Une vie, un chien, et ça suffit ?

Ce jour, à quatorze heures tapantes, Lucien a décidé de ne plus faire confiance à quiconque, et à lui principalement. Qui est Lucien ? Un type comme les autres, qui envoie son chien faire les courses à sa place. Le chien, c’est Émile. Quatre pattes, un large ruban rouge noué autour du cou et un panier dans la gueule où Lucien a posé la liste des commissions du jour. Un panier en osier et une liste toujours appropriée à la taille du toutou : ni trop courte, ni trop longue, ni trop pesante, même quand Lucien déprime et qu’Émile doit descendre trois fois par jour l’escalier pour acheter un ou deux litres de vin pour le compère.

Lucien a bien, en d’autres temps, opté pour la livraison à domicile, mais quand on habite au sixième étage d’un immeuble sans ascenseur mieux vaut demander aux anges de vous livrer sans frais. La terre est ronde comme une pièce de monnaie mais plate tant le prix du transport est supérieur à la marchandise commandée. Alors, le bel Émile fait les courses, en profite pour faire la tournée des lampadaires, des caniveaux et des chiennes matelassées des bourgeoises esseulées. Lucien, dans sa jeunesse, n’a connu et aimé que de belles femmes, et s’il décide aujourd’hui de ne plus faire confiance à quiconque, c’est d’abord par le fait que toutes ses belles se sont fait la belle. Ne lui reste à présent qu’un harem de souvenirs dans son esprit enclin à la boisson, aux îles sous le vent et aux flonflons de l’alcool tropical.

Émile est encore sportif, il le faut pour le plaisir de gambader, de connaître les lieux où il se rend et ceux que son maître ignore. Il n’y a pas que les caresses pour être complice d’un chien, l’avoir à la bonne. Il y a le large ruban rouge. Où l’on planque des trucs. Émile connaît les trois adresses et les portes auxquelles gratter. Pour l’initier à ce parcours, les commerçants ont fait adopter à leurs clients de jeunes chiennes pomponnées. Un chiffon dans le museau, et Émile file à l’adresse indiquée. Le temps de livrer le paquet, parfois de dévergonder la petite princesse, et hop, retour aux courses et au logis. La belle vie.

Lucien a connu son heure de gloire, mais elle n’a sonné depuis trente ans qu’une fois : quand la concierge a monté l’escalier pour lui donner la lettre, qui contenait la facture des commerçants du quartier. Il a soutiré de sous son matelas les quelques billets qu’il y planquait, que la concepige a encaissé en souriant. Et n’oubliez pas le loyer du mois, monsieur Lucien. Émile était furax, il aboya plus fort que ce que pensait la femme, six gosses dans la loge, mari en fuite et gueule ouverte pour ceux qui ne s’essuyaient pas les pieds sur le paillasson en entrant. Mais bonne mère. Et rassurante pour les locataires. Ainsi Émile passait souvent inaperçu, car les enfants l’aimaient bien, vu que le petit clébard savait jouer de la truffe et du balai dansant de sa queue.

Ce qu’ignorait la bignole, et les rares commerçants honnêtes, c’est qu’au retour de la tournée d’Émile se trouvaient coincés un ou deux billets de banque qui ne sentaient pas la sueur ouvrière, juste et encore pas toujours la pisse de chien. Mais quelle importance, quand un homme ou une femme attend sous un réverbère un rendez-vous amoureux et que l’élu(e) préfère boire des gin fizz en compagnie d’un coureur de jupons ou d’une sauterelle (choix de la boisson, dans ce cas : cocktail menthe-religieuse) dans un bar tabac PMU trois étoiles, en regardant le con qui tourne en rond autour de son bouquet humide, comment ne pas décider de ne plus faire confiance à quiconque, y compris à soi ?

Émile, malgré toute la compassion qu’il éprouve pour son maître, commence aussi à respirer une forme de liberté qui jusque là lui semblait étrangère. Esclavage ou domestication ? Lucien ne se doute de rien, croyant ne ne pouvoir faire confiance à personne. Il vit magistralement sa vie à lui, virevoltant dans son cheptel de souvenirs où ses belles conquêtes nuit après nuit se transforment en animaux. Les femmes s’effacent au profit des moutons, des vaches et de petites cochonneries qui maculent son lit.

Mais un beau soir les narines d’Émile commencèrent à flairer l’erreur fondamentale des humains : l’argent avait bel et bien une odeur. Or, il savait que cet argent, c’est lui qui l’avait gagné par ses petits trafics, ses courses épuisantes chez les clientes où il lui fallait satisfaire parfois cinq ou six petites princesses lors des livraisons de coke à leurs propriétaires qui s’en mettaient plein les narines, dans les salons ou les cabinets. Il avait un ressenti terrible vis-à-vis de Lucien, qui du haut de son sixième étage ne respirait que les âcres fumées des pétards des locataires d’en-dessous . Les gosses de la bignole y étaient pour quelque chose mais l’omerta régnait dans l’escalier.

Émile, la veille où Lucien se décida à ne faire confiance ni à lui ni à quiconque, dénoua son large ruban rouge et se lava les dents. Il allait faire fortune dans les pages de publicité, les annonces animées à la télé pour faire vendre croquettes et terrines à tous les chiens et chats (ses ennemis) de la planète.

Mais que faire de Lucien ? Le mettre en étiquette ! Il y avait la vache qui rit, Pastureau sur France Inter, notre marque sera Lucien, le rapin qui sourit ! Mais comme ce vieux con ne possédait pas l’art du pinceau, Émile remplaça le slogan : Lucien, l’homme qui a du chien ! Ce n’était pas très commercial pour les épiciers avec lesquels traficotait Émile, mais s’il voulait conserver son réseau, un tel slogan très gnan gnan lui permettait de passer inaperçu dans les rues de la ville. Ainsi vit on dans le quartier fleurir des affiches montrant Lucien avec des oreilles pendantes et des lunettes de soleil vantant les bienfaits des croustilles et du pop corn hexagonal. On vit même des affichettes avec Lucien se tenant bras dessus bras dessous aux côtés de Francine, une star de la farine qui n’en exhibait que le logo.

Lucien, quant à lui, avait perdu la boule. La pièce de monnaie qui faisait sa plate misère s’arrondissait comme une boule de billard sans qu’il comprenne pourquoi. Son lit devenait un plumard et non plus un grabat. Il pouvait sniffer la poudre des billets de banque et s’offrir des femmes encore plus belles que celles dont il oubliait l’existence virtuelle. La concierge devenait un étrange fantasme. Gracile et élégante, elle lui livrait alcool et pitance en souriant, lui délivrant ses courses et sa lettre mensuelle par le Vélux entrouvert. Le loyer était honoré chaque début de mois et Émile continuait comme si de rien n’était sa vie et ses tournées.

Jusqu’à ce fameux jour où, traversant à un carrefour de l’avenue Ledru Rollin son large ruban se décolla et partit visiter la ville seul et sans témoin. Émile tenta de récupérer le bout de tissu mais il courait plus vite que la lumière de cette ville. Son panier en osier fut écrasé par un automobiliste anxieux de démarrer cinq dixièmes de secondes avant que le feu ne passe au vert, et Émile se retrouva aussi nu qu’un vagabond, bref un chien sans collier.

Lucien ne savait rien, il avait décidé de ne plus faire confiance à quiconque, et surtout à lui-même. Et cela le satisfaisait. Peut-être ferait-il un septième enfant à la concierge, si elle condescendait à le rejoindre sous le ciel de son lit. Mais il n’est pas d’horizon plus proche que la vision d’une pièce de monnaie puisse offrir à la misère, de quelque façon qu’on la regarde. On trouva Lucien dans le lit de la concierge, dans la loge du rez de chaussée, le sexe raide et lumineux comme un cierge, ithyphalle. Quant à Émile, il se porte bien. Il a six chiots qu’une bourgeoise promène trois fois par jour sous mes fenêtres.

18 02 2022

AK

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