Jour d’asphalte (26)

« – Ça suffit, merde, John ! Arrête de me chicaner dans les virages bon sang, regarde ! T’as dévié le rétroviseur ! »

Mes nerfs se rebellent sous ma peau, alors que d’un geste maladroit John détourne de nouveau le rétro. Un silence soudain s’instaure. Je regarde vivement John. Il s’est figé : marmoréen, il articule avec difficulté :

« – Rudolf, vite, rétrograde ! Sa voix reprend tout à coup sa puissance coutumière. Tu vas nous tuer, ralentis ! Tu abordes le virage trop vite, merde ! »

Il s’accroche à moi, tente par tous les moyens de saisir le volant, les pédales, le frein à main. Je l’en empêche du mieux possible, salaud ! Traître ! Des coups de poing et de pieds fusent, voltigent dans l’air assombri du crépuscule.

« –Rudolf ?

« -… »

(fin de la première partie)

Deuxième partie

Un petit fascicule d’histoires courtes écorné, graisseux, traîne sur le sol, ouvert à la page soixante treize. Pour peu que le regard s’y prête, il tombera sur ces quelques lignes :

« Elle dit le temps jaillit les gouttes de sang aussi

« Mais mon arcade sourcilière blessée lui bâtit un palais

« Au cinquième round sans ascenseur l’uppercut est dans l’escalier

« Elle dit c’est le dernier le souffle aussi écrase ses mâchoires

« Sur la réalité d’un contre gauche ma jolie

« Au sixième round les valises sont prêtes pour l’hématome amoureux

« Elle dit laisse le gong, attaque, mais je suis si sonné

« Que d’ici peu toute la robinetterie va éclater

« Au septième round l’ange Gabriel crache au bassinet

« Pour un cachet c’est un sale pacson que j’ai palpé

« Elle dit je veux plus te voir pauvre dégonflé

« Et elle se barre, la vie, avec toutes les liquidités

« De mon arcade sourcilière blessée. »

Le commentateur :

«  La cloche sonne pour la huitième reprise. La salle exulte. Les travées sont jonchées de bouteilles vides et de mégots fumants éclos du sol bétonné. Rudolf Steiner et John l’Immigré sont de nouveau face à face, poings en protection au niveau du plexus, ils gravitent l’un autour de l’autre, tantôt lune tantôt soleil, reliés par des navettes de cuir qui assurent l’alternance de leur suprématie. Magnifique swing de John qui soulève les hourras de ses supporters, auxquels succède une contre attaque serrée de hurlements, voix de crécelles et vomissements divers de l’autre partie. Toute l’assistance est en délire, brassant l’épaisse tabagie qui stagne autour des projecteurs fixés au-dessus du ring. Une foule bigarrée s’est juchée sur les petits sièges en bois des gradins et houspille à qui mieux mieux les deux belligérants. Crochet du droit de Rudolf accrochant le menton en sueur de John, qui contre par un direct, esquivé de justesse par Rudolf dont le cross vient frôler la tempe de John. La foule trépigne. Homérique combat ! Il y a un tel brouhaha dans la salle que je commence à avoir quelques difficultés à m’entendre parler dans le micro. Des bagarres sporadiques éclatent ici et là, des canettes vides voltigent dans l’air lourd. La cloche tinte. Fin du huitième round. Un tabouret est vivement glissé entre les cordes par les soigneurs munis d’un seau d’eau et d’une éponge.

Installé sur le siège, gants posés de part et d’autre sur les cordes formant un angle droit, chaque combattant crache son râtelier dans les mains d’un soigneur, se rince le gosier d’une gorgée d’eau qu’il recrache, s’essuie le visage avec une grande serviette, la même qu’avait Beau Gosse dans le bus se souvient Rudolf, se frotte avec un peu de crème cicatrisante. Encore dix secondes avant la reprise. Gong. Neuvième symphonie. L’hymne à la joie résonne dans les gradins, des spectateurs s’empoignent, élargissant par une magie ubiquiste le pugilat de l’arène centrale. Hélas le bruit est maintenant tel que la retransmission devient inaudible. On me fait signe qu’un fil a été arraché, petit problème technique, mon micro est réduit en charpie, je vous rends l’antenne momentanément, à vous les studios! »

« -Venez par ici docteur ! Le souffle court de celui-ci recèle encore un soupçon de vie. Quelle hécatombe ! Il y a des corps partout !

« -Une véritable diaspora Ernestine, il faut lui faire une perfusion au plus vite. N’oubliez pas de prendre une fiole pleine, contrairement à la dernière fois, hein ? »

Le corps gracile, moulé à la louche comme disent les normands, d’Ernestine se faufile parmi les sirènes, les clameurs et les injonctions imparfaites de la spectaculaire lutte qui se déroule à la nuit tombante. D’énormes projecteurs illuminent la scène du drame, accompagnés parfois d’un rai bleu de gyrophare devant lequel file furtivement un personnage au front dégoulinant de sueur verte. Les trous de mémoire se terrent dans les plus obscures ailes de ce lieu théâtral où le drame prend corps.

AK

2 commentaires sur “Jour d’asphalte (26)

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