Les ânes sont-ils bilingues ou les hommes sont-ils seuls ?

J’entends un âne braire et sans vraiment comprendre je saisis soudain que c’est mon écho qui résonne. Je ne sais au fond dans quelle vallée je me suis perdu quand j’ai posé ce sac qui contenait mes mots, mais je me souviens que la neige déjà traçait l’ empreinte de mes pas sur la blancheur de cette fausse vierge automnale. Le ciel balançait sa couleur au-dessus des nuages, mais l’espoir tombait en pluie quand je me suis abrité sous le seul rayon qu’était ma vie : la solitude. Alors j’ai ri, pour une fois. J’ai pensé à l’âne. Je l’ai même revu : un mur de pierres sèches l’empêchait de sortir de son enclos, sur une île de l’Atlantique, mais ses braiments inondaient le désir de partager sa joie de vivre avec la femme qui pissait derrière le muret. Un moment, je fus jaloux, c’est vrai. Mais pour qui un jour a voyagé l’idée de dieu ne rassemble que des troupeaux qui vont par hasard où le vent des guerres les pousse. Chaque champ devient bataille, chaque récolte devient rançon. Le seul verbe qui désormais prend tout l’espace est : AVOIR. Quant au verbe ÊTRE, il ne se conjugue qu’au passé. Mais le passé est un temps mort, comme l’âne qui brait, animal qui ne tire plus les charrettes, ne porte plus un chapeau entre ses oreilles, animal dont les enfants parfois le différencient des lamas, qu’ils ont vu au zoo, jamais dans la campagne.

Alors à l’écho de ma voix, de ma voie, du bruit des rails qui vibrent sous la locomotive, des tressauts de souvenirs qui montent descendent et au final s’absentent, succède le braiment de l’âne que je suis, dont je suis le parcours, tant suivre c’est vivre dans un troupeau et oublier qu’un temps on s’est cru libre. Tout n’est devenu que barrières, pierres sèches, et l’homme brait quand l’âne broute dans le pré l’herbe tendre des jours oubliés, quand ses sabots traçaient sous les premières neiges d’automne le chemin vers la solitude des hommes, qui n’avaient plus, pensaient-ils , plus besoin de lui. Comme si « avoir » dominait « être ». L’homme est devenu auxiliaire, dans le sens militaire. Et l’âne au fond de cette vallée conte mes mots aux brebis qui sont maintenant encerclées dans les espaces clos de l’hiver qui approche. Mais jamais il ne commence son histoire par « il était une fois », juste par la citation : Asinus azinum fricat.

09 11 2022

AK

4 commentaires sur “Les ânes sont-ils bilingues ou les hommes sont-ils seuls ?

  1. Congratulation de cabot à cabot, sauf que moi je n’ai pas de laisse (et aucun de nous n’a de laissées) et préfère le cabotage au cabotinage, mais seul le deuxième m’est, à présent, autorisé. Non, être n’est pas qu’avoir, ce peut être aussi avoir eu.

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