Un tartarin de lion.

La dernière fois que j’ai mangé du lion, c’était à Tarascon, chez mon oncle Tartarin. Je ne sais plus à quelle sauce il l’avait cuisiné, mais je me souviens encore très bien de son nez plongé dans quelques grammes de farine et de cette odeur de poudre qu’il nous fit partager dans nos narines. Mireille, son épouse, avait dressé la table comme une artiste de cirque tient son fouet à mayonnaise quand le fourneau rugit. Mireille avait la vocation du dressage, mais ses six chats avaient du mal à obéir sous ce soleil méditerranéen au ciel aussi bleu que ses yeux et de quelques hématomes sur ses bras. Tartarin là-dessus nous racontait que dans le lit, alors que le couple dormait, ses rêves répétaient le recul des coups de fusil que ses rêves négociaient entre deux ronflements de canon partagés sur la même couche.

Nous étions attablés sous un immense platane qui ombrageait la terrasse de ses larges feuilles. Pour compter le nombre d’hôtes assis autour de la table en bois, il fallait commencer par le premier verre de pastis. Ensuite, au fur et à mesure de l’avancée des tournées, inutile. Le village entier n’y aurait pas suffi. Mon oncle Tartarin était un brave gars, un peu vantard, certes, mais qui aimait nous raconter la joie de vivre dans des récits qui sentaient la crotte de lièvres formant de minuscules boulettes, que l’on suit comme les gosses jouent aux billes, dans les herbes mises à plat, qui deviennent à force de passages, des pistes. Il évoquait souvent l’éloquence de ses cartouches dans les petits matins, quand la brume jette encore les dernières rosées sur l’aube naissante. Il nous racontait parfois qu’après une nuit de fête adolescente il s’était enfui au bord d’un bois et avait surpris des biches. Et ce renard, à deux mètres de lui, lui immobile et le goupil étonné le regardant dans les yeux avant de s’enfuir. Animal qu’il avait ce matin là revu sur trois espaces différents, guettant les poules qui s’éveillaient dans la cour.

Mais ses plus beaux souvenirs restaient imaginaires. Combien de cocus éminemment cornus avait-il occis, sa cervelle en ignorait le nombre, et nous, par amusement, le questionnions : des noms des noms ! Nous pensions le prendre en défaut, car le repas s’achevait et nous étions tous ivres. Il se leva, chancela légèrement et alla dans la maison. Il en revînt, un petit calepin en main. Il l’exhiba devant l’assemblée, bras levé et sourire aux lèvres. Voici la liste, mais elle n’est pas exhaustive, nous dit-il.

Sans dévoiler les noms que contenait ce carnet (propriété exclusive des héritiers), nous pûmes lors de ce repas consulter le fameux calepin. Une liste impressionnante de dictateurs, d’autocrates et de financiers véreux de ministres corrompus et de menteurs invétérés y figuraient. L’oncle Tartarin n’avait pas menti, nous avions bouffé du lion, du vrai, du lion croqueur de bouffons. Cependant il nous rassura : des lions, il en restait assez sur la planète pour dévorer les derniers salauds, fussent-ils munis de missiles nucléaires.

07 05 2022

AK

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