On dit communément « perdre son temps ». Parfois, on en gagne, d’autres on le trouve : « et vous avez trouvé le temps de faire ça ? ». Un minimum de logique permet donc de constater que celui qui trouve le temps en profite plus que celui qui le perd. C’est ainsi qu’il m’arriva un jour de rencontrer un individu qui passait sa journée à perdre son temps. Avouer que sa fréquentation me fut des plus profitables relève du simple bon sens. Car, pendant qu’il en perdait, je ne cessais d’en trouver.
Mais trop de temps en poche alourdit la conscience. Au début, j’en distribuais ici et là, à la sauvette. Puis j’en vendis. Et tout en suivant l’individu dans son ennui le plus complet, je gagnais énormément d’argent. Mais les temps changent. Des gens, de plus en plus nombreux,vinrent me réclamer à cor et à cri de leur céder un peu de temps, et si possible, du bon. Magnanime, je leur laissais quelques moments, au prix fort malgré tout. Cela n’allait pas toujours sans mal, et peu à peu je me mis moi-même à perdre mon temps à force de leur en vendre. Quelques perfides en profitèrent alors pour me prendre tout mon temps, sous prétexte de discussions serrées quant à la valeur vénale du temps que j’étais censé leur proposer.
Bref, la ruine advînt. L’individu à l’origine de ma fortune disparut dans l’oubli d’une vaste métropole. Et je me retrouvais seul, à rechercher du temps perdu. J’étais enclin par mes recherches à une grande sagacité, si pressé de refaire fortune, que dès cet instant je n’eus plus le temps de faire quoi que ce soit. Et aujourd’hui, le long des ruelles où je déambule, les gens disent dans mon dos, d’un air triste : « regarde, comme le Temps passe… »
21 05 1982
AK

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