Poème
Il est des pensées que fait jaillir la nuit,
épaves de pirogues qui ne peuvent se dégager des flots ;
il est des pensées qui n’arrivent pas à se hausser
jusqu’aux lèvres et qui ne sont qu’intérieures.
Épaves de pirogues perdues loin des bancs de sable,
qui se charrient simplement près du golfe.
Devant, l’on voit une terre désertique,
et derrière, l’océan infini.
Ô mes pensées, quand naît la lune,
et que tout ce qui se voit paraît boire les étoiles !
Ô mes pensées, liées, enlacées,
épaves d’une pirogue aventureuse qui n’a pas réussi,
vous êtes suscitées en un moment suave
puisque déjà se repose aux limites de la vue
tout ce que nous croyons être l’univers,
et qui est le prolongement d’Iarive-la-sereine ;
en un moment de paix, en un moment de bonheur :
il siérait bien que s’élevât du fond du cœur
le plus beau chant, le chant qui dit
la dernière élégie, la fin du sanglot.
Extraits de Points d’Orgues (1934)
Pour Armand Guibert
1
N’écrire plus que pour soi-même,
et pour une ombre que l’on porte,
et pour une autre qui vous suit !
Mais qui n’écrit pas pour la gloire,
au moins pour cet orgueil de marbre
que chacun sculpte dans son cœur ?
Allons, d’une horloge lointaine,
un son métallique lacère
les pages closes de la nuit
tandis que les flûtes de l’aube
dans le jardin sont perforées
et que déjà le vent y souffle
cette solitude peuplée,
ô mon âme ! Une solitude
de quel tumulte vain enceinte !
C’est ma défaite qu’elle annonce :
bientôt mes yeux seront fermés,
bientôt mes bras se croiseront,
et sans espoir, sans certitude
qu’ils puissent revenir des songes
ou cueillir à nouveau des fleurs !
Et c’est le temps
de murmurer notre prière
– il est une heure du matin :
« Ô Baudelaire, ô chères ombres,
intercédez auprès du Père
pour que de nous nos chants soient dignes
et ne plaisent qu’à nos amis ! »
2
Nous écrivons dans une flûte
comme d’autres sur un tambour,
et du message qu’elle apporte
le vent du soir se hante à peine.
Nous écrivons dans une flûte…
(ah ! d’autres briseraient l’image,
en la dépouillant de ses rêves,
pour la rendre moins irréelle !)
Dans une flûte, ô mon enfant,
et pour le seul enchantement
de notre ardente solitude
où chante maint oiseau sans yeux.
Extrait de la biographie : Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937) est sans conteste le plus grand poète malgache du vingtième siècle. Son activité littéraire — en malgache et en français —, déployée en pleine période coloniale, reflète les espérances et les difficultés d’un intellectuel théoriquement ouvert à l’intégration mais sans cesse en porte-à-faux du fait qu’il revendique à égalité son statut d’« acculturé » et la richesse de son identité malgache. En 1937, dans une situation matérielle et morale insoluble, il se suicida deux jours après qu’on refusait de lui accorder le petit poste administratif qu’il sollicitait.
Bien d’autres poèmes sur le site : https://po-et-sie.fr/poemes-inedits/poemes/

Laisser un commentaire