Des fois, sans paraphraser Jourd’hui, je me lève tard. Mes idées sont encore endormies, mais je pose d’abord mon pied gauche sur le faux plancher, pour entretenir une relation plus stratégique, plus spirituelle, avec mon pied droit, ce grand fainéant qui investit mes pantoufles en hurlant « debout, c’est ton tour de préparer le petit déj’ ». Tout comme je ne retourne pas ma baguette de pain ni ne dirige un couteau sur la table en direction de ma compagne, sauf quand je suis ou pourrais être en colère car le rôti de bœuf est froid et les frites trop cuites. Mais dans un autre monde, ignoré des enfants de moins de cinquante ans, la poésie régnait.
Comme les pommes de Guillaume Tell se refusaient du côté de Martigny, ma compagne (Zab) et moi sommes redescendus en France, empruntant pour ce faire un petit chenillard avec vue sur le glacier du Mont Blanc (?). Ainsi finîmes nous par atterrir à Alès, cité charmante. Là, nous ouvrîmes une carte routière et notâmes une dizaine de villes pouvant nous emmener plus loin que ce café où nous étions, un poil désargentés. Dix villes furent inscrites au crayon, chacune pliée dans un bout de papier, à la pioche. Béziers, Montpellier, Sète, Uzès, bref tout ce pays du sud dont ne voulaient pas les helvètes. Nous avons pioché : Bagnols sur Cèze . Un type rencontré dans un café nous a offert de nous loger. Mais je crois que nous avons dormi dehors, son adresse était bidon. Le lendemain nous avons trouvé du boulot. Dans un petit domaine viticole. Les vendanges se faisaient à la main, à l’époque. Le nom de la commune était prédestiné : Connaux.(c’est vérifiable). Nous avons pu être embauchés, Zab et moi, pour environ le mois que nécessitait la coupe dans les parcelles.
Les différentes personnes qui taillaient les grappes, celles qui les transportaient dans la hotte et les versaient dans la remorque étaient de la famille ou des amis proches, des villageois enjoués. Nous, qui ne faisions pas partie du cercle, tentions de ne pas écouter le patron, pied-noir d’une quarantaine d’années, raciste et homophobe, dont les parents avaient subi les affres de l’Algérie rendue à l’indépendance. Mais deux blancs coupaient les grappes et c’était bien ainsi. Nous logions dans une pièce assez simple. J’ai oublié si nous étions nourris, je ne crois pas, mais nous avions à disposition une belle cafetière jaune, de ces cafetières dont on remplit le module supérieur de café, puis dont l’eau chauffée dans une bouilloire rustique est reversée dans le pot, par filtration. Faire bouillir l’eau et la verser ensuite dans la partie supérieure contenant le café. Simple et efficace, pas du jus de chaussettes.
Le propriétaire, notre patron donc, était con, mais correct. Tous travaillions bien, autant les femmes d’entre deux âges du pays que les quelques jeunes adultes du voisinage, un environnement comme il convenait à l’époque aux gens que personne ne venait contrarier. Dans les rangs de vigne nous nous éloignions, tant que faire se peut, des diatribes du gaillard, et le vent, le ronflement du tracteur, chassaient de nos oreilles bourdonnantes les propos indécents. Comme d’habitude (!) nous remplîmes notre contrat. Le patron nous serra la pogne et nous remît un chèque chacun : nous étions riches !
Alors, que peut-on faire à Connaux un vendredi ? Eh bien, c’était simple : nous sommes allés à la Poste ouvrir notre premier livret de caisse d’épargne. Il n’y avait pas encore toute cette bureaucratie qui recule l’immédiateté des démarches. Nous sommes ressortis, le livret oblitéré en main. Je crois qu’il était rouge, sans en être sûr, mais c’est un détail. Nous étions heureux d’en avoir terminé avec ces sécateurs, ces seaux et ces hottes, avec ce blablateur de Connaux, bon patron je le répète. Nous sommes partis le lendemain. Dans notre sac à dos une antique cafetière somnolait, jaune comme cet or que nous avions gagné à la sueur de nos fronts, de nos mains, et de notre liberté à nouveau retrouvée.
07 05 2022
AK
PS : arrivé à l’heure de la retraite, tous ces petits boulots agricoles (tabac, vendanges (4), maïs tri des semences travail de nuit en usine et récolte en banlieue parisienne de maïs semences) ont pris plus d’un an de ma vie. Mais zéro point supplémentaire pour le calcul de ma pension de retraite. Celles et ceux qui y ont consacré leur vie, les ouvriers agricoles, au bout de leur chemin ne mangent que des cailloux. C’est ainsi.

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