Songes et mensonges (pages 40-50)

Car il savait que vers onze heures du soir, Lena viendrait dans sa chambre en larmes
et qu’il devrait l’accompagner dans la nuit pour aller de bar en bar et ramener
son père soûl et puant à la maison. Et il ne dit pas qu’à la fin, Gus ne rentrait
même plus, seulement une ou deux fois par semaine pour changer de chemise,
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qu’il y avait des histoires de femme là-dessous et que son père lui avait
terriblement manqué, et qu’il avait terriblement souffert et que toujours Lena
accusait les autres d’entraîner son mari, en particulier Savonnette….
…Elle avait même réussi à cacher aux enfants que leur père s’était
retrouvé en prison parce qu’il s’était servi dans la caisse de la Compagnie
pour éponger ses dettes de jeu. Lena leur avait fait croire qu’il était parti voir
de la famille à Tana et les gamins ne s’étaient même pas rendu compte qu’elle
allait chaque jour lui rendre visite à la prison en lui portant du sakafo13 comme
il aimait, du riz avec du poulet ou du poisson à la tomate… Désiré ressasse
tout ça, songeant parfois à Zo, parfois à sa mère qui avait fini par fuir Diego
où la famille avait été salie.
Et Gus qui comprend bien que des pensées roulent sur sa personne,
qu’il figure là en coupable, Gus n’en mène pas large, et se tait, et baisse la tête
tandis que Savonnette, entre deux patenôtres, a réussi à trouver une nouvelle
bouteille de rhum et crache dans le vide et s’ébroue régulièrement par ce qu’il
n’a pas bien chaud. Il lampe quelques gorgées et passe la bouteille à Désiré
qui la tend ensuite à son père.
La Simplette et les autres enfants de Nirina continuent de faire circuler
le café, les tartines et les gâteaux. Bakoly reste silencieuse. Elle ne cherche
13 Sakafo : repas, nourriture.
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pas à faire la conversation aux autres dames qui ont un peu froid, resserrent
leur lamba autour d’elles tandis que les chants reprennent.
Savonnette, lui, a bien du mal à se retenir de rigoler pendant que le
responsable du quartier entame un kabary14 en l’honneur de Lena. Quand il
pense à tous les tours qu’il a joués à sa sœur défunte. Enfin… C’était surtout
Gus qui ne le quittait pas d’une semelle…
Savonnette s’est assis non loin des dames. Il aime bien la compagnie
des dames. Il aime surtout les faire enrager, les regarder sous le nez en
rigolant, c’est son arme de déstabilisation. Savonnette a été baptisé ainsi pour
son côté glissant… Savonnette, un roi de la glisse, menteur comme un
arracheur de dents, un technicien de l’illusion, un affabulateur patenté, tel est
le portrait qu’en fait Ndriana, son neveu. Dans l’esprit du pays, loin de
représenter un péché, le mensonge est au contraire une forme poétique du
réel, un exercice de l’imagination qui affûte les intelligences, une philosophie,
un art de vivre. Et Savonnette est maître en c’est domaines et c’est son propre
père, le ferblantier, qui lui a donné ce surnom.
Les dames trouvent que Savonnette aurait pu s’asseoir un peu plus
loin, avec les hommes, et ne manquent pas de le lui faire remarquer, elles
trouvent qu’il pue, ce qu’elles ne disent pas, mais enfin, on voit bien leurs
14 Kabary : discours qui relève de l’art oratoire.
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mimiques tandis qu’elles grimacent. Savonnette pue la bière, il pue le rhum, il
pue la sueur, et quelque chose en plus d’indéfinissable, comme l’émanation
de la pauvreté. Et les dames pincent les lèvres parce qu’elles n’osent pas se
pincer le nez devant tout le monde.
Savonnette s’en fout, il n’est dérangé en rien. Comme il n’est pas bête,
il a bien compris qu’il n’est pas en odeur de sainteté auprès de ces pimbêches
raides comme des bouts de bois mais justement, ça le fait rire. Savonnette,
frère cadet de Lena, est le trublion de la famille. Il a été longtemps en
délicatesse avec sa sœur et il lui en reste une envie de glousser et il se retient à
cause de la circonstance.
Chacun sait qu’après la mort de son père, Savonnette a repris
mollement la suite de la ferblanterie mais que celle-ci ne rapporte plus guère
depuis le succès de la matière plastique. Poète, dit de lui Ndriana, toujours
indulgent. Drôle de poète, car Savonnette est surtout un zigoto d’envergure,
un boit-sans-soif invétéré, fainéant de surcroît, qui joue la totalité de ses
maigres bénéfices aux cartes et aux dominos, trichant la plupart du temps, ne
s’interrompant que pour courir les jupons, même les plus troués. Piteuse
fréquentation pour Gus lequel, comme de bien entendu, n’a jamais demandé
mieux que d’entretenir les meilleures relation avec son beau-frère. Ils avaient
été comme les deux doigts de la main à une certaine époque.
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À cinquante ans, Savonnette reste plutôt joli garçon mais son visage luit
de crasse et de sueur mêlées et ses pieds, épanouis dans des tongs hors d’âge,
ne prennent jamais d’autre bain que celui du cloaque qui stagne autour de
l’atelier pendant la saison des pluies. Au cœur de cette veillée funèbre,
Savonnette est plutôt enchanté de voir du monde et ses yeux brillent d’une
canaillerie à peine contenue par un semblant de quant-à-soi.
Chacun connaît l’histoire de Savonnette et celle de ses quatre fils. Une
bonne partie des présents avait assisté à son mariage avec une femme qui
avait fini par en avoir plein le dos de ses équipées, qui avait planté là le mari
et les gosses alors que l’aîné n’avait pas plus de dix ans. Tout le monde sait
que Savonnette avait laissé ses quatre fils à l’abandon, dans un lieu où il ne
venait presque jamais, une simple pièce où ils dormaient à même le sol. Et les
gamins avaient poussé tout seuls, demandant parfois l’aumône à Lena qui leur
donnait à manger quand il restait de quoi. Les années avaient passé et quand
les quatre garçons avaient été en âge de se mettre à la ferblanterie, Savonnette
s’était soudain rappelé qu’il avait eu des fils. Et que tout le monde connaisse
son histoire, il s’en fout, Savonnette, il assume. Savonnette est heureux.
Pauvre mais heureux.
Savonnette est aussi un grand bavard qui a pris l’habitude de
commencer ses racontars par « je vais tout vous dire ». Diable pensent alors les
autres qui écoutent quand même. Et Gus est un de ses sujets de conversation
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favoris. Et il en parle sans se gêner à qui écoute ou fait semblant de ne pas
écouter. Savonnette s’éloigne des dames et s’installe finalement à côté
d’auditeurs potentiels, un petit groupe d’hommes disposés à tendre l’oreille.
On se voyait tous les jours, dit-il, et on jouait aux cartes. On jouait au
chemin de fer ou à la police. Mais moi, je gagnais toujours, je jouais bien.
Gus, lui, il perdait tout le temps. Ma femme ne disait rien, si par hasard je
perdais, je pouvais prendre de l’argent comme je voulais dans la caisse de la
société. Et même je jouais avec le Président du Tribunal. J’ai pas besoin de
vous faire un dessin. Pour mon beau-frère, c’était pas pareil, il ne pouvait
même plus payer son loyer. Il était obligé de piquer dans la recette de la
Compagnie. Ah ! Ça, on peut dire qu’il avait une bonne place ! Ça a duré
comme ça trois mois mais ma sœur est venue me faire un sermon. Les
sermons, elle en connaissait un rayon ! Comme quoi c’était moi qui entraînais
son mari ! Soi-disant qu’avant, il ne savait même pas jouer aux cartes ! Alors
là ! Elle m’a vexé. Et pourtant je ne me vexe pas facilement ! On s’est
engueulés très fort ! J’ai répondu à ma sœur que son mari était bien assez
grand, qu’il se laissait entraîner tout seul, que je n’y étais pour rien. Ah ! Elle
m’a vexé et on a été fâchés longtemps…
D’ailleurs, c’est grâce à moi si Gus n’est pas allé en prison. Grâce au
Président du Tribunal. Parce qu’il avait bouffé tellement d’argent à la
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Compagnie qu’il y a eu enquête. Forcément, il a été reconnu coupable… mais
grâce à moi…
Et les dames qui n’en ont pas perdu une miette parce que tout de même
les racontars de Savonnette les émoustillent, se regardent alors entre elles,
scandalisées par l’énorme mensonge… Tout le monde sait parfaitement que…
Et toutes les dames se redressent d’un coup sur leur chaise et affichent un
visage imperturbable en signe de protestation.
Et Savonnette a beau dire tout ce qu’il veut, ceux qui l’écoutent pensent
en même temps qu’il est sale comme un peigne et qu’il pue et qu’on ne sait
plus si ce qu’il raconte, c’est du lard ou du cochon, mais lui, rassasié de son
propre récit, replonge dans ses pensées et se souvient de son père et de la
ferblanterie, tout ce qu’ils pouvaient y fabriquer, des entonnoirs, des
gouttières, des seaux, des arrosoirs et l’évocation de tant d’objets dévolus à
l’élément liquide lui fait songer qu’il fait soif et il décapsule une nouvelle
canette de bière qu’il cache sous sa chaise.
Et Savonnette a drôlement envie de rigoler de l’association d’idées et il
n’a pas bien chaud dans sa petite chemise maculée d’auréoles dont on ne
saurait dire l’origine. Et ils évitent de se regarder Gus et lui à cause de la
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bienséance et Gus prend un air contrit tandis que Savonnette crache en visant
les chiens. Savonnette est le poète de la famille.
Et Malala sent la colère monter contre ce soiffard débraillé de
Savonnette, contre le sans-gêne de la famille de Dédé, contre la présence de la
guenon, contre celle de Gus qui lui fait honte, contre son frère aîné qui
enchaîne les affaires, contre sa sœur qui a fait tant de mal à la famille. Il n’est
plus que colère et il serre les poings. Malala est un pur, un écorché vif,
outragé par ces possédés du Mal dont la présence est une insulte à sa mère.
Et Désiré est ailleurs, totalement pris par le souvenir de Lena. Il songe à
la dernière fois qu’il l’avait revue, deux ans avant sa mort, parce qu’elle
s’était mis en tête que son heure était venue. Une fausse alerte. Mais elle avait
convoqué Nirina et lui avait dit appelle-le, dis-lui de venir, il faut qu’il vienne,
vite, je t’en supplie, au nom de Dieu. Et Nirina qui avait l’art d’arranger
toutes sortes d’affaires, avait trouvé le moyen de faire passer le message à
Moramanga par un chauffeur de taxi. Et Désiré n’avait pas rechigné, la
circonstance pouvait être grave, Lena n’avait pas l’habitude de céder à des
caprices. Et il était venu de très loin, car c’était loin, Moramanga.
En réalité, un peu moins de trois cents kilomètres mais sur des routes…
avec des arrêts qui n’en finissaient pas pour laisser descendre ou embarquer
des passagers, au total une journée de voyage et un interminable changement
à Tananarive, douze heures harassantes dans la poussière et la chaleur, à trente
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à l’heure dès que la route montait ou descendait, avec des freins peu sûrs, et
ce n’était que ça, des montées et des descentes, douze heures dans un taxibrousse bondé, une vieille familiale sans vitres et de toute évidence sans
amortisseurs non plus, tous si serrés et secoués là-dedans, avec, sur le toit, un
incroyable paquetage de coqs et de poules enfermés dans des cages les pattes
liées, de canards ficelés dans des soubiques, de nattes, de couvertures, de sacs
de manioc, de riz et de poisson séché, de bidons d’essence de secours, le tout
dégageant des odeurs suffocantes mêlées à celles de la sueur, de la crasse et
du goudron surchauffé. Au total, un voyage qui l’avait dépouillé de toutes ses
économies mais qu’en aucun cas il n’aurait pu différer, c’était comme ça, on
pouvait tout différer sauf l’appel d’une mère.
Et il était venu, le fils bien-aimé, qui avait si peu les moyens de voyager
que c’était la première fois qu’il la revoyait depuis dix ans. Pourtant, ils
n’avaient pas eu grand-chose à se dire… Ils avaient parlé des quatre fils de
Désiré, restés à Moramanga, qui étaient déjà grands et qui filaient un mauvais
coton. Mais de l’ex-épouse que Lena avait fini par accepter bien à contrecœur,
une sans foi ni loi qui ne s’était pas gênée pour envoyer paître son instituteur
de mari après qu’il lui eut fait construire une maison de briques, il n’avait pas
été question….
Désiré avait préféré taire que son ex-femme avait installé toute sa
famille dans la maison neuve mais que lui, elle l’avait foutu dehors.
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Naturellement, il n’avait pas parlé de Zo, ni décrit le gourbi où ils vivaient
tous depuis, ses quatre fils, Zo et lui, dormant sur des matelas immondes à
même le sol. Désiré s’était contenté d’être là, près d’elle, en gardant le
silence. Mais il avait fait cuire le riz pour elle qui n’y avait touché que du bout
des dents pour lui faire plaisir. Il était resté là une huitaine de jours et on avait
pu voir la Mère reprendre un peu de couleurs et de force, louant un poussepousse pour aller avec lui rendre visite à la famille et aux amis éparpillés dans
la ville. Une fois Désiré reparti, Lena avait dit à Nirina, n’ayez pas de chagrin
quand je ne serai plus là, j’ai fait mon parcours, laissez-moi dormir en paix.
Car Lena n’a jamais eu peur de la mort. Seulement, après y avoir
réfléchi longuement, elle s’était dit à une époque qu’elle aurait bien aimé
mourir à Tananarive, à proximité du tombeau de la lignée, évitant ainsi à ses
enfants les frais de transport de sa dépouille. Elle aurait voulu n’être la source
d’aucune charge pour eux qui tous étaient pauvres. Elle avait même envisagé
d’abandonner l’épicerie qu’elle tenait avec Malala pour prendre avec lui à
Tana un commerce de charbon de bois qui eût rapporté bien davantage. Mais
pour une fois, Malala avait refusé de l’écouter, n’osant pas abandonner sa
fiancée ni mécontenter sa future belle-famille. Pas plus qu’il n’avait voulu
qu’elle s’installât là-bas toute seule, dans cette grande ville où la vie était
moins douce qu’autrefois lorsqu’elle y avait vécu avec Gus au lendemain de
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leurs noces. Une ville où la vie était devenue si chère et où il fallait se
barricader toutes les nuits.
Elle était donc restée là, à Antsirabe, vivotant de la petite épicerie
sombre, sale et maigrement achalandée, qui leur laissait à peine de quoi
survivre, où elle se levait avant l’aube pour faire frire des beignets dont la
vente améliorerait l’ordinaire. Si encore elle avait bien voulu vendre de la
bière ou du rhum pense Malala en haussant les épaules, mais avec sa religion,
y a pas eu moyen. Le puritain a de ces contradictions. Son visage en lame de
couteau brûle d’une flamme intérieure inquiétante que chacun fait semblant
de ne pas remarquer.
Et la mort n’effraie pas davantage les dames qui toutes savent ce qui
les attend. Et sachant cela, elles restent sereines et droites, aucune ne versant
la moindre larme pour la défunte. Ce qui les obsède, c’est que la cérémonie
doive rester de bonne tenue. En même temps, elles cherchent à pouvoir
s’éclipser discrètement pour se soulager. La lune redescend, le vent est
tombé, les chants ont perdu de leur ferveur, il fait froid.
Lena n’a jamais eu peur de la mort. Elle a toujours su que par un jour
froid, les vivants, ruinés par les frais d’une cérémonie dédiée à elle seule, lui
redonneraient vie, campés déjà sur le seuil du tombeau trois jours avant la
célébration, s’adressant à elle par des incantations, l’exhortant à partager la
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liesse et à festoyer dignement avec eux comme il faut faire, et les mots de
ceux du dehors résonneraient jusqu’au royaume des morts et elle entendrait
leurs encouragements à bien se tenir pendant la fête et elle se tiendrait bien.

Michèle Ferrand (à suivre)

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