Jour d’asphalte (23)

il avait bien tenté d’extraire quelques paroles de l’être impavide qui lui faisait face, mimant une incapacité à décrypter certains mots, mais monsieur Jügg, d’une main autoritaire, reprenait alors son papier et quittait promptement la boutique. Il n’y revenait que la semaine suivante, présentant la même liste, récrite avec la même fermeté. Une fois acquises toutes les marchandises, il reprenait son papier, réglait la note et repartait sans bonjour ni bonsoir vers son domicile, une petite maison en bordure d’un chemin de halage, sise à la sortie du village.

Monsieur Jügg, racontait-on, s’était installé depuis une quinzaine d’années dans cette chaumière près du canal. Personne ne l’avait vu pénétrer dans ces locaux et seuls les volets ouverts indiquèrent un matin qu’une nouvelle âme avait élu domicile au village. La tenancière du café « Aux Bons Amis », le seul bistroquet local, lançait à qui voulait l’entendre que notre homme était venu de la forêt contigüe à la maison qu’il occupait et qu’en fait c’était le diable en personne, ou du moins un satyre égaré. Elle entretenait la légende tout en essuyant ses verres, ajoutant chaque jour un élément nouveau qui rendait plus complexe, et donc plus mythique, la véritable origine de monsieur Jügg. Aux dires de la patronne, quand il m’arrivait d’aller « Aux Bons Amis » le vendredi soir, l’homme qui masquait le démon portait dans les traits de son visage de minuscules cicatrices qui de jour en jour se répandaient sur son front. Cela constituait pour la patronne un signe certain de la présence du Mal.

Ne l’avait-elle pas vu, alors qu’elle baissait le rideau métallique de son établissement, déambuler sur le chemin de halage, puis bifurquer soudain dans les broussailles noires que la forêt entretient ? Elle avait, ce soir-là, avec plus de promptitude encore, vivement poussé tous les verrous de ses portes. Pas de loup garou chez moi, maugréait-elle chaque fois qu’elle achevait son histoire. Je dois avouer que je donnais peu de crédit à de tels racontars. Je replaçais la bistrotière dans son contexte : le débit de boissons. La majeure partie du village néanmoins abordait le sujet en y mêlant sorcellerie et autres superstitions, toujours à la défaveur de monsieur Jügg, ce qui ne faisait que confirmer mes propres pensées : si votre vie ne traverse pas celle des autres, si nulle nécessité de fréquentation d’autrui vous oblige, alors tous ces gens, frustrés de par votre énigmatique capacité à vivre seul se rebiffent et vous maudissent, amalgamant leur propre incapacité au triste sort qui est le leur et dont immanquablement vous devenez la cause.

Une chose cependant m’intriguait depuis deux ans : le mutisme de monsieur Jügg et cette façon d’agir comme s’il voulait ne pas laisser de trace. Je m’étais lié d’amitié avec le nouvel instituteur, Jean Jacques M., qui enseignait depuis maintenant trois ans à l’école communale, fermée pendant des années. (Suite au départ de Maggie Mac Gee, mutée, à Glasgow où elle épousa le jeune Peter Mac Pherson, devenu un homme après la mort de son père, écopeur certifié d’estomacs de vieux pêcheurs remplis de bière. Le jeune Peter racheta le pub et y vit encore, en compagnie de Maggie et de ses trois enfants.) Jean Jacques n’avait la charge que de dix enfants auxquels il tentait, vainement disait-il, d’inculquer les plus élémentaires notions d’écriture et de mathématiques. Nous avions peu évoqué jusqu’à lors la personnalité de monsieur Jügg, préférant discuter de littérature, de politique, bref de choses plus passionnantes par le fait même qu’elles nous arrachaient du carcan de la bourgade où rien ne se passait de particulièrement important.

Nos sujets commençant à se tarir, la nouveauté de l’un se heurtant peu ou prou aux concepts de l’autre, nous dérivâmes lentement vers la vie que nous menions ici, et sur les personnages qui la hantaient. Nous en vînmes donc à nous intéresser plus particulièrement à mosieur Jügg, le seul qui fut à nos yeux digne qu’on y réfléchissât. Jean Jacques m’apprit ainsi que les enfants le surnommaient le père Méphisto et qu’ils lui avaient raconté de bien curieuses choses sur son compte que lui, homme sensé, avait considéré comme pures affabulations de gamins, ou répétition de logorrhées parentales. Seul un fait l’avait intrigué, dans les histoires des gosses. Un fait qui n’avait rien d’étrange mais qui, replacé dans le contexte, le rendait bizarre. Trois gamins qui jouaient à faire ricocher des pierres plates sur le canal avaient surpris le père Méphisto lessivant ses vieilles fripes dans un baquet de bois attenant à la maison. Et dirent-ils, il portait dans le dos un immense tatouage coloré que les mouflets, débusqués par l’homme, n’avaient eu le temps de bien décrire. L’un disait « oui, monsieur, ça ressemblait à ma mère », l’autre « on aurait dit un grand diable avec du feu et une fourche » ; quant au troisième, Jean Jacques m’avoua qu’il lui sembla vider son sac d’imaginaire et n’en retînt rien. Un tatouage, cela n’avait rien d’étrange, mais il fallait que nécessairement l’homme vint de loin car dans toute la région et dans les départements voisins il ne se trouvait pas un tatoueur digne de ce nom. Jean Jacques crut bon de rajouter qu’à son avis monsieur Jügg avait duû fréquenter les bagnes. Je lui répondis que les bagnes n’existaient plus depuis belle lurette. « Dans notre pays oui, mais à l’étranger ?… » me rétorqua-t-il, un brin soupçonneux. Je n’insistais pas. Je connaissais suffisamment le côté xénophobe de mon interlocuteur pour clore notre discussion. Nous nous quittâmes ce soir-là très tendus.

Je me rendais alors progressivement compte que tous, Jean Jacques compris, craignaient l’intrus et que je devenais malgré moi le jouet de leurs manigances. L’instituteur avait été très rapidement intégré dans la population, de par sa fonction son utilité et sa décontraction apparente et avait très vite compris la notoriété qu’il tirerait de la démarche dont les habitants l’avaient habilement chargée auprès de moi. Car je réalisais depuis peu que malgré mes nombreuses années de présence dans le bourg je restais un étranger avec qui on aimait bien discuter, certes, et trinquer, mais qui n’avait qu’une vague réputation de petit rentier curieux. Du moins ma perception des choses me parut-elle ainsi, n’ayant jamais fait part à quiconque de la source de mes revenus ni de mes états d’âme. Impressionnés qu’ils étaient tous par monsieur Jügg, et nul n’osant démarcher en faveur de son départ de la commune, ils avaient chargé Jean Jacques de me convaincre d’aller rendre visite à l’anachorète pour en savoir plus sur son intimité, afin qu’ils puissent pénétrer plus aisément dans sa vie privée et utiliser cette connaissance à le dénigrer à leur aise. Il leur serait alors plus simple de ricaner dans son dos, d’agir par un harcèlement continu jusqu’à l’insupportable, une haine tenace. Je comprenais que ne sachant rien de monsieur Jügg ils n’avaient aucune prise sur lui, et que l’homme qu’ils désignaient du doigt comme personnification du Mal incrustait sans le savoir dans la médiocrité de ces gens un mal bien plus réel, bien plus vivace encore, la dépendance.

Je continuais néanmoins mes incursions au bar « aux bons amis », et me réconciliais avec Jean Jacques. Les jeux étaient clairs. Deux ou trois personnes se lièrent à nos conversations, dont le centre d’intérêt restait monsieur Jügg. Le cercle se refermait sur moi, mais bien qu’écœuré par leur mesquinerie, je me prêtait au rôle qui m’incombait. Oui, la présence de cet homme devenait intolérable. Les enfants en avaient peur. Certes il n’ennuyait personne, retiré dans dans sa maison et muet comme une carpe. Mais il empoisonnait tout le voisinage. Avait-il une langue, des cordes vocales en bon état de marche, messieurs, je ne crains ni Dieu ni Diable, et j’irai s’il le faut visiter l’intrus.

Il y eut ce soir-là un grand remue-ménage au bar des « Bons Amis ». Chacun y allait de sa tournée, de ses encouragements, non pas à grands cris, mais par une phrase glissée à mon oreille, une tape amicale sur l’épaule, un clin d’œil appuyé, un sourire complice. La perfidie à cœur ouvert, visible, à fleur de peau, l’épicier, Jean Jacques,, la tenancière et tous les autres présents, tous suaient la médiocrité. Spectacle insupportable que j’aurais fui à l’instant si je n’avais pas été décidé à mener jusqu’au bout mon scénario. Je stipulais à mes congénères que la date de la visite n’était point fixée et que, pour qu’elle ne parut pas intéressée, j’irai chez monsieur Jügg un jour de semaine, lorsque chacun est occupé à sa besogne. Je connaissais déjà le motif fallacieux qui me permettrait d’aller frapper chez l’homme, mais nul ne devait le savoir. Tous approuvèrent. Nous trinquâmes une dernière fois, puis je regagnais mes pénates.

AK

Dijon 2021

8 commentaires sur “Jour d’asphalte (23)

  1. Elle le dit bien, Almanito : « la cruauté des braves gens »! Car que savent-ils vraiment de ce Monsieur Jügg? 1) il ne parle pas, volontairement ou pas (il est peut-être muet), 2) il vit dans les bois, retiré du monde, 3) il lave ses fripes, il a donc de l’hygiène et il n’est pas riche, 5) il serait tatoué, encore n’en est-on pas sûr….

    Et tout ça ferait un être maléfique? Je voudrais bien qu’il sorte de ce récit magnifié quand les braves gens n’auraient plus qu’à mettre le nez dans leurs déjections….

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  2. Et toc, juste au moment où on allait savoir, tu coupes le son, bon y a plus qu’à s’armer de patience 🙂
    Terriblement bien décrite, cet ostracisme ordinaire. La cruauté des braves gens…

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    • Arme toi de patience plutôt que d’un fusil de chasse ! (j’ai appris que je ne sais quand seuls les corses furent autorisés à garder leurs armes pour chasser, quand le continent limitait -peut être avec l’institution d’un permis, je ne sais plus) la chasse. Heureusement Pan Pan le petit lapin de Walt Disney n’était pas encore né ! On l’a échappé belle !
      Bonne soirée !

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      • Ne me parles pas de ça en ce moment. Deux nuits que je ne dors pas et ne décolère pas.
        La mairie a chargé une société d’effaroucher les étourneaux qui viennent dormir en ville.
        La loi dit qu’il doit les effaroucher avec ses buses et les cantonner dans le maquis, qu’il n’a pas le droit de leur envoyer de pétards ni de les tirer à la carabine à la tombée de la nuit.
        Mais ce cinglé procède autrement, il les laisse se poser en ville puis commence le jeu de torture : pétards, fusées et tirs. Les étourneaux ne pouvant voler la nuit, ils sont pris au piège, s’affolent mais ne partent pas. Résultat les voitures sont toujours souillées mais nous avons droit à des nuits bleues nouvelle version, tirs jusqu’à 2 h du matin. Des dizaines d’oiseaux tués strictement pour rien à part le plaisir de ce cinglé.
        Heureusement que je ne suis pas armée sinon ce soir tout serait calme et moi en prison.

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      • Moi qui pensais qu’Ajaccio était une ville paisible…Je comprends ta colère. Je vais demander à la dizaine d’étourneaux qui viennent finir de manger les figues (même les chats leur fichent la paix) de venir en renfort inonder de matières fécales le véhicule du vilain cinglé. Je vois déjà d’ici son pare-brise, au malotru !
        Tu as tout le soutien logistique des étourneaux béarnais, sache-le ! Bonne soirée quand même…

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