The snake

« Fuck, it’s a snake ! »

En effet, c’est un serpent qui sortit de sous le lit. Il ondula avant d’aller se planquer sous la commode de la chambre. Gisèle était allongée sur le lit, nue. Elle ne bougeait pas, et en m’approchant je me rendis compte qu’elle ne bougerait plus. Sa peau commençait à prendre une couleur olivâtre dans la maigre lumière du matin.

J’avais dû m’absenter une semaine pour des raisons professionnelles. Représentant pour une grande marque de chaussures, je parcourais tous les mois un vaste territoire, une tournée qui allait du Morvan à la Côte d’Or, en passant par les boutiques franchisées de Paname et ces endroits où les gens vivent encore en sabots, comme la Bretagne et le Béarn. En Normandie les sabots sont réservés aux purs sangs anglo-arabes, et seuls les vendeurs de camembert achètent des grolles, chez Marie Harel, dans une boutique de Vimoutiers , qui pue des pieds quand on y pénètre.

Je suis rentré à la maison à sept heures trente, après avoir roulé toute la nuit sur des routes qui semblaient rallonger les distances plus que les raccourcir. Le verrou de la porte d’entrée était fermé. Gisèle dort peu la nuit et à cette heure matinale je pensais la trouver dans la cuisine, en train de dévorer ses quatre tartines beurrées confiturées et son deuxième bol de café brûlant. Nib. Queue d’ale. Silence. Rien qui tinte aux oreilles. Je suis monté dans la chambre et là, fuck ! Un putain de serpent a surgi de sous le lit, comme déjà raconté ici. L’animal devait mesurer environ deux mètres, deux mètres cinquante maximum. Il n’était ni farouche ni agressif, juste nonchalant. Sa peau squameuse scintilla lorsqu’il rampa sur le plancher jusqu’à la commode. Gisèle n’avait pas fermé les volets et un rai de lumière solaire fit briller ses « écailles ». En palpant Gisèle, j’ai de suite compris qu’elle était entrée dans le monde des animaux à sang froid. Difficile pour un homme de garder le sien à la même température. J’ai composé le 15, je crois. J’étais abasourdi.

Reprenant mes esprits, je fis un constat rapide de la situation. C’est toujours utile quand il s’agit de constater la mort d’une femme avec qui l’on a vécu longtemps. Pure méchanceté certes, mais sans nécrophilie avérée. Que faisait Gisèle nue dans le lit où je la trouvais ? De toutes ces années que nous avions vécues ensemble je ne l’avais vue que vêtue d’une nuisette, parfois d’un pyjama de jogging lorsque l’hiver régnait et qu’ensemble nous formions une double muraille contre le gel nocturne. Mais là, elle était nue. Son corps resplendissait sous le jour naissant. Je ne l’avais jamais vue ainsi, si belle et attractive. Elle était couchée sur le ventre, ce qui expliquait sans doute cette découverte. A l’instar du slogan de mon entreprise : « les deux font la paire ! », je formulais in petto un regret, celui de ne l’avoir jamais assaillie par sa face nord.

Reprenant mon expertise, je remarquais que les draps du lit n’étaient pas tels que des ébats amoureux auraient été susceptibles de les laisser. Il y avait bien des traces mais elles s’assimilaient plus à des vaguelettes que les draps blancs pourraient, éventuellement, agrémenter d’écume. C’est alors que je repensais sérieusement au serpent. Éloigné de la mer, celui-ci aurait-il trouvé refuge dans notre maison perdue en pleine terre ? Nous savons depuis des générations que les serpents de mer alimentent les questions que nous posons aux dieux, que l’âtre comme l’être les attirent dans nos foyers et nos pensées.

D’un coup de balai je fis sortir l’intrus de sous la commode. Oh, ne croyez pas qu »il fut sur la défensive, au contraire, il me fit un large sourire. Deux dents, juste de quoi siffler quand les flics arrivent dans les cités. Il savait ce qui était réellement arrivé, mais sa langue fourchait et nous sûmes que quelque soit l’histoire nous n’en comprendrions rien. Lui l’écrivait de droite à gauche, en arabesques lumineuses, moi en vingt six lettres complexes. Nous discutions ensemble lorsque Gisèle sortit de son coma (que les scientifiques nomment éthylique). Sa peau reprit les couleurs de cette vie qu’oublient les êtres vivants. Elle était gaie, réclama un verre de cognac.

« Rien ne la tuera ! » lus-je dans les yeux globuleux du serpent.

« Pas même une morsure ? Répondis-je

« Pas même !

« Et si nous disparaissions toi et moi ?

« Ah, collègue, il n’y aurait plus ni enfer ni paradis, juste des femmes qui hanteraient les vignes du seigneur ! »

A interpréter ce que racontait le serpent dans nos regards mutuels une certaine amitié nous vînt. Je fis un rapide aller retour dans la cuisine et sortis d’un placard une vieille bouteille de rhum cap verdien, dans lequel une queue de lézard refusait depuis des années de révéler le secret de sa capacité à la renouveler et la remettre en vente sur les marchés dès qu’elle eût repoussé à la taille iguane. Gisèle obtînt son verre de cognac. Ce qui est magnifique, c’est que seuls nos regards entretenaient la conversation. Pas de mots qui ne soient consentis autres que dans le silence. Dans ma hâte d’enfin rentrer chez moi j’avais ôté mes chaussures ainsi que mes chaussettes, prêt à plonger dans le lit douillet. Le serpent sur son cheminement s’était débarrassé de sa mue cyclique. Gisèle de sa nuisette. Je me sentis perdu dans ce moment qui n’évoquait plus ma carrière professionnelle, la seule chose sur laquelle je pourrais encore discourir en connaissance de cause. De Gisèle rien ne pouvait m’étonner, et ses œillades tendaient à rendre moins permissives ses rondeurs.

Mais.

Le serpent, en silence, se faufila dans les œillets et relaça ma chaussure gauche avec son corps, s’ingérant dans la vie privée de mes chaussures, puis Gisèle prit le relais, chatouillant mon pied droit en attendant que le serpent arpente les orifices de ma deuxième godasse. Dans quel but, pourquoi me voulez-vous tant de mal ?

Gisèle répondit par un sombre regard dans lequel je pus lire qu’elle avait, pendant mon absence, adhéré à L214 et que vivre avec un type qui vendait des chaussures en cuir, en peau de crocodile et de serpent lui était devenu insupportable. Avec l’aide du serpent, en fait une couleuvre arboricole, elle avait mis en place ce stratagème pour condamner à travers moi tous les vendeurs de chaussures. Elle m’attacha à une chaise, le reptile nouant mes bras au dossier ; et mettant bien en évidence mes pieds chaussés de ma paire favorite de godasses (un mélange bicolore de daim et de zébu), elle me photographia sous tous les angles, y compris ceux que l’on dit morts. Puis elle retourna dans la cuisine (sans doute pour chuquer un gobelet de cognac au passage) et revînt avec une paire de sabots en bois bretons ou béarnais, je ne sais pas faire la différence, hormis avec les sabots d’Hélène, la fille du capitaine d’industrie (celui qui a créé le slogan « les deux font la paire ». Ce diable de serpent dénoua mes lacets et Gisèle enfourna mes pieds dans les sabots, avant de reprendre la séance photos du représentant honni des animaux.

Bien que décontenancé, je fis un rapide constat de la situation. Gisèle et la couleuvre étaient partis dans le bureau pour sortir les photos et les expédier au staff de L214. J’avais donc quelques minutes devant moi. Ainsi, en me trémoussant comme un vermisseau, je pus faire glisser mon portable de la poche de mon pantalon jusqu’au sol. Retirant mon pied droit du sabot, je tapais le 15 avec mes orteils. La sonnerie dura un temps infini mais une opératrice finit par répondre, à laquelle j’expliquais la situation. Elle me répondit courtoisement et m’invita à ne pas bouger de mon siège, ce qui risquerait de compromettre mon sauvetage. Je fis doucement glisser mon téléphone dans le sabot du pied gauche et attendis.

Une demi-heure plus tard, on sonna à la porte. Gisèle alla ouvrir la porte. Elle semblait gaie et parlait clairement. Je savais qu’elle avait vidé la bouteille de rhum cap verdien, et que la queue de lézard qui trempait dedans avait dû renouer avec sa taille initiale. C’est alors que deux types, du genre costauds, sont rentrés dans la chambre. Ils étaient vêtus de blouses aussi blanches que les draps du lit de Gisèle, mais sans écume. L’un des deux dit simplement : « ne vous en faites pas, madame, on s’en occupe. »

27 01 2022

AK

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