Carrefour du Gros Lardon (mars 1986)

Il hésite, songe qu’un carrefour est déjà une rencontre. Son œil se tourne sur le jupon d’une femme, qui passe. Passe avec nonchalance devant son regard atrophié. Il tire de sa poche un paquet de cigarettes molles et contente en le palpant son torse bombé. Se dit que la nuit est splendide. Son œil agresse une starlette qui évolue sur une bouche de métro, sur le trottoir. Il sait où il va.

Moi non.

Je le suis.

Au carrefour il rencontre un gros porc à qui il demande l’heure. L’autre grouine : « presque neuf heures ». Il le reprend : « je vous demande l’heure exacte. Quand vous allez dans un bistrot on vous donne un ticket incluant le service compris. Vous profitez des 15% en emportant le cendrier et l’eau de Seltz. Bref, l’heure c’est l’heure ! » Le gros porc rectifie en regardant sa Rolex, et poursuit son chemin.

Moi non.

Je le suis.

Une femme exceptionnellement seule le toise. Il atrophie son regard avec nonchalance, tire de sa poche un revolver et contemple son torse bombé. Se dit que la nuit est idéale. Son œil vise la plus tendre des entreprises et le revolver le plus doux des coups. La rencontre est déjà au carrefour. Alors il hésite. Il hésite sur la texture du jupon ; les jupes à volants sont si andalouses.

Moi non.

Je suis grec par ma mère.

Mon père était actionnaire dans une fabrique de cendriers et de bouteilles d’eau de Seltz, alors quand vous allez dans un bistrot, 15% du lieu vous appartient, sauf le temps qui court, mais franco de porcs. Demander l’heure à un carrefour est approximatif. L’heure c’est l’heure mais le bonheur c’est autre chose. Il rectifie son chemin, qui le poursuit. Presque neuf heures et une trentaine de minutes. Elle arrive.

Moi non.

Je suis mauvais bougre, par mon père.

Il toise une femme extraordinairement habitée par la solitude, la lorgne de ses yeux torves et la dénude du bout des dents. Les porcs sont gras et les quais de la Seine tristes. Une pluie fine habille à présent la nuit. Il atrophie sa nonchalance pour mieux se fier aux seins qui se balancent devant lui, portés par une belle, de nuit. Vous profitez des 15% ? croit-il entendre en la croisant. Ses poches sont pleines de revolvers et les yeux, n’en parlons pas. Les jupes à volants sont si andalouses qu’elles rendent jalouses les toréadors. Le carrefour est au rendez-vous. Imperturbable. Mais la rencontre est franco de porcs et de taureaux. L’heure c’est l’heure et le bonheur s’est planqué dans un bestiaire.

Moi non.

Je le suis.

L’eau de Seltz il la boit entrecoupée de whisky et les cendriers il les noie de mégots argentés. Il hésite à écraser les cigarillos, songe qu’un carrefour est comme un hall de gare. Son œil tournique. Il sait où il va. Il demande l’heure au lampiste de l’hôtel et le nombre d’étages à gravir. Il prend l’ascenseur et demande à l’andalouse d’exciter l’escalier. Le frou frou des volants au carrefour de l’amour agit en lui comme un incident de parcours. Il trébuche sur le septième palier.

Je le sais.

Je le suis.

Elle connaît la chanson qui n’est même plus refrain.

Elle connaît le refrain qui n’est plus musical,

Elle connaît la musique qui n’est que gymnastique.

Elle, se dit que la nuit est splendide

Qu’une pluie fine vêt à présent de billets sa solitude

Elle balance ses seins et tout le bazar

Dans le bestiaire où le bonheur s’est planqué.

Je le sais.

Je les suis.

Il hésite. Sa chemise lui tient chaud au cœur. Le bonheur s’est planqué très loin de ses épaules. Tout à coup, il se sent gros porc vautré sur ce corps qui fond. Il se demande quelles formes vont prendre ses cigarettes molles, si les volants vont vouloir tourner, si les jupons vont virevolter, si les 15% vont être exploités pleinement dans son acte charnel. Il a accroché au lampadaire de sa pensée l’illusion d’un plaisir marchandé. Les porcs aussi regardent la mort en face  mais n’en diffèrent pas l’instant. Lui, si.

Moi non.

Je suis déjà en partance.

Elle joue ce jeu qui semble si bien se jouer du joueur. Elle n’hésite pas. Au carrefour, autant de rencontres que dans un hall de gare. Les non chalands empochent leurs 15% aux guichets de l’amour, tarif réduit pour les plus de soixante ans et les enfants de troupe. Il veut qu’elle lui dise tous ces mots qu’il n’a su inventer : cendrier, eau de Seltz, mégots argentés, mais les jupes à volants sont si andalouses et les escaliers de la Butte si abrupts que la fatigue l’emporte au diable.

Moi non.

Ma vie s’offre en pente douce.

Dans ce lit de misère elle lui tend un laisser-passer qui le conduit à la mort. Il sort seul de l’hôtel, il pleut. Au carrefour les voitures ne s’arrêtent pas, les artères de la ville se gonflent de circulation sanguine, et il tombe, renversé par le brusque coup de volant d’un porc qui, comme lui, regarde les femmes et ne s’arrête pas.

Je téléphone à sa mère :  » Votre fils est mort ». La mère est encore jeune, me répond : « j’hésite à en faire un autre ». « Pas de souci, rétorquai-je , avec moi vous ne prendrez aucun risque, je suis celui qui suit. »

29 mars 1986

AK

6 commentaires sur “Carrefour du Gros Lardon (mars 1986)

    • Merci Maëstro ! Ce sont des bricoles qui se cachent dans de vieilles poches en plastique, mais parfois j’en souris !
      Bon WE et ne grelotte pas dans ton logis, fais comme moi, attends janvier et ses quatre pulls sur le dos.

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