Je me souviens d’un jeune homme, qui était mon frère en ce temps-là, et dont le « Levis » était raide et tenait debout tant il était cradingue. J’en ai conservé l’odeur de ces gens qui, n’ayant jamais navigué sur les mers, gardent ce goût amer de fraternité disloquée sur les récifs de la vie. Ce jeune homme a vieilli, est devenu sans doute un fantôme, car si je pense à lui ce soir c’est mon pantalon qui me le remémore, suspendu au fil à linge du jardin. La même marque, dans l’immobilité de l’air, impassible sous le soleil, braguette ouverte sur le néant. C’était mon frère en ce temps-là, ses racontars initiaient ce que je voulais être plus tard, comme un héros de bande dessinée dont on suit les épisodes dans les revues, quand celles-ci reviennent lors de repas de famille, ou de nouvelles diffuses, quand le père signe un chèque qui assure quelque part la survie de l’étudiant inscrit aux Beaux Arts de Paris. Ce qu’ignoraient les parents, c’est qu’il ne suivait pas les cours, mais passait d’une année sur l’autre ses examens bidons avec réussite, alors que je redoublais ma première année au lycée. C’est ainsi qu’il a mené son destin : talent, puis arnaques, menteries, traficotages, bref sa réussite est devant mon souvenir : une urne de céramique installée dans le funérarium ; ça sent encore le pantalon usé, sale et puant d’un être , ce qu’ était mon frère en ce temps-là.
Pour autant je ne suis pas ce dément qui a détruit tous ces pots en pocelaine un soir de pleine lune dans le cimetière du village. Mon histoire pourrait en effet le laisser croire. Descendre des cendres c’est aussi partir en poussières, mais je suis sans arme ni haine pour m’attaquer aux morts, fussent-ils réduits en poudre. On prend souvent ses réalités pour des rêves et ses souvenirs pour des preuves d’existence. C’est une erreur. En fait, ne résistent au temps que les anecdotes. Elles sont plus nombreuses que l’existence elle-même. Jusqu’à devenir des histoires d’absence réitérées lors des repas familiaux, moment privilégié des fêtes où chacun, un verre à la main, se souvient de tous les membres décédés de la famille, des amis lointains perdus dans les îles de la mémoire embrumée . Et l’un raconte l’histoire du pantalon qui tenait seul tant il était cradingue, tiens, reprend un autre, c’est comme la grand-mère qui faisait sous elle et dont personne ne nettoyait les fèces, ou du cousin qui tomba dans la fosse septique pleine de doryphores.
Pourtant, personne n’évoqua le bris insensé des urnes funéraires. Pourquoi s’en soucier ? Tous les convives, femmes et enfants compris, savaient pertinemment que Dieu était mort et ne pourrait témoigner devant les juges bien réels. C’est même pour cela que la famille entière était réunie, ripaillant et buvant sur le cénotaphe. Sur le fil à linge pendait, à côté du « Levis », un hareng saur qu’un oiseau, de son bec couturier, avait suspendu, en hommage à celui qui fut mon frère, il y a bien longtemps.
22 12 22
AK

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