L’éléphant et la souris.

Gorbi et Bargou jouaient dans la cour de récréation. Ils avaient inventé un jeu, « l’éléphant et la souris », et pour jouer à ce jeu, il fallait avant tout se courir après, entre deux séances de salle de classe, durant laquelle aucun élève ne bougeait, sauf pour lever le doigt, ce que tous faisaient en même temps sous le regard attentif de la maîtresse. Quelques flocons tombaient encore dans la cour d’école et courir réchauffait les gamins en cette fin du mois de mars, en cet hiver qui n’en finissait pas. Les vitres des fenêtres, qui donnaient sur la cour, avaient perdu les fleurs de givre qui habituellement les décoraient, et faisaient place maintenant à une épaisse buée où les gosses situés à proximité dessinaient d’étranges messages remplis de poésie enfantine. Le sol, sur le chemin qui menait à l’école commençait à peine son dégel, formant une fine graisse de boue.

Gorbi et Bargou étaient assez bons élèves, se situant dans la moyenne des coups de bâtons distribués aux plus récalcitrants. Il suffisait, pour passer entre les mailles du filet éducatif, d’obéir et de réciter par cœur ce que la maîtresse leur inculquait. Une formule simple et terrorisante dont les gamins n’avaient nulle conscience. La preuve en est que quand les premiers avions ont survolé l’école, peu d’enfants ont levé le nez. Cela faisait deux semaines que ça durait, et parmi les privilégiés du collège nulle alerte ne s’inscrivait sur leur smartphone. Gorbi en avait volé à un touriste mais en ignorait le code secret. D’ailleurs, s’il l’avait connu il n’en aurait pas fait part à son plus proche pote, Bargou. Dans une stratégie de jeu entre l’éléphant et la souris, chacun cherche à gagner la partie. Au début, le jeu consistait à écraser les pieds de l’adversaire en leur marchant dessus. Celui qui gagnait par un pile ou face prenait le rôle qui lui convenait : écraser ou éviter les brodequins de l’autre gamin. Si celui qui jouait le rôle de l’éléphant ne pouvait atteindre les chaussures de celui qui jouait le rôle de la souris, c’est celle-ci qui raflait la mise, et inversement. Le jeu entretenait des paris de la part des autres écoliers, et l’un d’entre eux endossait le rôle de bookmaker, tout cela en catimini des surveillants et des professeurs, plus enclins à tripoter leurs propres smartphones qu’à surveiller les événements.

Gorbi était grand pour son âge. Douze ans. Dans ce pays austère étudier était un sacrifice familial et au-delà du sacrifice un travail quotidien était demandé à l’ enfant, étendre la paille ou traire une dizaine de vaches avant de quitter la ferme pour le bus et, plus loin, l’établissement scolaire. Il était, dirait-on, d’une corpulence fine et longiligne, d’un visage avenant mais tout puéril soit-il, attentif aux chimères que distillaient les vieilles peaux du patelin. Ses parents venaient d’ailleurs, d’une autre province, et les mégères locales lui cousaient dans leur ennui une mauvaise réputation.

Bargou, plus petit de taille, plus rondouillard mais d’une certaine morphologie athlétique, était la proie de ces vieillardes, un genre de prince charmant ressuscitant leurs lectures enfantines. Il avait treize ans, un joli petit ventre rebondi et quelques poils sur le pubis. Les femmes enclines aux fontaines de Jouvence se plaisaient à moquer sa joyeuse maturité pas encore éclose. Elles en faisaient leurs choux gras dans des discussions dans lesquelles leur avenir sentimental prenait sa part de nostalgie.

Ce fut durant un de ces jours paisibles que les enfants dans la classe levèrent tous ensemble les yeux au plafond, et non leurs doigts. Le ciel était silencieux. Pas un avion ne survolait l’école. Le bruit venait d’ailleurs, sourd, puis se fit plus sonore. Sur le chemin de l’école des chars passaient. La maîtresse dit : » restez assis et ne regardez pas ce qui se passe dehors. Ce sont des manœuvres militaires, comme chaque année. Collez votre nez aux pupitres, coloriez votre livre, et laissez passer le vacarme. Dans une heure le silence reviendra. Pour l’instant, la récréation est suspendue. » Gorbi et Bargou se lancèrent un regard qui en disait long : aucun élève ne pourrait parier, ce qui était terrible pour les gains que leur apportait le jeu « l’éléphant et la souris ». L’un comme l’autre économisait ses recettes jour après jour pour se payer soit une bicyclette soit une nouvelle manette de jeu vidéo. Le silence revînt, deux heures plus tard. Il était midi.

Il était midi quand les avions revinrent. Les smartphones des enfants privilégiés, des surveillants et des professeurs se mirent à vibrer en chœur. En même temps, des explosions assourdirent la périphérie de l’école, et il y eut un mouvement de panique qui fut vite stoppé par les injonctions du directeur déboulant dans la cour : « vite, tous les gosses au sous-sol, dans les réserves de la cuisine ! » Un quart d’heure plus tard, deux cents gosses et leurs maîtresses, professeurs, surveillants furent regroupés dans le grand sous-sol, entre frigos, chaufferie, bacs de nourriture, et réserves d’eau, collés les uns aux autres. Sans tirer à pile ou face Gorbi prit le rôle de l’éléphant et écrasa le pied de Bargou la souris. Personne n’avait parié, mais les deux gosses savaient qu’entre eux le jeu continuait. Pour le plaisir. Dans cet abri le chant des sirènes de la bourgade étaient à peine audibles. Les gamins se tenaient coi. Et lorsque les avions pilonnèrent l’école, tous ressentirent les murs trembler. La peur les foudroyait, comme si un orage avait lancé ses éclairs sur la tête de chacun d’eux. Puis, à nouveau, le silence. Un silence d’une autre nature, nu, épais, meurtrier.

De nouveau Bargou et Gorbi s’échangèrent un regard. Ils venaient de comprendre que « l’éléphant et la souris » n’était plus un jeu, et qu’en quelques minutes ils étaient devenus adultes face à une réalité à laquelle, jusque là, ils ignoraient l’enjeu.

09 03 2022

AK

https://www.lacoccinelle.net/259901.html (paroles en français de cette chanson)

3 commentaires sur “L’éléphant et la souris.

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