Mémoire d’une poignée (demain?)

Le jour où je partirai ne restera que la trace de mes doigts sur la porte de la chambre. Un fond d’alcool dans le cul de la bouteille sur la table de nuit et quelques mégots froids dans le cendrier. La lampe de chevet sera éteinte, mais depuis le temps qu’elle était éteinte, pas de souci, pas d’électrochoc. Les draps du lit seront sales, comme le sera ma vie : quelques femmes aimables, beaucoup de rêves, et aujourd’hui la fuite, dont je ne sais si elle est derrière ou devant moi, à cet instant où la poignée de porte témoigne encore de mon existence.

Hier encore une femme dormait à mon côté, le lit sentait son parfum, le mien pulvérisait ses miasmes de conquérant ambitieux. Il n’y avait pas de ciel, juste du sexe. Comme la terre rejoint l’horizon galbé des corps qui s’oublient. Je ne sais plus si entre nous une présence volubile s’intercalait, mais je me souviens très bien que les anges n’habitaient plus dans les oreillers en plumes de canards. C’est pour cela, sans doute, que je disais à Lola tu es mon oie blanche quand sa peau africaine venait en solstice se coller sur la mienne. C’était hier. Lola n’était ni la première mais sans doute pas la dernière. J’ai regardé mes doigts. Les lignes de ma main droite. Elles semblaient m’indiquer la sortie, mais de quoi ? Je n’ai jamais tué personne, et personne à ce jour ne s’est plaint de ma conduite ou de mes amours érectiles. D’ailleurs, dans ce petit bourg, qui n’est pas atteint d’érotomanie ?

J’ai vécu dans les savanes, les steppes et les déserts, et je sais qu’un jour mes traces dans les grottes d’Altamira ou de Lascaux ou dans la cave d’un champenois, que sais-je encore, effaceront mes doigts mes ongles et cette envie de vivre que porte à cet instant même la poignée de la porte d’entrée ou de sortie, tout dépend du sens dans lequel on se dirige, cette part obscure du devenir ou celle plus ambiguë de l’anéantir. Là est l’instant fatidique de la poignée. De cette main qui n’a ni chair ni rupture, seul le contact charnel de celui qui la manipule prend sens. Comme on saisit sa destinée et qu’ensuite s’en retourne le déclic de l’absence, le naufrage du désir ; et pourtant dehors, il pleut et neige, avril, un bon feu dans le poêle.

Toutes les nuits qui descendent du ciel sont les alcools maudits de mon cul de bouteille, la lampe de chevet, les mégots froids du cendrier qui chaque matin te demandent d’arrêter de fumer et l’herbe des savanes qui suit encore l’empreinte des chasseurs d’Altamira, et ta ligne de vie qui en vaut bien tant d’autres, sur les poignées de porte…

01 04 2022

AK

Grottes d’Altamira, Espagne (Cantabrie)

Et pendant ce temps là, si j’en crois l’article de Ouest France :

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