Un cercle familial rond comme un ballon.

Mon père avait la vessie prolétarienne, et disait souvent il faudrait pisser sur l’incendie pour éteindre le feu qui couve. Ma mère quant à elle voyait souvent un éléphant dans le couloir qui, disait-elle, l’empêchait de sortir de la précarité pour aller à l’église allumer quelques cierges qui mèneraient la petite famille au paradis dès qu’ils auraient payé le denier du culte. Parfois, nos parents se disputaient. Mon père criait sapristi ! Et ma mère lui renvoyait un sacristie ! de derrière les cagots. Gina, ma sœur, et moi, Jean, observions depuis notre chambre les discussions qui se mutaient bien vite en chants patriotiques et liturgiques, faisant résonner dans la maison l’amour filial et la dévotion que tous deux nous portaient, jusqu’au moment où il fallait mettre la table, donc sortir de notre cachette et remplir la tâche ménagère qui nous incombait..
Gina, qui avait huit ans, avait cette maladresse enfantine de placer la fourchette à droite de l’assiette quand elle mettait le couvert et un sapristi tonitruant emplissait la cuisine où nous prenions les repas, sauf dimanches et fêtes, où les amis de mon père et les amies de ma mère étaient reçus dans le séjour, une nappe étalée sans faux plis sur la table en bois. Or, ce jour-là, était férié, donc table dressée dans le séjour.
« -Yolande, appelle Jean, qu’il vienne mettre le couvert comme il faut, avant que je m’énerve ! Et qu’il ne confonde pas les cuillères à soupe avec les cuillères à moka ! »


En général, à ladite heure, j’étais sur le trône, chantant à tue-tête un salmigondis de chansons révolutionnaires autant que religieuses, mêlant les paroles et les sons au rythme de mon intestin. A l’époque je n’avais pas encore la vessie prolétarienne ni les oraisons dévotes de ma mère. La seule loi, civile comme divine, qui régnait dans la maison était l’obéissance, et ce, quelle que soit son obédience, aussi monastique fût-elle. Chacun sait l’importance pour une famille d’accueillir quelques convives pour se sentir vivants au milieu de gens qu’au fond de soi on méprise, pour de multiples et parfois d’étranges raisons. Ainsi, mon père invita trois amis et ma mère trois bigotes. Gina et moi étions les seuls enfants. Une tablée de dix, où chacun, en se serrant un peu, prendrait place. L’horloge franc comtoise sonna les douze coups de midi. Une demi-heure plus tard, tout le monde s’installa à table. Yolande servit un verre de vin blanc aux adultes en guise d’apéritif. Elle s’était pomponnée et avait ceint ses paupières d’une ombre turquoise de maquillage, et ses yeux d’un filet de rimmel. Le père avait peigné sa barbe et les quelques cheveux que son crâne supportaient encore. Mais ce qui me parut étrange, c’est que tous les hôtes assis autour de la table étaient également barbus. Hommes comme femmes, une barbe qui poussait au fur et à mesure de leur conversation ennuyeuse. Et quand ils se levèrent pour se rendre au salon boire un café, ils commencèrent à se marcher sur les pieds, tant leur pilosité avait pris de l’ampleur. Une bigote renversa un vase, un petit fils de Jaurès écrasa une grenouille en plastique qui fit crôa sous ses pieds, et très vite le repas dégénéra. Ils se mirent tous à se tenir par la barbichette, puis roulèrent dans le sofa et les deux fauteuils recouverts de tissu aux motifs ésotériques, et s’entremêlèrent les uns aux autres. Notre mère, il faut le dire, avait sur sa table de chevet une photo dédicacée de Maradona , juste en dessous d’un Christ en croix acheté rue de la Grotte à Lourdes ; elle nous fit soudain le geste fatidique de la main de Dieu, celui qui ordonne aux gamins un peu footeux d’aller se coucher de suite, sous la menace de représailles divines s’ils n’obéissent pas.


De toute façon, le spectacle ne nous intéressait pas. Nous tentâmes de couper un peu de barbe à papa, pour le côté sucré, mais le bougre besognait une ouaille et avait ses poils en soutane. Une autre tentait d’enlever le caleçon d’un laïc pour vérifier s’il était ou non circoncis, une fois le jésus exhibé. Le fait est que nous allâmes nous coucher, Gina et moi, sachant pertinemment que demain nous incomberait la tâche de faire table rase sur ce qui s’était passé et de taire tout ce que l’on avait entendu lors de cette grande messe.

12 11 2021
AK

11 commentaires sur “Un cercle familial rond comme un ballon.

  1. Ce fut radical : si tu retournes à la messe, je vais au bistrot! Elle n’y retourna pas. Mon père tourna rad-soc. Le « Canard Enchaîné » était son bréviaire, « à bas la calotte! » son credo. Et moi dans tout ça? Vers sept ans, j’eus un doute. Mais l’idée d’un Dieu qui voyait tout, qui pouvait même me voir quand je faisais pipi, me révulsa. Depuis j’ai élargi le concept : toute croyance m’insupporte.
    Quant au texte, il est bien amusant! Y avait plus que cette solution pour préserver la convivialité….

    Aimé par 2 personnes

    • Je vois que les commentaires tournent autour de la calotte ! Ce soir, fin de la COP26, ont-ils parlé de la calotte….glacière ?
      Ah, ces souvenirs d’enfance où en effet on nous disait que Dieu voyait tout ce qu’on faisait et pensait !

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      • Je n’ai jamais cru que dieu me voyait, par contre je soupçonnais Roger Lanzac, le Monsieur Loyal de la piste aux étoiles d’avoir ce pouvoir à travers la télé.

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  2. Quelle famille !
    Chez moi c’était le contraire, ma mère était coco et mon père calotin. A la période de Noël, alors que tous les gamins chantaient Petit papa Noël et Douce nuit, elle m’appris l’Internationale « tu vas voir comme il va être content, papa » 😉
    Ils ont fini par se neutraliser réciproquement, à la fin de leur vie, ils n’avaient plus aucune conviction, ni l’un, ni l’autre.

    Aimé par 2 personnes

    • Ah ! « calotin », un terme qui ne m’est pas venu hier soir en écrivant cette bluette. Si tu n’es pas sage, tu auras une calotte ! (sens 2. Familier. Tape sur la tête.
      Synonymes :
      baffe (populaire) – beigne (populaire) – claque – gifle – soufflet (littéraire) – taloche (familier) – tarte (populaire))
      Mon père était militaire de « carrière » (plus de vingt cinq ans de « terrain ») et ma mère au foyer avec cinq mouflets, pas spécialement bigote, je crois. Les deux étaient socialistes, ou du moins votaient à gauche, quand celle-ci existait encore…
      « , à la fin de leur vie, ils n’avaient plus aucune conviction, ni l’un, ni l’autre. »
      Bon, je dois commencer à sérieusement vieillir moi aussi, tant ce constat est de plus en plus le mien !
      Bonne journée !

      Aimé par 1 personne

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