Si j’avais les ailes d’un ange… (Angelo dixit)

« Angelo, mon bébé, qu’est-ce qu’il t’arrive, pourquoi tu pleures ?

« Maman, puisque je suis ton ange, pourquoi je n’ai pas d’ailes ?

« oh, c’est la faute à ton père. Il veut que tu gardes les pieds sur terre.

« mais aujourd’hui j’ai dix ans, et des rêves plein la tête !

« Garde-les pour plus tard, bien au chaud, pour qu’ils deviennent réalité, Angelo.

« Tu crois qu’un jour, maman, je pourrai grimper en haut des arbres si je n’ai pas d’ailes ? Mes bras manquent de muscles et des ailes me seraient plus utiles que les sabots que papa m’a offerts à Noël !

« Tes sabots te serviront bientôt, et puis l’an prochain, tu y trouveras un cadeau sous le sapin. Papa m’a dit que des outils de jardinage, ça te plairait. C’est vrai ?

«  Ah oui, c’est chouette ! Mais en attendant, il va me voler dans mes plumes, les toutes petites qui poussent sous mes aisselles et sont toutes noires et douces. La nuit j’en fais des cauchemars, et ce n’est pas la chouette qui hulule au sommet du grand chêne qui me raconte des histoires.

« Mais quelles histoires, Angelo ?

« Eh bien, que je ne volerai jamais de mes propres ailes !

« Les chouettes sont des menteuses. D’abord sais-tu pourquoi elles ne dorment pas la nuit ?

« Dis !

« Parce qu’au temps jadis elles frayaient avec des grands ducs, toute la Noblesse qui faisait la noce du lever du jour jusqu’au bout de la nuit. Un soir apparut soudain une pie, une sacrée chanteuse de cabaret. Son plumage noir et blanc rendit fou amoureux ces nobliaux empanachés qui voulurent la prendre sous leur aile, mais la pie résista et s’enfuit avec un vieil hibou, un serf campagnard qui vivait dans un clocher délabré. Hélas, quelque temps plus tard, ils se disputèrent et la pie alla loger dans le nid haut perché d’un chêne, dissimulé par mille branches et dont les feuilles masquaient l’entrée, quand venait l’été. Le hibou, que la séparation avait rendu fou, hanta toutes les églises de la région à la recherche de la pie, mais dut se résigner. Chaque nuit il bouboulait, plein de morgue et de tristesse.

« Maman, c’est pas plein de morgue qu’il faut dire, mais plein de morve.

« Chut ! Laisse-moi continuer Angelo, ou j’appelle ton père qui va t’apprendre la langue française à coup de dictionnaire Larousse (modèle de poche, il n’en a pas d’autre).

« Oui maman, j’écoute.

« Une nuit pourtant le hibou fit une belle rencontre : une chouette très chouette, pas une du genre qui effraie, mais une dont on sentait qu’elle en avait dans la Hulotte, ce qui faisait sa réputation dans les salons mondains. Ils frouèrent ensemble et ne se quittèrent plus. Robert Desnos qui passait un soir sous le clocher de Compiègne, (un peu avant d’être arrêté et ensuite déporté) lui inspirèrent même un poème.

« Tu le connais, ce poème, maman ?

« Bien sûr, comment l’oublier ? Tiens, écoute :

Ce sont les mères des hiboux
Qui désiraient chercher les poux
De leurs enfants, leurs petits choux,
En les tenant sur les genoux.

Leurs yeux d’or valent des bijoux
Leur bec est dur comme cailloux,
Ils sont doux comme des joujoux,
Mais aux hiboux point de genoux !

Votre histoire se passait où ?
Chez les Zoulous ? Les Andalous ?
Ou dans la cabane bambou ?
A Moscou ? Ou à Tombouctou ?

En Anjou ou dans le Poitou ?
Au Pérou ou chez les Mandchous ?
Hou ! Hou !
Pas du tout, c’était chez les fous.
Robert DESNOS

« Oui, c’est beau maman, mais la pie, qu’est-ce qu’elle est devenue ?

« Ah, mon Angelo, mon petit angelot, sache que la pie est avant tout voleuse, ainsi qu’excellente bavarde et jacassière. Elle s’installa à proximité du domaine des grands ducs, du côté de Palaiseau, dont elle dévalisa l’argenterie et tout ce qui brillait, jour après jour. Elle fit fortune avec un certain Rossini, avant de lui tourner le dos, et de prendre par là même un tir de chevrotine dans le bréchet, où elle avait caché sa dernière rapine : une cuillère en argent . Triste fin, mais drôle d’oiseau !

« Bon, ça ne me dit pas comment je pourrais aux arbres sans ailes.

« Angelo, mon petit, je viens de passer une heure à te raconter des histoires pour te dissuader d’atteindre la canopée en battant des bras. Tu n’as pas d’ailes, c’est tout. Ce qui pousse sous tes aisselles, on appelle ça la puberté. Patience donc. Dans quatre ou cinq ans, tu seras adolescent, tes omoplates seront saillantes et ta chair peu à peu se percera d’ailes parfaites et bien arrimées, pas comme cet imbécile d’Icare qui les a scotchées avec de la paraffine dont on fait les cierges, à Lourdes.

« C’est long, cinq ans !

« Bon, ça suffit ! Si tu es si pressé…Papa ! Papa !

« Oui, qu’est-ce qui se passe Ninetta ?

« Angelo veut des ailes. Ce gosse nous casse les pieds !

« Attends, je vais régler le problème. »

Un temps. Le père revient avec un fusil en main et pan pan !

« Miracle ! » s’exclament les parents en regardant leur fils s’élever dans le ciel.

«  Comme spectacle, c’est vraiment chouette, pas vrai, Ninetta ?

24 01 2022

AK

4 commentaires sur “Si j’avais les ailes d’un ange… (Angelo dixit)

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