Ça a débuté hier soir. J’avais un stylo en main et une feuille blanche posée sur la table. J’avais envie. J’avais envie d’écrire, ou de dessiner l’oiseau bleu du voleur d’orange de Bécaud, pas du gougnafier richissime, celui-là je n’en ai jamais attendu le moindre chant qui puisse me réveiller à l’aube par son pépiement harmonieux, même s’il m’invite à me lever à l’aube pour aller bosser pour des prunes, quatre saisons sur quatre. Donc, face à moi-même, j’ai regardé la feuille : 80 grammes au mètre carré, voire plus. Fine et prometteuse comme une logorrhée silencieuse qui atteindrait son apothéose de signes et de ratures vers minuit. D’habitude en une telle situation, celle qui m’imagine chef d’orchestre dès que j’ai une baguette (donc un stylo) en main, c’est du Berlioz. La symphonie fantastique des mots qui se coordonnent parfaitement dans mon esprit, jouent et se régalent de la cacophonie ou de l’hermétisme de mes pensées. Je cours dans la montagne en cherchant l’oiseau bleu, délaissant l’orange fibreuse internautique et les réseaux sociaux. Je vole. D’une idée à l’autre. Je plume. Je bats des ailes et le papier blanc peu à peu se transforme, donne naissance à des histoires des dessins.
Mais hier soir rien n’est venu rejoindre mon imaginaire. La page blanche est restée blanche comme la robe blanche du cheval d’Henri IV. Comme la nuit durant laquelle je n’ai pas fermé l’œil. L’orange m’avait-elle volé l’inspiration, les gens m’avaient-ils vu au travers des fenêtres dont je ne clos jamais les volets, ou de tristes marchands de vents connectés croisés la veille sur le boulevard des Algorithmes m’avaient-ils ciblé, je ne sais. L’orange était devenue mécanique, et l’oiseau bleu virtuel. Bref, j’étais devenu un imbécile malheureux, comme le sont les gens à qui l’on promet une vie meilleure dans le pire des mondes : celui qui n’a rien à dire, rien à écrire, rien à dessiner. Le stylo n’a plus d’encre, la mine du crayon est dans une des poches de vêtements suspendus dans la salle des pendus de Liège, ancienne mine de charbon devenue un musée, ailleurs les gosses dessinent la guerre, leurs mains ne tremblent pas, ils sont trop jeunes pour comprendre pourquoi les parents parlent de nuits blanches. L’oiseau bleu sur l’écran raconte si l’on s’y penche quelques images illusoires, qui fabriquent souvent des histoires factices, des symphonies fantastiques pleines de fausses notes ; alors le crayon tombe à terre lorsque l’aube point, qui colore de rouge le papier resté seul sur la table : blanc-seing paraphé avec le sang d’une orange machiavélique qu’un oiseau bleu viendra picorer, boulevard des Algorithmes.
26 04 2022
AK


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