle
l’avait renvoyée chez sa mère. La rumeur dit que la jeune fille hait le mari de
Nirina. Elle hait Dédé, celui dont Lena a bien dû se contenter pour sa fille à
l’honneur perdu et flanquée d’une bâtarde. À l’époque, Lena en avait été
grandement soulagée, la dignité avait été partiellement rétablie. Mais la
Simplette, elle, sait bien que ses deux plus grands ennemis sont son oncle
Malala et Dédé, son beau-père. Car son œil éteint, c’est Dédé dans un accès
de rage, et son genou esquinté, c’est encore lui. Et qu’est-ce qu’il va encore
lui faire, maintenant qu’elle est grande, se dit Ndriana qui connaît la vie. Cette
fille, c’est le diable, songe Malala avec colère.
Et les dames dans leur élégant lamba brodé ne regardent pas la
Simplette. Elles ne veulent pas voir le mauvais œil et le genou amoché. Elles
refoulent la résurgence de la moindre question parce que les secrets enfouis
depuis si longtemps doivent rester lettre morte au fond de l’âme et ne plus
jamais en sortir, pas même en pensée.
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Mais voilà que Malala s’engueule avec Dédé. Ce n’est pourtant pas le
moment mais les deux beaux-frères s’engueulent parce que Dédé a rameuté
toute une famille peu reluisante, de la basse classe arrivée là les mains
quasiment vides, sans même se faire annoncer. Tellement fiers de se joindre à
la veillée funèbre d’une dame bien née qu’ils plastronnent, font là comme
chez eux, prennent leurs aises alors que tout le monde sait bien d’où ils
sortent. Et Malala est humilié parce qu’ils se pavanent, décorés comme des
arbres de Noël avec des bijoux clinquants et vulgaires. Malala dit qu’ils ont
débarqué en pousse-pousse, qu’il n’y a vraiment pas de quoi se rengorger. Et
Malala leur dit d’aller se trouver des chaises où ils veulent, qu’il n’est pas leur
larbin et les autres menacent de partir et Malala cède finalement pour éviter le
scandale le surlendemain de la mort de sa mère et tout s’apaise enfin. Et
chacun des deux beaux-frères remâche son ressentiment car chacun a toutes
les raisons d’en vouloir à l’autre.
Et les dames drapées et raides dans leurs lambas si blancs qu’ils
éclairent la nuit, font comme si elles n’avaient rien vu ni entendu, le scandale
s’éteignant de lui-même, par respect pour la morte. Elle savent bien que la
famille de Dédé n’est guère brillante, que son tombeau de famille occupe un
lieu sans prestige mais après tout, ceux qui sont venus ne font que remplir
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leurs devoirs. Elles opinent du chef, la mine satisfaite, toutes d’accord sur ce
point.
De quoi Lena est-elle morte précisément reste un mystère. Elle allait
sur ses soixante et un ans et comme c’est déjà un bel âge dans un pays où
l’on est vieux à cinquante, où l’on va rarement au-delà de la soixantaine,
personne de la famille n’a véritablement tenté de reculer l’échéance. La mort
de Lena n’a rien de choquant.
La pauvreté est si grande dans l’Île que ce n’est qu’à la dernière
extrémité qu’on se décide à hisser un moribond dans un taxi ou un poussepousse pour l’emmener à l’hôpital. On n’a pas trouvé l’argent, s’excuse-t-on,
mais l’a-t-on vraiment cherché ce foutu argent car c’est pour tout qu’on n’en
trouve pas, pour une tasse de riz, un cachet d’aspirine, une malheureuse
cigarette et c’est humiliant à la fin d’aller sans arrêt mendigoter partout. Pour
beaucoup, c’est devenu un mode de fonctionnement mais d’autres, plus fiers,
s’y refusent, tandis que ceux auxquels on avait l’habitude de demander, trop
souvent assiégés depuis que le pays court à la ruine , finissent par garder porte
close et ne répondent plus, pas même à leurs parents les plus proches. Alors
on s’en remet à la fatalité et on attend, si bien que les hôpitaux ne sont plus
que des mouroirs où les agonisants ne sont conduits qu’à la dernière
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extrémité, juste pour pouvoir témoigner au reste de la famille qu’on a fait le
nécessaire.
C’est ce qu’a fait Nirina qui raconte entre deux chants que dans les
semaines qui ont précédé son hospitalisation, sa mère s’était senti la bouche
enflammée, qu’elle ne pouvait plus rien avaler, pas même de l’eau. Elle
explique que sans doute Lena est morte d’anémie et de déshydratation, qu’on
lui a fait du sérum trop tard, qu’elle a trop traîné avant de consentir à se
laisser conduire à l’hôpital. Nirina parle bien, elle a de l’intelligence et du
savoir.
Et elle évite de regarder son père et son père évite de la regarder quand
elle se met à chanter les louanges de sa mère. Elle dit que Lena a été un
exemple pour eux tous, qu’elle a été son soutien le plus précieux, qu’elle a été
la seule de la famille à assister à son mariage avec Dédé, que Gus n’a pas
voulu venir à cause de la mésalliance, que c’est elle, Nirina, qui a causé le
plus de problèmes à la défunte, d’abord quand elle s’est retrouvée fille-mère
puis quand elle s’est mariée et que Dédé et elle s’étant retrouvés au chômage,
Lena les avait accueillis tous les deux avec la petite… Ainsi parle-t-elle, de
cette voix si agréablement timbrée que tous les enfants de Lena ont en
commun. Elle parle avec naturel, comme si tout avait été naturel, tandis que
Gus fixe la pointe de ses souliers.
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Et les dames, toute resserrées dans leur lamba et raides sur leur
chaise, songent quel culot, elle peut raconter ce qu’elle veut… Mais elles ne
disent rien, redoublant d’ardeur pour chanter avec les autres.
Et Mala aux yeux fiévreux songe pécheresse, fille damnée, honte à toi.
Et les hommes crachent en direction des chiens errants.
En revanche, ce qui n’est un secret pour personne, c’est que Nirina sort
de prison. Chacun y songe comme au dernier coup de grâce donné à Lena.
Rien n’a été prouvé d’ailleurs, rien du tout, mais il y a eu la rumeur qui s’est
répandue comme une traînée de poudre et, pour finir, le déshonneur. Et si
l’ancien scandale refoulé dans les mémoires après tant d’années avait pu être
circonscrit au cercle de la famille et des proches, le second a fait récemment
l’objet d’articles juteux dans la presse. L’affaire s’est répandue dans la ville et
bien au-delà. Même à la radio et aux informations télévisées on en a parlé si
bien que de Tamatave à Morondava et de Diego Suarez à Fort Dauphin,
personne n’ignore que la fille de Lena, de si haute lignée, a déjà fait trois mois
de préventive. Et que c’est peut-être après ce dernier séisme que Lena a
décidé de se laisser mourir.
C’est en tout cas la version des dames. Elles la chuchotent entre les
gorgées de café qui les aident à garder les yeux ouverts et à faire glisser les
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tartines qu’elles mangent par petits bouts, la bouche en cul-de-poule, prenant
bien garde de ne pas tacher leur lamba en reposant leur tasse.
Il est bien difficile, pour qui s’y intéresserait, de démêler le nœud de
l’affaire. La partie émergée de l’iceberg montre que le Maire d’Antsirabe
avait fondé une société de transports urbains et engagé comme comptable
Nirina momentanément sans emploi depuis son renvoi de l’Alliance
Française, une vague histoire de vol de vidéocassettes, piège ourdi par une
collègue jalouse, c’est ce qu’elle avait raconté. Bref Nirina s’était retrouvée
sans travail. Tout de même, pour le poste de comptable en question, elle
n’avaient jamais reçu la moindre formation alors que d’autres plus capables
visaient la place. Alors bien sûr, la presse en avait fait des gorges chaudes,
laissant entendre que Nirina aurait eu des bontés pour le Maire, que ceci
expliquait cela.
Mais enfin, on était là dans un tel pays de débrouille que les gens qui
n’avaient pas reçut de formation pour l’emploi qu’ils occupaient étaient
légion. Ils apprenaient sur le tas, et très vite. Les prétendus et rares
spécialistes, ceux qui étaient allés chercher leur savoir dans l’autre
hémisphère et étaient rentrés au pays tout fiérots de l’étendue de leurs
connaissances, tentaient en vain de les faire coller à des situations totalement
imprévues par leurs manuels et, dépassés, s’en remettaient finalement aux
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pragmatiques, lesquels, sur la base du fond de tiroir et du bout de ficelle,
réussissaient miraculeusement à faire marcher la machine si bien que tout le
monde était content.
Sauf qu’un trou sans fond était apparu dans la caisse municipale, que
les actionnaires, remontés, avaient porté plainte, que c’était Nirina qu’on avait
jetée en prison où elle avait reçu des menaces de mort tandis que le Maire,
médecin diplômé de l’Université, se faisait dorloter pour de prétendues
raisons de santé à l’hôpital, dans une des chambres tout confort réservées à
l’usage exclusif des personnalités.
Et les dames sont maintenant toutes crispées devant le spectacle offert
par les hommes qui tiennent à la main des canettes de bière arrivées là Dieu
sait comment. Lena n’eût jamais toléré la moindre goutte d’alcool pendant la
veillée mortuaire d’une dame de son rang. Les hommes le savent bien et ils se
tournent de côté pour lamper quelques gorgées hors du regard des femmes
qui font semblant de ne rien voir mais auxquelles le sacrilège n’a pas
échappé.
Et Malala songe moi, ma sœur, je l’aurais laissé crever de faim dans
son trou. Mais non. Deux fois par jour, fallait qu’elle y aille. Deux fois par
jour, elle lui portait à manger et à boire dans sa cellule, elle avait si peur qu’on
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ne l’empoisonne, sa triste fille. À la fin, elle était exténuée, elle se traînait
pour arriver jusque là-bas.
Et le frère de Gus, l’avocat, le Bâtonnier du Barreau, celui qui a un
compte au Crédit Lyonnais à Paris, qui ne tolérerait pas un grain de poussière
sur sa petite VW bleu marine qu’il fait astiquer chaque matin par son gardien,
l’avocat se dit : ça ne va pas me rapporter un sou cette affaire-là, y a rien de
bon là-dedans, ça va être comme l’histoire de Gus à Diego…
Et Rasazy, une sœur cadette de Lena, une belle femme au teint d’ambre
clair qui se rengorge dans son lamba, Rasazy qui a mené son destin de main
de maître en épousant un riche ingénieur de la SOLIMA, qui a largement de
quoi financer les études de son fils au Lycée Français de Tananarive, Rasazy
songe tout de même, ma sœur, c’est la seule qui a vraiment tout loupé, soit disant que l’autre était de si haute lignée, elle en était si fière, eh bien on voit
le résultat. Rasaza estime que c’est à elle, maintenant que la matriarche n’est
plus là, de reprendre la haute main sur la lignée et elle se demande comment
évincer Nirina dont l’autorité naturelle s’affirme déjà tandis que la veillée se
poursuit.
Et Gus baisse la tête et ne trouve pas grand-chose à dire entre les
chants, il se souvient et est bouleversé en se souvenant…
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Et les dames resserrent leur lamba autour de leurs épaules car elles
commencent à frissonner et elles cherchent du regard un endroit discret où
elles pourront se soulager quand l’envie deviendra vraiment trop pressante.

Et Gus, Gus au regard noyé d’alcool, au costume râpé et luisant, aux
mocassins de skaï écornés mais un Gus qui sait encore se tenir droit, qui a été
si beau et qui garde de son ancienne beauté un sourire charmeur et des dents
admirablement rangées et blanches, Gus songe, quand même, elle m’avait
ouvert la bouche comme à un cheval pour voir l’état de mes dents.
Il n’ose pas raconter, ni même penser, qu’ils avaient fait autrefois un
mariage d’amour, Lena et lui, qu’elle était belle à mourir quand il l’avait vue
pour la première fois au patronage de Tamatave, que c’était pendant une
séance de cinéma et qu’il l’avait fait rire en lançant une boutade et qu’elle
s’était retournée et que c’était comme ça qu’il avait été ébloui. Et que par
chance elle était assise parce qu’il faut bien reconnaître qu’elle avait les
jambes torses. Il n’ose pas raconter qu’il l’emmenait en cachette sur son vélo
et qu’ils allaient s’embrasser derrière les docks sur le port et que le père de
Lena les avait mariés en quatrième vitesse parce qu’il avait peur que sa fille
ne tombe enceinte… Oh, la mère de Gus avait bien fait sa difficile parce que
Lena, bien que de souche honorable, était d’un rang inférieur à lui… Mais
Léna avait pardonné à la famille, elle s’était même admirablement comportée,
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rendant, comme il convenait, ses devoirs à sa belle-mère. Lena était une fine
mouche et savait y faire.

Michèle F.

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Photo Pierrot Men

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