Dans la rubrique Pépé radote : la fable de l’ours et du mouton (avril 2018)

Dans notre lointaine province, depuis des décennies, voire des siècles, la question s’est toujours posée : pourquoi quand l’ours danse le mouton saute-t’il ? (et vice et versa, quand le mouton saute l’ours danse). Eh bien, la réponse est très simple : quand l’un est content l’autre le regarde d’un mauvais œil.

Ainsi l’ours est bougon, plutôt solitaire, mais placez-le dans une cage. Vous le verrez alors tourner comme une toupie, impatient d’aller au bal. On dit souvent qu’il est mal maquillé, ce qui signifie qu’il s’est mal léché les moustaches et que sa gomina coule dans son cou velu. Pourtant, observez ses griffes, tendrement entretenues, aptes à cueillir des myrtilles qui colorent ses pattes et le rendront, sur le parquet festif, excellent danseur. Cependant, jeunes femmes, protégez vos escarpins, car l’ours est balourd et souffre d’un complexe d’intériosité, dû à sa longue période d’hivernation dans des cavernes plus sombres que les caves des grands crus bordelais, quand on éteint les lumières.

Le mouton, quant à lui, est beaucoup plus fantasque. Le Mérinos, par exemple, s’installe dans les matelas et il faut payer le prix fort pour coucher avec lui. Par contre, le mouton de nos contrées, hormis les brebis qui font un excellent fromage (avec l’aide des bergers, mais nous y reviendrons plus tard), se contentent de brouter l’herbe fraîche. Ils se noircissent le museau et se saoulent de ces brins d’herbe à moitié calcinées, au sens primaire comme au secondaire. Si vous rencontrez un troupeau de moutons dans les alpages en début d’Été, leur museau tout noir n’est pas, comme on pourrait le croire, dû à une ébriété anté-estivale avant l’afflux des touristes en sandalettes, mais aux écobuages qui chaque année incendient les prairies et, hélas, quelques bergeries. Il faut admettre que la différence essentielle entre le mouton des alpages régionaux ( races : lourdaise, barégeoise, tarasconnaise, castillonaise et nénèze) et le Mérinos réside dans le fait que celui-ci saute plus aisément dans (et sur) les matelas que la race commune qui manque de ressorts et se contente de brouter, de suivre le triste cours de sa vie esclave, surveillé par des patous (chiens des Pyrénées aussi gros que des ours polaires), patous prêts à les précipiter dans des ravins quand l’ours sonne à la clochette de la bergerie (mais jamais quand il y a des touristes) et que les patous font la sieste devant la télé avec leur maître (au journal de 13 h de TF1 uniquement).

Une étude récente a montré que si le mouton local saute, c’est pour se moquer du Mérinos (mais il a du boulot), mais aussi de l’ours. Car le mouton a cette capacité que n’ont pas les autres : il saute le pas, et notamment celui de l’ours, quand il écrase ses grosses pattes sur les jolis mocassins de sa partenaire. Cela s’est vérifié scientifiquement, à moult reprises, notamment dans la pratique du Tango, apogée subtile de la danse de l’ours et du saltimbanquisme du mouton. N’oublions pas cependant que le moindre canard dans l’orchestre peut créer une discordance phonétique dans le creux de l’oreille de l’ours qui lui fera commettre le mauvais pas. Des chercheurs de l’univers-ursidé de Californie font actuellement des recherches en Colombie Britannique (avec l’autorisation des agents canadiens pour la protection/éradication des grizzlys roupillant dans les poubelles de Vancouver). Nous trouverons bien, au pied de notre petit pays, un professeur émérite nous instruisant de l’avancement de ces recherches. C’est souhaitable.

Parlons maintenant des intermédiaires, entre ces deux rigolos pas risibles que sont l’ours et le mouton. Parlons du berger, oublions la bergeronnette qui frétille dans les jardins publics et les caniveaux des villes qui puent. Soyons sérieux. Je crois bien qu’il s’appelait Claverie, c’est un nom du coin. Ils étaient deux frères, célibataires, et habitaient la presque plus haute maison du village. Nous étions jeunes et venions retaper une vieille grange, le week-end. Sur le chemin muletier, il montait ou descendait, les cuves vides en montant, pleines en descendant. Je ne me souviens plus à quelle fréquence, et puis, en semaine, nous étions au lycée. Les pâturages se trouvaient, pour lui, à environ une grosse heure de marche. La mule portait les bidons, un chien l’accompagnait. Il était content de nous croiser, juste parce que nous étions là, dans la montagne. Une présence constructive. Il faisait son métier, dans la solitude des bergers de l’époque. C’était un homme robuste, comme en fabrique la montagne. Mais seul. Comme le sont les hommes de ces espaces là : immenses et inexistants dans la salive du silence.

On ne parlait pas d’ours, à l’époque, sans doute les bergers en étaient-ils les seuls représentants. Les troupeaux étaient moins nombreux à garder, (son cheptel ne devait pas excéder 200 moutons), les fromages avaient du goût et personne ne mourait de faim, mais déjà beaucoup d’agriculteurs mouraient d’amour, de vieillesse et de pauvreté. Il n’y avait qu’une chaîne à regarder, celle qui remontait leurs yeux sur la télé et ses dérivés. Comme aujourd’hui.

Aujourd’hui, c’est quand ? Faudra-t’il faire danser les ours, sauter les moutons pour enfin trouver ce sommeil dont chacun d’entre nous ne sait s’il le trouvera ?

D’autant que le loup viendra, figure qui effraie les enfants. Quant au lynx, ses grands yeux et ses belles oreilles, eh bien, disparaîtront à jamais. Rassurons-nous : nous prenons le même chemin de nuit ( en nyctalopes aveugles).

AK Pô

14 04 2018

Ptcq

Terre des ours

6 commentaires sur “Dans la rubrique Pépé radote : la fable de l’ours et du mouton (avril 2018)

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