Taupe là, laie!

J’ai dit à June : « coupe la langue du chat, j’en ai marre de l’entendre, et puis je n ‘ai rien à lui dire. » Le chat m’a regardé, et son œil rieur m’en a dit long. Il savait que j’allais lui raconter ce qui se passait dans la prairie au pied de la colline, et dans les bois qui montent vers l’Est. Ça a commencé par une meute de chiens qui aboyaient, combien étaient-ils, je l’ignore, mais l’écho se répandait dans tout l’espace environnant. Ils semblaient impatients de démarrer la course pour laquelle on les avait rassemblés. Une battue aux sangliers. Des sons de cors ou d’engins beuglants venaient par intermittence renchérir sur le bruit que faisaient les chiens. June, affairée à sa machine à coudre, n’entendait rien. Seul le chat suivait la rumeur, remuant ses oreilles à 180°. C’est même pour cela que je ne m’adressais qu’à lui. Nous savions que nous étions bien abrités par la distance et la clôture de notre jardin, ainsi que par les murs de la maison au cas où une harde de sangliers tenterait de s’évader en franchissant notre terrain.

Il faut reconnaître que les sangliers faisaient des ravages depuis plusieurs mois, trifougnant la terre de leurs groins, notamment les terrains de sport et le golf inauguré l’année précédente par tout le gratin régional. La municipalité locale avait même envisagé de remplacer l’herbe par des fibres synthétiques, mais le coût, l’entretien et la toxicité due aux petites billes noires contenant des substances cancérigènes auraient eues un impact bien plus négatif que le labourage des sangliers. Néanmoins, la situation devenait insupportable pour les agriculteurs et les joueurs de rugby, sport le plus pratiqué dans le petit pays. Les battues s’avérèrent donc indispensable, et un grand nombre de ces suidés fut abattu. Leur viande, cuisinée, fut servie dans les trois restaurants du bourg ainsi que dans la cantine scolaire du collège, tant il y en avait profusion. La peau des marcassins fut récupérée par un artisan local qui en fit des coussins, et par une autre qui, en quelques mois, les rendit à la mode en créant des vestes, des pantalons et autres attributs qui rendent les paysans de ce pays plus couleur locale que ceux qu’on peut voir dans les émissions de télé des magazines main stream.

De fait, ces sangliers donnèrent au territoire une notoriété à laquelle personne ne s’attendait. Les familles ornèrent leur porte d’entrée de groins, de sabots, de dents. On organisa des fêtes en l’honneur des chasseurs, leur faisant des laies d’honneur, la messe fut dite avec des tirs de chevrotine dirigés vers le ciel. L’herbe reprit de sa vigueur sur les terrains de sport et le golf municipal. Pourtant, quand le silence s’instaura au tréfonds de la campagne, que les chiens cessèrent d’aboyer et les chasseurs de tirer dans les buissons une certaine morgue s’installa. L’équipe de rugby perdait tous ses matches, le golf ses swings et seul un trou subsistait : financier. Une réunion publique eut lieu, et l’on demanda aux administrés si, par hasard, ils n’auraient pas une idée pour améliorer la situation.

June, qui venait d’emberlificoter ses fils dans la canette, me regarda à son tour. Elle et le chat ne disaient mot, mais étaient pendus à mes lèvres. Quelqu’un avait-il trouvé une solution alternative pour sortir la population de son amertume, fallait-il changer de mode, voire de vie, pour faire renaître l’optimisme ? Un silence pesant régnait dans la salle municipale. Le maire, en bout de table, baissait les yeux. Soudain, il eut un éclair de génie : « chassons les taupes ! Oui, chassons les taupes pour retrouver notre joie de vivre ! »

Toute l’assemblée se leva et applaudit à bras raccourcis à cette idée géniale. C’est ainsi que, si vous passez un jour par ce petit pays, vous pourrez à loisir y découvrir de petites mottes de terre fraîchement retournées, que nous appelons ici des cagaillousses. Enfin, il faut le dire, depuis quelque temps l’équipe de rugby gagne ses matches et le golf comporte désormais soixante dix huit trous.

02 02 2022

AK

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