Jour d’asphalte (20)

Puis vint l’hiver, où les gosses alités mangeaient de grosses grippes en forme de cahiers. Beaucoup moururent. Lucrein aussi fut atteint par la terrible maladie. Des scarabées dorés dansaient devant ses yeux gonflés. Il convoitait sans cesse les astres lorsque, la nuit tombée, ses hypothèses géométriques s’unissaient à ses troublantes hallucinations. Cristoflinn convolait en justes noces avec l’Avenir. Du pubis de Lucrein les poils à son toucher frissonnaient. Véronique mourrait sans protection. Il se leva, et encore vacillant sous la fièvre, gagna une nouvelle fois l’ultime étage du bloc immobilier, puis par l’échelle de service, la terrasse. Un clair de lune franc et glacial régnait entre les cheminées et les antennes.

Deux ombres se découpaient, étrangères au lieu. Curieuse parenté, elles étaient là, assises en robe de chambre, contemplant les étoiles. Son vieux fauteuil, blanc de givre, cherchait l’éternité. Il s’y installa, sans mot dire.

Le visage de Cristoflinn, le regard de Véronique, étaient impalpables. Ce qu’il observait, à présent, c’était ces deux visages, et non plus les étoiles. Il comprenait qu’un monde immense secrétait d’encore magiques fleurs, espaces isolés d’une réalité nouvelle. Puis elles le regardèrent à leur tour ; et ce visage où, malgré la lueur blafarde de la lune d’hiver, éclosaient les éphélides, se métamorphosa en galaxie vivante, en errance amoureuse. Mêlant leurs regards dans la vaste prairie où couraient les désirs, ils surent que plus jamais la sécheresse des cœurs ne ferait couler leurs larmes.

Ils restèrent ainsi, jusqu’à l’aube, immobiles. Les gamins de l’immeuble ne troublèrent qu’un instant leur retour dans la cage d’escaliers. Déguisés en indiens ils poussaient de grands cris, sans savoir qu’eux aussi appartiendraient au génocide. Car la quinzaine d’enfants gesticulants, épargnés par la maladie dite des cahiers ne vivaient en fait que leurs derniers instants de joie. Lucrein lui-même doutait de son rétablissement. Les scarabées dorés firent place à d’étranges machines conduites par des hommes en gris. Au-dessus des nuages voltigeaient les satellites, au ras des eaux voguaient les porte-avions. Contre les murs des HLM s’écrasaient les premières rumeurs de la guerre. Cristoflinn un soir ne revint pas. Les gosses, une dizaine, finirent par violer Véronique, et succombèrent des suites de leur acte.

(fin épisode 19)

Lucrein ne descendit plus du haut de l’immeuble où, à présent, il croquait les étoiles. Il sentait bien la terre chanceler sous ses pieds, mais il était trop tard. Les avions s’écrasaient contre son cou, irritations, rougeurs nées du passage d’un rasoir sur ces parties sensibles. Lucrein avalait des constellations entières, et plus la raison lui manquait, plus se propageait la guerre. Il lui trouva certains reflets roussâtres lui rappelant sa mère, et son jardin d’enfant plein de boutons de roses, de scarabées dorés. Le printemps revenait, cela ne faisait aucun doute, mille éphélides sur trois années d’éphémérides ; les morts couraient après leur résurrection. Lucrein se persuadait que rien de tout cela se fut un jour réalisé, que des gosses teigneux se soient grisés de souffrance, que l’amour ait pu naître entre les bras de l’humanité, et qu’enfin la guerre soit finie. Pourtant, nulle étoile ne restait dans le ciel. Et puis il fallait bien qu’il continuât à laver les vitres sales des grandes tours afin que, de Manhattan à la Défense, l’Occident puisse voir qu’ hors de son carcan mouraient chaque jour des millions d’enfants au travail, à la guerre, des innocents de tous âges minés par la famine et l’oppression dictatoriale des bureaucrates.

J’allume une cigarette. Nous sommes replongés dans la grisaille, où se distingue uniquement le maigre filet noir qui nous sert de guide : la route. La descete paraît vertigineuse, et le martèlement du grésil sur le pare-brise aiguise notre perception des gouffres béants que longe le bus. Le visage de John s’assombrit ; sale métier que de chevaucher de telles montagnes russes. Une vieillesse prématurée saisit se traits les plus tendres, et toutes les illusions d’une jeunesse vigoureuse. Il se débat dans le champ clos d’une rencontre intime, fugitive, à l’écart de sa vie. Lieu de rencontre intime comme le fut le Balnéario de Panticosa, à cette époque idéaliste où je pensais encore que l’homme se dévoilerait au profit de son devenir, que la peau de l‘autre accosterait sur un rivage d’exclusivité. L’erreur blessa plus tard ma conviction et dans le déclin se perdit mon identité. La peau témoigne d’un regard, la vision, d’une chair. Fable du chêne et du roseau. Le cannibalisme joue de subtilités : la station thermale fantomatique de Panticosa éclot de son fruit mûr, le fascisme. Car enfin, qui voudrait encore de ces immeubles en pierre de taille burinées par quarante ans de franquisme, sinon moi, vieux gardien des thermes désaffectés ?

Ne plus être fontaine, malgré mes rhumatismes, est-ce avoir perdu la source, la résonance d’un d’un torrent dans ce cirque triste égaré dans la torpeur séculaire ? Les clefs se sont dissipées dans le champ de vision où soixante années de ma vie égrenèrent leurs notes réconfortantes sur la maladie des nobles et des bourgeois. Certes, ma chair déserte les rêves ancestraux ; réjouir les pierres d’une présence monumentale, pour quelle notoriété ?

Architecture de rocs, thébaïde domestique, quand aux crocs font place les chicots, la peau de l’autre adoucit mon transfuge amoureux. Les eaux cristallines du labyrinthe modèlent mon chemin et la haute mer, tout en bas du Vignemale, cette haute montagne, habille mon cercueil de dérives nouvelles. Éléphants, loups, juchés sur les rochers marins, j’écoute les sirènes, chants ternes de la plaine.

Fort rarement du piémont quelques sifflets altiers. Noces de langues. Mes ongles désormais ne rongent plus que mes mes nerfs, tant je me morfonds des cabanons ensoleillés où échouaient nos marches lentes et passionnées dans le cœur des bergers aux rudes bergeries. « Nos », ai-je dit ? Mais à quoi bon gangréner l’ivresse d’amours adolescentes ? A chacun de mes efforts, elle feignait un indolent sommeil. Elle observait la progression de mes doigts sur ses hanches tranquilles. Son col immaculé par de neigeuses lessives m’offrait souvent des détours volontaires, troublant ici ou là un mamelon sur lequel passaient les isards. Puis l’orgueil et l’arrogance gravissaient les ultimes raillères de l’orgasme futile, comblant l’amant fourbu dans sa grandiose étreinte : atteindre l’entité. Alors, la chair tremblante, je redescendais en courant, effrayé de ma témérité, craignant que le spectre de la montagne ne me châtiât. Pourtant, en ces fièvres de sang et d’abruptes morsures, j’inscrivais ces traces de futur qui marqueraient l’avenir de mes pas.

Aujourd’hui, je sais le sens folâtre des vents sur l’horizon des passions. Les pluies diluent ma destinée. La peau de l’autre se gonfle d’un sang par trop traditionnel. Les bâtiments se dressent, issues bloquées sans devenir, lattes de bois cloués sur les chambranles, la citadelle se tait, animal furibond atteint de taxidermie. Ne plus être fontaine, est-ce avoir perdu la source ? Qui l’a asséchée, je ne vois plus couler le moindre filet d’eau. Mes articulations se bloquent, ma pensée vieillit. Les animaux tristes en cohorte s’installent boulevard Rochechouart. L’hiver est sombre dans la nuit, quand ne s’y reflète qu’un cadavre solitaire, gardien pétrifié de souvenirs dans son balnéario. Panticosa…

Mais que dis-je ? Les promeneurs se sont faits nombreux le long des platanes en enfilade. Près du lac artificiel les familles goûtent un soleil frisquet sous lequel jouent les enfants emmitouflés.Les cascades effervescentes renouent le granite à l’éphémère instant de candeur et de calme. Le restaurant bar et le marchand de cartes postales sont ouverts. Des plantes verdoyent à l’intérieur des thermes clos, colorant d’espoir l’espace gris, terne. L’esplanade permet aux aux curieux nonchalants de flâner, dévoilant ses arrière-lieux et ses escaliers de pierres brutes. Un pont, entre les sapins épars, à un quart d’heure de marche, propose son suspens. Les couleurs bariolées des boutiques à vendre exposent leur gaieté lasse, et ce touriste qui me demande d’un ton badin « ¿ Qué hora es, por favor ? M’arrache un dernier sourire : « ¡Es la eternidad ! »

AK

à Almanito, qui me pousse à la roue (du bus!) pour recopier ce texte !

8 commentaires sur “Jour d’asphalte (20)

  1. Votre grand immeuble est terrifiant. Il me fait penser à un gigantesque paquebot conçu pour affronter les gouffres et les abîmes et prêt à éventrer tous les obstacles. Un paquebot (peut-être en cours de construction) qui nous emporterait tous je ne sais où, par delà les Styx et les Achéron, là où nous aurions l’imbécillité de croire que nous serions protégés : vies à l’intérieur de cercles fermés, amours et amitiés encadrés, parcs clos pour les enfants, lumières artificielles, gazon inaltérable, bref, la fin de votre texte. Peut-être que je me trompe dans mes égarements.

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