Jour d’asphalte (21)

L’hiver est sombre dans la nuit, quand ne s’y reflète qu’un cadavre solitaire, gardien pétrifié de souvenirs dans son balnéario. Panticosa…

Mais que dis-je ? Les promeneurs se sont faits nombreux le long des platanes en enfilade. Près du lac artificiel les familles goûtent un soleil frisquet sous lequel jouent les enfants emmitouflés.Les cascades effervescentes renouent le granite à l’éphémère instant de candeur et de calme. Le restaurant bar et le marchand de cartes postales sont ouverts. Des plantes verdoyent à l’intérieur des thermes clos, colorant d’espoir l’espace gris, terne. L’esplanade permet aux aux curieux nonchalants de flâner, dévoilant ses arrière-lieux et ses escaliers de pierres brutes. Un pont, entre les sapins épars, à un quart d’heure de marche, propose son suspens. Les couleurs bariolées des boutiques à vendre exposent leur gaieté lasse, et ce touriste qui me demande d’un ton badin « ¿ Qué hora es, por favor ? M’arrache un dernier sourire : « ¡Es la eternidad ! »

Balneario de Panticosa

J’écrase mon mégot dans le cendrier encastré dans l’accoudoir. Quatorze heures cinquante. John s’est légèrement recroquevillé sur le volant. Il subodore la route plus qu’il ne la voit, conduit machinalement, bercé par les rugissements du moteur. Les places assises dévoilent leur amalgame de pieds, de bras, de visages éteints, membres qui pendent dans la travée centrale, en quinconce. Un jeune passager s’est installé près d’Eugène Misternal et dort, agité de soubresauts nerveux. Bras ballants sensibles aux moindres nids de poule qui jalonnent le parcours, Gilbert Wark laisse éclore en nuances sa peau, blanchâtre, jaunâtre, verdâtre, blanc-neigeuse, comme si un cyclone tropical avait ravagé sa cervelle durant la nuit. Le sang qui inondait le tapis devait certainement provenir de ses veines ouvertes car, en séchant, il prenait un coloris cendreux.

Gilbert Wark fêtait son vingtième anniversaire à sa façon ; personne ne lui en tiendrait grief, cela était sûr. Toute sa famille avait péri par ses propres mains. Il succombait à son tour, lentement, à la tentation du point de non-retour. Décidé à n’ouvrir les yeux qu’aux premiers bruits de l’extérieur, il imagina le spectacle des témoins pénétrant dans les lieux et découvrant l’horreur qui s’y étalait. Gilbert Wark était persuadé que l’aventure commence lorsque l’on arrive au bout du rouleau, et il venait de se le prouver. Ces intenses moments de cruauté repoussaient les limites de son désespoir et ce territoire d’idées sombres implantait maintenant sa réalité coagulée. Le meurtre était latent, la haine maladive, l’acte instinctif le guérirait instantanément de son mal-être. Les trois corps lardés, un dans le vestibule : son père ; un dans la chambre : sa grand-mère, et le dernier dans la cuisine : sa mère. Ces corps finalement ne représentaient dans son esprit qu’un étrange jeu de fête foraine. Il avouait dans son for intérieur n’avoir pris aucun plaisir à les tuer non, il avait agi dans un état somnambulique, plongé dans un univers de cannes à sucre, quelque part aux Caraïbes…Puis son corps s’était mis à frissonner, comme au contact violent de gouttes telles qu’elles tombent sous forme de hallebardes. Son visage prenait en rafales les coups d’oppression tirés à bout portant, balles rougissant le coton. Alors les machettes se dressèrent, typhon, pluies vengeresses d’esclaves, raz de marée humaine des ghettos. Il faisait une chaleur insupportable dans la maison coloniale.Gilbert ouvrit les yeux. Deux doigts l’aidèrent à relever ses paupières, puis les rabaissèrent sous le soleil torride. Un chant s’élevait dans la plantation, lent et plaintif.

John chantonne à voix basse, tapotant le volant au rythme lancinant de ses souvenirs d’enfant. Quinze heure vingt. Nous allons arriver à Barcanche sous les néons orageux, les acclamations diluviennes. Toute une fanfare divine accorde son allegro furioso dont John restitue les gammes en murmurant. Barcanche, aux remparts à la Vauban, grise sous la bourrasque, bleue sous l’azur, blanche sous son blason de ducale oppression, rouge durant la saison de chasse à l’ours, Barcanche la cité provinciale au cœur du massif montagneux nous voici, conquistadors modernes, montant à l’assaut de tes tours, déjouant l’huile bouillante que vomissent les mâchicoulis dans le moteur de notre invincible machine , nous voici, sous l’étendard joyeux de Beau Gosse, roi d’Abribus, venus semer désordre et barbarie sur ton sol hautain !

AK

Photo d’illustration prise à Bourisp -saint Lary- en 2021 (festival photos exposées dans le village gratuit et festif)

Un commentaire sur “Jour d’asphalte (21)

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :