Jour d’asphalte (24)

Il y eut ce soir-là un grand remue-ménage au bar des « Bons Amis ». Chacun y allait de sa tournée, de ses encouragements, non pas à grands cris, mais par une phrase glissée à mon oreille, une tape amicale sur l’épaule, un clin d’œil appuyé, un sourire complice. La perfidie à cœur ouvert, visible, à fleur de peau, l’épicier, Jean Jacques,, la tenancière et tous les autres présents, tous suaient la médiocrité. Spectacle insupportable que j’aurais fui à l’instant si je n’avais pas été décidé à mener jusqu’au bout mon scénario. Je stipulais à mes congénères que la date de la visite n’était point fixée et que, pour qu’elle ne parut pas intéressée, j’irai chez monsieur Jügg un jour de semaine, lorsque chacun est occupé à sa besogne. Je connaissais déjà le motif fallacieux qui me permettrait d’aller frapper chez l’homme, mais nul ne devait le savoir. Tous approuvèrent. Nous trinquâmes une dernière fois, puis je regagnais mes pénates.

Deux semaines s’écoulèrent durant lesquelles l’agitation retomba. Je croisais Jean Jacques à plusieurs reprises dans la rue mais nous parlâmes de choses et d’autres. Son œil inquisiteur cherchait bien entre mes lèvres un mot, un malaise corporel, la primeur d’une révélation, mais je le laissais sur sa faim. Il avait de mauvaises moues quand mes réponses ne le satisfaisaient pas, ou que le sujet lui paraissait banal comparé à l’événement qui se tramait. Je me réjouis intérieurement de son attitude, car il semblait lui-même avoir vu le diable en personne, tant il s’agitait et balançait ses bras dans tous les sens. Au café, la bistrotière me prenait par le bras et, approchant sa bouche fine de mes oreilles, me glissait « regardez bien ses cicatrices sur son front ! ». L’épicier penchait plutôt pour l’observation du contenu des lieux, à savoir la présence de quelques louis d’or traînant sur la table, ou d’un coffre malencontreusement entrouvert où j’eusse pu voir un amoncellement de bijoux. Tous voulaient que je leur ramenasse cette part d’eux-mêmes qui faisait travailler leur cervelle, cet aspect de l’individu qu’ils n’avaient jamais soupçonné être leur, par le simple apport d’une ouverture d’esprit , d’une compréhension, de l’empathie prodiguée à son prochain. Ils voulaient que je leur accordasse leur propre dégoût. Telle était ma véritable mission.

Le troisième vendredi suivant ma résolution publique je pénétrai à l’intérieur du bistrot. Je vis vaguement dans la grande glace du comptoir que mon visage était livide. Le silence s’instaura jusque dans la rue. Tous étaient pétrifiés, leurs yeux vissés sur moi. La patronne fut la première à réagir. Elle me servit un bock de bière avant d’exprimer un alors ? mal assuré. D’une voix caverneuse, toujours devant l’assemblée pétrifiée, je répondis : « Ça y est. J’en sors. » Les regards me transpercèrent, à la fois terrorisés et quémandeurs. Ils touchaient enfin au but, ils allaient voir leur misère devant leurs yeux, là, émise par ma bouche comme une sentence, un couperet qui allait trancher leur corps en deux ; je jouis profondément de cet instant de silence total, moi, l’étranger qui au bout de ma langue portait leur vérité, qui rendait insoutenable ces secondes muettes pleines de vie, de justice, moi, l’étranger, j’avais la solution . J’allais parler. Leur corps, une fois ma parole échappée, se ressouderait-il, je l’ignorais. Mais j’allais parler…

Alors soudain je me levai, chancelant, hagard, et sortis. Une fois chez moi, je pris ma valise, bouclée à l’avance, et quittais le pays. Monsieur Jügg pourrait continuer à vivre sa petite vie recluse, personne ne le dérangerait, pas même d’un geste obscène ou d’un sourire en coin.

Car le malheur et l’âme du village, c’est moi qui les avais emportés.

Nous gravissons encore de multiples ruelles à sens unique et accédons enfin au promontoire où la gare routière sommeille et s’enrhume dans d’immenses flaques d’eau. Jadis conçue pour les charrettes et les carrioles, cet endroit a conservé son passé en ne quittant pas son aire géographique. C’est l’instinct des petites bourgades qui conservent leur mémoire en ne déplaçant rien de leur ancienne prospérité. John asperge involontairement quelques chalands benoîts en bordure des quais, avant de stopper le véhicule une dizaine de mètres plus loin, en face du bureau des messageries. Un gros bonhomme, qui doit faire office de lanterne signalétique vu sa rougeur extrême, se plante devant la portière avant du bus. Les vêtements qui collent à son corps comme une doublure de film comique désigne formellement l’une des victimes de John.

AK

10 commentaires sur “Jour d’asphalte (24)

    • Son secret, c’est qu’il y en a autant chez les hommes tels que maître Cornille :
      (wikipédia):
      « Le moulin de maître Cornille est le seul encore en activité depuis qu’une minoterie à vapeur s’est installée. Or, depuis longtemps, plus personne ne lui apporte de blé alors que les ailes du moulin continuent de tourner. On découvre que le meunier fait passer pour des sacs de farine de simples sacs de plâtre. Les villageois décident alors d’apporter du blé au moulin. Maître Cornille pleure de joie en les voyant tous arriver ; il avait toujours cru qu’un jour les gens reviendraient chez lui moudre du blé, bien qu’il commençât progressivement à perdre espoir. Durant toute la fin de la vie de maître Cornille, les gens de la région continuèrent à lui apporter régulièrement quelques sacs à moudre, mais quand le vieux meunier mourut, le dernier des moulins à vent s’éteignit avec lui. »
      Bon WE Maëstro !

      Aimé par 2 personnes

    • T’inquiète! je tape tout le texte sur le même clavier/topo. Donc, a priori, je devrais pouvoir mettre l’intégralité dans une unique page. Mais il faudra que ton calendrier de l’Avent ouvre une ou deux pages chaque jour !
      Pour l’instant, ce n’est pas fini ! (attends décembre donc)🙄

      Aimé par 1 personne

  1. Je ne suis pas l' »oiseau de malheur », j’emporte (dans le récit) celui des autres, en leur laissant leur propre destinée. (On peut donc se demander le poids de mes valises). J’ignorais comment cette histoire finissait et elle me plaît ! Une histoire (pleine d’erreurs quant au suspens qu’elle pourrait entretenir)) écrite il y a quarante ans . Mais je vous rejoins sur deux points : l’imparfait du subjonctif et les nombreux « chapeaux de chinois » qui ont disparu du passé simple dans les correcteurs orthographiques. (Ou alors, c’est moi qui les oublie, ce que je suis prêt à accepter). Sur le second point, je me pose en effet la question de savoir combien de temps vivent les oiseaux de malheur. Certains depuis plus de vingt ans, en Russie, d’autres espèrent vivre encore plus longtemps, en Chine, au Brésil ou dans ces croyances divines que l’on nomme … comment dit-on, déjà ?
    Ah oui, dictatures !
    Bonne soirée à vous !

    Aimé par 2 personnes

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