article interview Philippe Pujol dans Libération.
Après l’interpellation de l’auteur présumé du meurtre de vendredi, le procureur de la République a une nouvelle fois souligné l’«ultra-rajeunissement» des auteurs. Un phénomène qui n’est plus si nouveau, mais qui semble s’accélérer. Comment l’expliquer ?
Ce qui est nouveau, c’est un rajeunissement dans le passage à l’acte criminel. Ça s’explique très simplement à partir du moment où le trafic a évolué vers un modèle ubérisé : les grands bandits ont laissé le terrain le plus dur aux jeunes. On prend des gamins qui ont des vulnérabilités, des pathologies diverses et variées, sociales, mentales. Ils sont nourris au «lifestyle dealer» et ça dégénère en ce que j’appelle le «Kalachnikov dream», le fantasme de l’ascension sociale par les stups – c’est le mythe de Scarface. Ces jeunes-là sont entre eux, sans adultes, et avec des armes. Et ils exploitent les uns les autres leur vulnérabilité.
C’est la colonne vertébrale de votre livre : ces quartiers populaires sont des «fabriques à vulnérabilités» dont se saisissent les réseaux.
La vulnérabilité, c’est une faiblesse qui s’exploite. Ça peut être une faiblesse économique, mais ce n’est pas le plus puissant. La deuxième vulnérabilité est parentale. Non pas que les parents soient démissionnaires – c’est rarissime –, mais ils sont débordés. Il y a aussi les mères seules, les divorces… Toute vulnérabilité sera exploitée et c’est l’environnement qui va sélectionner chez les vulnérables des compétences : la violence, la patience pour guetter… Par exemple, on a tous connu quand on était enfant un gamin qui avait une appétence à la violence. Mais dans un environnement toxique et dangereux, cet appétit de violence va être exploité pour l’amener jusqu’au passage à l’acte.
Attention, il ne faut surtout pas qu’on ait l’impression qu’un gamin de quartier va forcément finir comme ça, on parle d’une ultraminorité, la marge de la marge. Ceux-là ont tellement été dans un monde toxique et dur qu’ils ont laissé de côté, par un cynisme incroyable, l’empathie, l’émotion. Il faut buter ton copain. C’est triste, je l’aimais bien mon copain, mais ça fait partie du job.
Jusqu’à tuer un chauffeur de VTC qui refusait d’obtempérer, comme ce fut le cas vendredi dernier ?
Là, c’est vraiment un petit qui a une pathologie mentale… On a un gamin qui est laissé seul, géré par l’Aide sociale à l’enfance, ses parents sont en prison pour trafic de stup. Clairement, il a été «monté en violence». Ensuite, il fait comme tous ces gamins : même quand ils sont chez eux, ils sont dehors, c’est-à-dire sur les réseaux sociaux, ils fantasment tellement le «Kalachnikov dream» qu’ils sont tout le temps dessus. Pour la plupart, il ne va rien se passer, mais il suffit d’un pour qu’il y ait des morts. L’avantage, pour un vrai dealer, de recruter un mec comme ça, c’est que tu ne le paieras jamais, il va se faire choper tout de suite.
Dans votre livre, vous insistez sur la nécessité de prendre en charge la situation cognitive de ces jeunes. Est-ce leur environnement qui génère ces pathologies mentales ?
Les gamins font tous du deux-roues. Courses-poursuites, roues arrière… Ils passent leur temps à se cogner la tête et ont des commotions cérébrales trois à quatre fois dans l’année. Quand tu joues au rugby, qui a une commotion cérébrale, tu as six semaines d’arrêt. Quand tu es dans une cité, tu fumes du shit par-dessus, tu prends de la coke, du protoxyde d’azote. On n’est pas dans des problèmes psychiatriques, on a des problèmes neurologiques, cognitifs, des destructions de cellules à cause de la consommation et des coups qu’ils prennent sur la tête. Ajoutez à cela les traumatismes liés à leur quotidien, tout cela les met dans une fragilité psychologique et en fait une excellente main-d’œuvre pour les dealers. Dans l’immense majorité, cela va donner des gens totalement amorphes et soumis qui vont travailler gratuitement. Une petite partie va être dans un suicide social : «Perdu pour perdu, je tente quelque chose, un peu comme une fin de film, arme à la main.»
Vous le racontez à propos de l’un des gamins que vous suivez : «Il a eu plus d’éducateurs que de copains.» L’école, les éducateurs, la mission locale… Tous ces rouages sont-ils impuissants sur cette minorité «cramée» ?
Sans les éducateurs, on serait dans une situation apocalyptique. Les éducateurs tiennent les quartiers populaires français. Eux sont primordiaux. Mais ils ont zéro moyen. Depuis Nicolas Sarkozy, on a considéré qu’un éducateur ou la police locale, c’était pour jouer au foot avec les petits, pour faire copain copain ou être dur avec ces jeunes. Mais on n’est pas durs avec des gens qui ont des faiblesses aussi profondes. Quand quelqu’un est très malade, tu ne lui mets pas des claques pour lui dire lève-toi. Le trafic de stup est le symptôme d’une maladie sociale et politique profonde. Les policiers sont des infirmiers, ils sont utiles mais ne soigneront pas ce qui est de l’ordre d’un traitement politique. Comme si c’était le laxisme sécuritaire le problème… En fait, le laxisme sécuritaire n’a jamais existé, alors que le laxisme social est total, tout comme le laxisme intellectuel.
Dire que ces jeunes sont «cramés», cela veut dire qu’on ne peut plus rien pour eux ?
Tout ce qu’on peut faire, c’est œuvrer pour qu’ils aient une vie à peu près convenable. Quelque chose qui est brûlé, c’est brûlé… Les remettre dans une vie plus dans la norme, ce sera très compliqué. Ils ont maintenant un handicap, un handicap de destin en quelque sorte. Par contre, ceux qui ne sont pas encore totalement brûlés, ceux qui sont en train de se consumer, on peut faire quelque chose pour eux. Et ils sont plus nombreux que les cramés.
Que peut-on faire ?
Cela fait un moment que je souhaite créer un observatoire des vulnérabilités : quelles sont les vulnérabilités qui peuvent être exploitées et qui peut avoir réponse à quoi ? Mais l’urgence absolue, c’est de travailler sur la santé mentale. On connaît l’état de la prise en charge dans les quartiers populaires : il n’y en a plus. Il faut se remettre autour de la table avec les acteurs de terrain y et mettre des moyens considérables. Ensuite, il faudrait penser un redéploiement de l’aide sociale. On a enlevé 500 éducateurs à l’échelle française. On en est dans une telle situation aujourd’hui que face à la lenteur des institutions, il faut donner des moyens au secteur associatif. Mais cela doit être transitoire. L’idée, à terme, serait de revenir à de l’institutionnel : comme il existe l’Anru, l’Agence nationale de rénovation urbaine, il faudrait une agence nationale de rénovation sociale, c’est primordial.
(1) Cramés : les enfants du monstre, de Philippe Pujol, Julliard, 224 pp.



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