Si l’ennui est la mère de tous les vices, prends ton temps pour revenir à la maison, mon tournevis est las et mes mains engourdies. Le monde est si petit qu’un seul tour suffit à l’enserrer entre les doigts de l’oppression. Et Charlène riait, elle qui n’avait vu aucun homme lui sourire sauf peut-être Juan, qui coupait le raisin en automne et couchait avec des ourses étoilées en hiver, quand le froid cisaillait ses mains de vigneron que seule la paille réchauffait de son matelas dans l’étable où dormaient vaches et taureaux.
Charlène aimait les contes printaniers et les champs de colza qui inondaient sa chevelure aux reflets bleutés sous le soleil de l’aube.
Juan avait grandi dans l’Alentejo, sous les arbres éloquents qui laissent à l’ombre leur part de sécheresses et de prairies, quand la pluie cesse de tomber durant les mois d’été.
Mais la pluie avait migré vers le nord, très loin de son enfance d’alors. Il ne rencontra d’ourses que dans les hauteurs pyrénéennes, C’est ainsi qu’il trouva refuge dans une grotte dans laquelle s’abritait une bergère quand l’orage survenait, que les moutons faisaient un étrange cercle, serrés les uns contre les autres, la tête courbée vers le sol. Elle s’appelait Bernadette. Encore pubère, car l’âge est long à rendre les jeunes filles femmes, elle ne sentit pas immédiatement la texture de l’intrus, et à peine son odeur. L’eau ne bénissait pas encore les fourrures de ceux qui les portaient. Tout restait du domaine sensitif et olfactif, lui sentait l’ourse mais son étoile zodiacale respirait les grands espaces de l’Alentejo quand Bernadette sentait l’inégalable parfum de la jeunesse.
Ainsi finirent-ils par s’unir dans la grotte par une nuit d’orage intense. La foudre sourdait ses coups et la mignonne enfin connaîtrait l’extase. Alors qu’embrasés dans leurs rapports amoureux soudain s’alluma une lumière blanche d’une intensité semblable à celle de l’éclair. Apparut une femme, blanche, vêtue d’une longue robe translucide, portant un chemisier bleu, un voile qui masquait sa chevelure brune sans néanmoins l’obérer. Que venait-elle faire dans ces ébats amoureux ? Mettre un peu de modernité, ou simplement s’offrir à la sainte Trinité ? C’était un mystère.
« Je m’appelle Marie et il fait froid dans ce pays. Je cherche une pelisse plus adéquate pour me réchauffer et l’odeur des vôtres m’a attirée. Puis-je goûter de ce réconfort avec vous ? »
Bernadette soupira. « Bon, dit-elle, il n’y a pas de verrou dans l’amour. Juan récupère un peu de son souffle andalou, plus poétique dans ses gestes que l’Alentejo paisible, si proche et si lointain, et venez, Marie, coller votre corps blanc comme neige, il saura vous faire fondre sous sa pelisse et ses caresses. Quand on n’a que l’amour, faut bien le partager ! Je vais traire mes brebis en attendant, l’aube pointe ! »
Charlène ouvrit les yeux. Le matin avait déposé sa rosée en toute discrétion et les merles s’entretenaient en pépiant gaiement dans les arbres. Des bourgeons naissaient dans les branches encore nues de la nature. Quelques ourses donnaient naissance à de nouveaux tambourineurs de casseroles spatiales, les agneaux non encore découpés pour Pâques suçotaient les mamelles des brebis. Charlène ouvrit les yeux, sursauta en voyant que je n’étais pas rasé, malgré les tonnes de mousse qu’elle avait investi en achats prévisionnels dans le rayon spécialisé du supermarché. Pourtant, aucun commentaire ne remonta à ses lèvres, dont je devinais le fin duvet bleuté naître sur le haut de la fente buccale. Encore endormie malgré ses yeux ouverts, je me souvins de ma mère, de ses sévices, de l’ennui qui régnait en maître à la maison.
Mais je laissais Charlène finir sa nuit avant de l’égorger, comme le veut la tradition.
18 05 2023
AK

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