Nous verrons…un monde aveugle (épisode 2)(02/2010)

Nous verrons…un monde aveugle (épisode 2)

Quand le génocide eut atteint toutes les villes, toutes les campagnes et l’ensemble des bunkers dorés de Dubaï et des îles Caïmans (entre autres), que l’Economie mondiale licencia tous ses acteurs, présidents, salariés,consultants sans préavis, signant son arrêt de mort absurde en tous lieux, vérifiant par le silence des machineries gigantesques le véritable envers du décor, on commença à voir dans les rues des mégapoles les premières meutes de chiens errants, puis, très rapidement, des hommes, des femmes, des enfants et de rares vieillards égarés cherchant partout un moyen de subsistance. La gratuité s’offrant au monde, dans la plus grande incompréhension, dans la totale incohérence apparente. Oui, apparente.

Depuis des générations, ces gens différents d’allures, de peaux, avaient la même destinée : être pauvres, se nourrir, se loger, construire leur vie avec peu, ce peu qui, pour d’autres, était cet insuffisant abject, cette négation du bonheur, cette incapacité à admirer la beauté dont ils étaient les fiers pourvoyeurs, eux, bâtisseurs d’empires industriels, de tours octométriques, de palmariums artificiels saupoudrés de villas somptueusement surchargées d’égocentrisme pompeux, avec vue sur une mer qu’ils ne regardaient jamais, pas même du tillac de leurs bateaux de croisière ancrés au port. Tristes pourceaux maintenant secs et blanchissant au soleil de l’absence,dans cette auge funeste qui est leur véritable royaume, leur unique conquête tangible.

Sortirent des cabanons les bâtisseurs de cathédrales, les moissonneurs de lilas, les cueilleurs de cerises ; les oiseaux brisèrent leurs cages, les montagnes leurs chaînes, offrant aux voyageurs de fabuleux passages, par lesquels le climat émigra selon l’air du temps. Les frontières s’ouvrirent à la réconciliation des peuples et non plus à la division des empereurs, les pingouins épousèrent des otaries, les orignals mêlèrent leur sang sous les mélèzes avec des caribous ivres de sirop d’érable, des milliers de chevaux, d’éléphants, de chameaux, permirent aux uns d’aller plus loin aux autres de venir des confins, les échanges commercèrent de paroles et de contes.

Ici on labourait, là on tissait, ailleurs on bâtissait de grandes maisonnées aux styles métissés, phalanstères, pêcheries, chantiers navals, on enjambait les larges rivières par des ponts en bois issus de forêts replantées, on forgeait des engrenages d’horloges sans aiguilles, on perdait le temps et les enfants s’amusaient à le retrouver dans des mares où croassaient des grenouilles. On réapprit à saler les cornichons, à plumer les poulets, à peler les cochons, à danser en se marchant sur les pieds.

Que c’était beau, tout ça, on croit rêver, on marche sur les mains, on vole en plein nuage sans se mouiller, on habite les lotissements du ciel et le corbeau partage son fromage avec le renard, bref on n’y croit pas une seconde.

par AK Pô

22 02 10

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