Dernière course (avant la guerre)

J’étais sans aucun doute le dernier jockey à pouvoir faire franchir les haies d’un steeple chase à un canasson. Pourtant, j’étais troisième dans la dernière ligne droite, quand un spectateur a tiré. Le cheval s’est écroulé. Un attroupement s’est formé dans les tribunes et l’homme a été désarmé, puis maîtrisé par cinq ou six turfistes. La police est arrivée une dizaine de minutes plus tard. J’aurais pu gagner cette course, merde ! Mais juste avant la dernière haie, j’ai pensé à Louise. Un flash. Je la serrais contre moi, nous caracolions comme je le faisais avec ce putain de cheval entre mes jambes qui suait de toute sa robe tant la course l’exténuait. Dans les tribunes, le mari de Louise nous surveillait, le cheval et moi, avec ses jumelles. En voulant abattre le cavalier, il avait atteint le pur sang. Mauvais tireur, ou manque de repère. Quand on vise un jockey, il faut de la profondeur de champ et un œil aguerri. Le cheval avait une balle dans le buffet et une autre avait pénétré ma selle. En trébuchant, il s’était cassé la patte arrière et son destin était écrit dans la légende des chevaux de course : mort au champ du PMU. Comme les taureaux après l’estocade des toreros, que l’on traîne dans le sable des arènes jusqu’à la boucherie.

Au commissariat on demanda à Loïc les raisons de son geste. Il n’eut aucune difficulté à avouer que j’étais l’amant de sa femme et que le cheval avait été tué par mégarde. Cependant, l’inspecteur eut un doute. N’était-ce pas le cheval qui était réellement visé et dans ce cas le meurtre de l’animal du au tir de l’homme constituerait une parfaite hypothèse de vengeance personnelle. Il suffisait de corréler tous les champs de courses que fréquentait Loïc : Deauville, Vincennes, le Touquet, Cagnes sur mer, Pau et bien d’autres pour se rendre rapidement compte que l’homme passait bien plus de temps à parier dans la France entière qu’avec sa femme à ses côtés. Ce qui laissait à celle-ci des temps de loisir qu’elle employait comme elle le désirait. Son mari, il faut le préciser, étant très jaloux, elle l’accompagnait à la marge dans tous ses rendez-vous hippiques, et on l’avait même surnommée dans ce milieu la Blanche Neige des Petits Lapins Sauteurs de Haies.

Quand un jockey est désarçonné en pleine course, il perd de sa notoriété. Ce fait divers en fut la preuve. La Presse locale en fit ses choux gras durant quelques jours puis l’histoire disparut de l’actualité. Louise me tourna le dos, ce qui eût été pour un cheval un compliment à mon égard, et je fus contraint de tailler les haies et de ratisser les pistes en sable très techniques avec leurs flocons de polyuréthane et autres ingrédients plus légers sous les sabots. Chaque matin les chevaux écumants de sueur, les naseaux fumants comme des cheminées d’usine, passaient en soulevant l’air glacial de l’aube. Les cavaliers me faisaient un signe rapide avant de se rendre aux écuries. Là où les attendait l’autre travail, celui de l’amour envers ces plus belles conquêtes de l’homme, quand ma chute m’avait interdit d’appartenir à ce monde-là, à cause d’un mari jaloux.

Jasmine me regarde. Elle sait que je triche. Loïc n’a jamais existé. Je lui ai raconté cette histoire parce que je la trouve jolie pour son âge, et qu’ici on s’ennuie. Amanda a de grandes fausses dents et tremble un peu quand je lui dis : hue hue ! On t’attend pour continuer. Son dentier claque un peu, comme un sabot de cheval impatient. Justin raconte qu’un jour, quand il était jeune, il a gagné aux courses. Mais il ne se souvient plus de la taille de ses chevaux gagnants. Jasmine sait que je triche. Louise est un leurre, jamais un cheval n’est tombé dans un steeple chase. Jamais une balle n’a traversé ma selle. Mais que sait-elle de Louise, pourrait-elle à son âge être jalouse d’une femme que j’aurais réellement connue ? Être jalouse d’un passé révolu ?

Quand nous terminerons cette partie de petits chevaux, je raconterai à Jasmine comment j’ai mis mat le roi Poutine dans une sanglante partie d’échecs pleine d’embûches. Mais dans un petit lit, quand les infirmières et les aides médicales éteindront la lumière.

23 02 2022

AK

3 commentaires sur “Dernière course (avant la guerre)

    • En fait non, pas du tout. Mais ce matin, comme le monde entier, j’ai appris l’invasion de l’Ukraine par Poutine (son régime et ses armées, pas par le peuple russe qui bataille depuis des années pour survivre à ce dictateur). Donc, en fin de texte j’ai juste mis une touche sur l’actualité. Je vais mettre en ligne un dessin spontané (fait à 0h50 hier soir) que j’ai colorié tout à l’heure justement à cause de l’actualité…

      Aimé par 1 personne

      • Poutine a de telles casseroles dans son propre pays qu’il lui faut maintenir son pouvoir à tous prix d’où (entre autre) une guerre.

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