Nougaro : Paris mai + Georges Milton (1935): un 1er mai en mouvements

Est-ce nous qui dansons ou la Terre qui tremble ? (Nougaro)

 

 

 

 

le mardi c’est poésie : monsieur Dieu, chef de service de l’inutile?

Bonjour monsieur m’a-t’il dit, vous savez que vous êtes
Un imbécile, un crétin, un moins que rien,
J’ai répondu oui et il a souri. Il a surenchérit :
Et moi pour qui me prenez-vous , votre sosie,
Votre maître à ne pas penser, à un détail de vos saloperies ?
Je n’ai rien répondu. Je le connaissais depuis des temps
Immémoriaux, j’avais travaillé pour lui dans ses vignes,
Et malgré qu’il eût rasé sa longue barbe blanche je l’avais reconnu.
J’avais bien connu le père et aussi le fils, qui sentait le poisson
Le vin et la mie de pain, qui se parfumait aux fruits de la Passion,
Je me souvenais des appels de sa mère irradiée au front sans une ride
De ces parfums d’aloès de ses lessives aux pétales de Véronique
Si tendance avec l’huile d’olive et l’espérance écologique
Elle qui était si douce et jamais n’avait entre ses cuisses
Mis le moindre coton que dans d’autres contrées les nègres
Ramassaient sous le soleil ardent, que Lui-même fouettait
Plein de miséricordes, d’usines textiles et de cordes pendues
Bonjour monsieur m’a-t’il dit, vous savez qui vous êtes
Un imbécile un crétin un moins que rien
Alors ce ciel vous appartient, prenez aussi Marie et mon gamin
J’en ai marre de respirer à la maison les odeurs de poisson
Le vin répandu sur la nappe et cette mie rassie qu’on sert chaque dimanche
Aux ouailles défraîchies, et j’en ai surtout marre de cette vierge
Qui ne s’abreuve que d’eau bénite, renverse mes alcools divins
Sur le napperon de la table du salon. Prenez-tout, pauvre homme,
Je vous donnerai même mes mains pour tout débarrasser, et une cigarette
Dont le mégot brûlant répandra en flambant les fragrances futiles
D’un Dieu qui n’en peut plus d’être si inutile, qui pourtant bande encore
Dans les esprits fragiles, tel un serpent habile qui fait corps avec vous
Aimables imbéciles, crétins et moins que rien, un Dieu fragile et douloureux.
AK
28 04 19

un samedi qui a du chien : William Wegman, photographe

Retrouvé dans un magazine, « Photo », de 2013, ce photographe et ses gentils toutous  (braques de Weimar), mis en scène dans un amusant petit doc :

photo d’illustration repiquée du magazine, mais c’est pour la bonne cause!

la vie des gens : le Père Léon

Rue de Liège la vie a parfois un goût de bouchon. Mais quand le vin est tiré, il reste alors dur à avaler. On a beau dire, la table est mise.

Comme il surveillait sa ligne avec attention il hésita à se faire cuire l’œuf que lui avait obligeamment donné sa voisine. C’était le dernier lundi du mois, période où, généralement, les cordons de la bourse sont tirés à l’extrême. Rue de Liège, en bas de chez lui, le bouchon du soir tirait son chapelet de voitures et le goût lui vint d’un vin léger, blanc et sirupeux, coulant dans son gosier au rythme de la circulation automobile. Mais le médecin lui ayant conseillé (vivement) de surveiller sa ligne, il préféra tourner le dos au réfrigérateur et se trouva de fait devant la fenêtre de la cuisine, à regarder mornement le flux incessant des véhicules.

Manger une orange, pour compenser le petit verre, lui vint à l’esprit, sauf que les oranges, il les avait apportées à son fils la veille, pas loin de là, rue Viard, un endroit à couper l’appétit, sinon les têtes. Son fils, connu au parc Lawrence sous le sobriquet Le Bel Emile, venait d’écoper d’une peine qui, en comptant les jours, ferait pousser ses cheveux de soixante quinze centimètres, du moins l’avait-il calculé ainsi, en lisant Science et Avenir des Prisons Françaises. Ça lui mettait bien le mistigri de savoir son fils encagé, mais en même temps ça libérait de la place dans le trois pièces, et dans le placard restaient quelques paquets de pâtes et un pot complet de sauce tomate (sans parler du fond de parmesan dans sa boite cylindrique). Et puis, ces gens dans leur voiture, songeait-il, ne sont-ils pas eux-mêmes prisonniers, seuls, attachés, obligés de manipuler des manches, des volants, appuyer sur des pédales, le tout pas même gratis et dans la mauvaise humeur, avec les hauts-parleurs à bloc qui restituent le message ambiant: crise, crise, crise. Comme ses nerfs fragiles (avait dit le docteur d’un ton paternel).

Mais il avait de bons moments, le père Léon, quand sa santé échappait à sa surveillance. De l’autre coté de la rue, sur l’esplanade arborée, les pétanqueurs tiraient, pointaient, s’enguirlandaient. Parfois passaient de jolies femmes qui lui rappelaient sa jeunesse et d’autres, très moches, son présent. Il vit même un jour passer sa propre femme aux bras d’un inconnu. Depuis, il élevait seul le Bel Emile, et maintenant, il surveillait sa ligne comme un écrivain ses fautes de syntaxe. A une époque, pour compenser l’absence, il avait pris un chien, un jeune traîne-rues du nom de Toutouzouzou, mais très vite celui-ci lui rendit la vie infernale. Outre les sorties obligatoires, le chien courait après les boules et le cochonnet, mettant en fureur les sportifs sexagénaires. Or, le chien avait ses habitudes et ses rendez-vous étaient fixés plusieurs jours à l’avance. La polémique éclata entre le maître et l’animal. Le passage opportun d’une grosse moto mit fin à leur vie commune: du chien ne resta que la laisse, de l’homme la prime d’assurance que le motard dut verser (la vitesse excessive fut attestée par les boulistes, témoins du drame). Mais le chien se vengea, depuis sa niche céleste. Le père Léon, dans ses habitudes solitaires, fit de moins en moins d’exercice et se retrouva, un beau matin, incapable de se lever. Le Bel Emile, qui était une véritable crapule, en profita pour vider frigo, placard, gamelle et caisse noire de son père. On le retrouva en Ontario deux semaines plus tard, un mandat de recherche international à ses trousses: il avait vendu un pâté de maisons (quartier historique du Hédas) à un anglo-américain sans scrupules dont le nom fit par la suite le tour du monde des affaires, qui est bien différent du tour du monde des touristes, que l’on alpague à chaque escale. Le médecin qui l’ausculta lui demanda chez quel banquier il avait souscrit son assurance vie, mais le père Léon garda le silence. Alors le médecin, pour l’enquiquiner, lui intima de surveiller sa ligne, s’il ne voulait pas y laisser la vie. « Qu’est-ce qu’elle a, ma ligne? » demanda le père Léon. « Elle vacille, elle tremble, elle blanchit, elle tourne en bourrique! ».

Ce furent alors de longs jours d’angoisse. Tel sœur Anne, il surveillait l’horizon, la rectitude des bandes peintes, des colonnes de voitures, l’alignement des arbres de la place, des bordures de trottoir. Du matin au soir. Il regardait aussi son ventre couinant, avec terreur. L’embonpoint cauchemardait ses nuits et la peur de franchir la ligne jaunissait son teint. Un mal irrémédiable le travaillait au corps, à l’âme, lui qui, bâti comme un chêne, vivant rue de Liège, avait tenu la dragée haute aux bourgeois quand il était bistrotier à Toulouse et servait son muscat à bas prix sur des tonneaux en plein centre ville. Ah, ces petits verres qui font les grandes rivières où l’on finit par se noyer, il les avait en tête lorsqu’on frappa à sa porte. C’était la voisine. Quand il ouvrit la porte, elle s’évanouit dès qu’elle le vit. Non, il n’avait pas mangé l’œuf empoisonné. Oui, il était toujours vivant. Et jamais le médecin ne saurait auprès de quelle banque il avait souscrit son assurance-vie. Dans l’escalier, on entendit un chien aboyer, puis japper. Ce n’était pas le sien, mais la montée des marches quatre à quatre lui rappela quelqu’un. Le Bel Emile s’était évadé.

Alors, tout doucement, le père Léon verrouilla la porte et fit le mort quand son fils tambourina. Il le fit si bien qu’on le retrouva raide et droit comme un i au petit matin, semblable à un point Anémique prenant le plus court chemin qui le relie au mot FAIM.

AK Pô

22 04 09

Chronique « éditions locales » : la porcherie -usine d’Ossun, Hautes Pyrénées

L’art cochon, ou l’exploitation du lard, du jambon et du tout est bon en prenant les gens pour des cons.

La scène se passe dans les Hautes-Pyrénées, dans la commune d’Ossun, commune dans laquelle est prévue la création d »une porcherie industrielle de plus de 6000 animaux/an, dont les impacts directs (lisiers, odeurs, effluents, pollution nappes phréatiques etc) vont impacter les communes adjacentes, soit une population/impact épandage des déjections et lisiers de :

Ger 1890 hab/10 Ha

Ossun 2356 hab/4 Ha

Pontacq 2917 hab/155 Ha

Lamarque 830 hab/35 Ha

(Barlest 295 ha, pour le côté olfactif, déjà existant sur la porcherie en fonction -890 têtes- jusqu’en 2016).

Le projet a été validé par le Préfet la semaine dernière, à Tarbes. Il est vrai qu’un tel projet ne peut qu’être facilité par le fait que la population touchée s’évalue à environ, toutes communes riveraines confondues, à 8 300 habitants. Cependant, une pétition contre ce projet, sur change.org a recueilli, à ce jour, 5700 signatures. Ce qui signifie que nombre personnes adultes l’ont signée. Quasiment la population entière.

Revient alors à l’esprit ce roman de George Orwell, « la ferme des animaux », dont voici le résumé sur Wikipédia :

«  Résumé synthétique

« Dans la journée, la rumeur s’était répandue que Sage l’Ancien avait été visité, au cours de la nuit précédente, par un rêve étrange dont il désirait entretenir les autres animaux… »

Comme l’indique cet extrait situé en tout début du premier chapitre8, ce roman commence par un rêve dont le contenu évoque la prise en charge de leur destin par les animaux, eux-mêmes ː un jour les animaux, animés par les idéaux d’un vieux cochon dénommé Sage l’Ancien, décident de se révolter contre leur maître, M. Jones, dans l’espoir de mener une vie autonome dans l’égalité, l’entraide et la paix pour tous.

La ferme est passée sous le contrôle des animaux. Elle est, dès lors, gérée dans le respect des sept commandements qui prônent le pacifisme tout en définissant les spécificités des animaux, présentées comme une richesse. L’ennemi est clairement désigné : l’homme doit disparaître du lieu et une cohésion doit se créer entre les bêtes et se renforcer autour de cette menace.

Très rapidement, les cochons forment une élite et sont amenés à prendre le pouvoir, asservissant les autres animaux. Ils utilisent leur intelligence supérieure pour manipuler leurs craintes et modifier le passé à leur avantage. Les idéaux sont très vite dénaturés, les principes généreux insensiblement dévoyés. Un dictateur émerge, chasse son principal rival, puis exécute les « traîtres » pour asseoir son pouvoir de plus en plus hégémonique. Il instaure un culte de la personnalité, maintient ses congénères en état de soumission et les épuise par un travail harassant.

Ce maître, devenu tout puissant, avec l’aide des chiens et des autres cochons, continue à leur faire miroiter le même espoir, mais leur fixe un objectif inaccessible tout en leur promettant sans cesse une vie meilleure afin de les maintenir dans cette utopie. Les années passent et l’ouvrage s’achève sur un constat amer pour les autres animaux asservis ː plus rien ne semble distinguer les cochons de leurs anciens maîtres. « 

 

Or, dans le cas présent, les véritables et ventripotents cochons sont des entreprises satellites (en l’occurrence la SARL Selec’Porc, filiale de la FIPSO, soutenue par de grands groupes céréaliers (Euralis), appuyés par la FNSEA, et certainement d’autres groupes de ce monde agricole qui crédite de tels investissements sur le dos du monde paysan. C’est marrant d’avoir accolé Crédit et Agricole, soit dit en labourant.

Pour celles et ceux qui ont lu les Amis d’Emma de Claudia Schreiber, ce qui suit et n’est qu’un extrait du projet soumis à l’administration, personnellement j’en suis ressorti écœuré, et je regrette que les traditions aient fait long feu (malgré le sacrifice grouinant du porc) entre le pèle-porc et les gorets et verrats qui sautaient les grilles du pesage quand nous attendions le bus pour aller au collège, et les maquignons qui les coursaient, sans doute pour qu’ils ne perdent pas un gramme.

A cette époque, tout était rigolade pour le cochon qui s’en dédiait . Maintenant, tout est meilleur pour l’homme qui ne mange que de l’oseille, et ne croyez pas que ce qui pousse dans les champs, ô paysans, ce sont des billets de banque !

No porcharan !

AK

http://www.hautes-pyrenees.gouv.fr/IMG/pdf/partie_1.pdf

    1. Description de la conduite de l’élevage Les porcelets arrivent toutes les 4 semaines et sont dirigés vers une des 2 salles de 504 places (42 porcelets/case sur 12 cases) équipées de caillebotis plastique intégral : ✈ Poids à l’entrée à 8 kg (26 jours). ✇ Durée du post sevrage : 49 jours, soit 7 semaines. ① Durée du vide sanitaire en post sevrage : 7 jours. ② Age à la sortie du PS : 75 jours. ③ Poids à la sortie du post sevrage : 29 kg. ④ Taux de perte en Post-sevrage : 1.9 %. ⑤ GMQ Post sevrage : 500 g/j. ⑥ I.C Post sevrage : 1.66. La durée d’occupation totale des salles est de 8 semaines (49 jours pour les animaux et vide sanitaire de 7 jours). Chaque case est équipée d’un nourrisseur et de deux abreuvoirs d’eau : ⑦ Surface : 0.4 m² / porcelet. ⑧ Sol : Caillebotis intégral plastique. ⑨ Plafond plat isolant. ⑩ Dispositifs économie d’énergie : ❶ Niche en fond de case. ❷ Ventilation dynamique régulée en fonction des besoins du porcelet : 40 m³/h/porcelet maximum. ❸ Extraction d’air sous caillebotis, régulée par trappes. ❹ Entrées d’air régulées par trappes en plafond ou poteau de type « Suisse » régulés. ❺ Chauffage électrique régulé en fonction des besoins du porcelet (40 Watts/porcelet max). ❻ Alimentation : nourrisseurs. ❼ Abreuvement : abreuvoirs.

La FNSEA a répondu à la manifestation du 18 avril (cf photos) par un communiqué dans la Dépêche. Il faudrait être flou pour voir le méchant loup ! Mais nom de Dieu, quelle hypocrisie ! https://www.ladepeche.fr/2019/03/25/porcherie-industrielle-dossun-la-fdsea-defend-un-modele-dagriculture-raisonne-et-circulaire,8089425.php

Si vous ne dormez pas profitez de nos séances amaigissantes et reposantes : comptez les cochons qui sautent sur votre lit (une publicité de « plus je grossis, moins je plais »)

deux courts poèmes désabusés

 

J’avais usé mes dents dans de courtes paroles

Dans cette guerre des mots aux sourires d’ivoire

Comme infinie la nuit ouvre de faux espoirs

Telle une allégorie j’engendrais une Histoire

Qui répondrait aux cris, l’espoir d’un nouveau monde

J’étais inscrit, braillard et médiatique

Boutique ouverte sur la rue de la critique sociale

Je n’y comprenais rien mais j’étais partout irréaliste

Populaire, populiste, crématiste , mais constant

J’étais la crainte des chaumières et l’obscur des lumières

Alors j’ai répandu la peur la révolte et la haine

Celle qui jamais ne libérera l’homme de ses chaînes.

21 04 2019

AK

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C’est amusant parfois pénible de voir passer le quotidien

Lui qui se fraie son petit chemin avec les choses de rien

Ce gentilhomme de la baguette de pain, cette élégante

Qu’au turbin on dégrafe des yeux, sublime agente de sécurité

Comme des lumignons turbinent aux entrées des bordels

Passent les millions d’hommes et de femmes perdues

Et puis quelques pendus, des coups ultimes suspendus,

Mais personne ne parle dans le silence

Il y a bien plus de morts au Paradis

Que de vivants sur terre, dit-on,

Mais combien de cons là-haut, si ce sont les mêmes ,

Alors d’accord, vieux diable, laisse-moi ces imbéciles petits riens.

21 04 2019

AK

Le mardi, c’est poésie : Louis Aragon (« les trois Pâques de l’année »)

les trois Pâques de l’année

A la première Pâque il fleurit des lilas

La terre est toute verte oublieuse d’hiver

Tout le ciel est dans l’herbe et se voit à l’envers

A la première Pâque

 

A la Pâque d’été j’ai perdu mon latin

Il fait si bon dormir dans l’abri d’or des meules

Quand le jour brûle bien la paille des éteules

A la Pâque d’été

 

A la Pâque d’hiver il soufflait un grand vent

Ouvrez ouvrez la porte à ces enfants de glace

Mais les feux sont éteints où vous prendriez place

A la Pâque d’hiver

 

Trois Pâques ont passé revient le Nouvel An

C’est à chacun son tour cueillir les perce-neige

L’orgue tourne aux chevaux la chanson du manège

Trois Pâques ont passé

 

Revient le Nouvel An qui porte un tablier

Comme un grand champ semé des neuves violettes

Et la feuille verdit sur la forêt squelette

Revient le Nouvel An

 

Saisons de mon pays variables saisons

Qu’est-ce que cela fait si ce n’est plus moi-même

Qui sur les murs écris le nom de ceux que j’aime

Saisons de mon pays

 

Saisons belles saisons

 

Louis Aragon

Le Nouveau Crève-Cœur

poésie Gallimard

 

Mange ta soupe, papa!

(petit poème évadé d’un EHPAD)

 

Je regardais mon père, son nez dans la télé,

Et le présentateur soutirait l’ennui de ses vieux poils

Avec de grands sourires et des blagues stupides

Mon père avalait tout comme on aspire le vide

Où était donc passé ce scarabée doré

Recourbé sur sa bêche au milieu du jardin,

Elle et lui mordillant la terre de dents affables

Et ce sourire d’enfant quand les semis prenaient

Je ne vois désormais qu’un vieillard affalé

Je me vois assis à ses côtés, nous asticotant

Comme remue la fange où nous sommes plongés

Lui et moi, eux et nous, bercés par d’inutiles faims

Le regard perdu dans d’étranges miroirs

Reflétant le charbon et ses charmes illusoires

Car il faut bien l’admettre, nous avons mis la table

Pour nourrir d’impatiences notre mort si vulgaire.

AK

21 04 2019

Tristan Tzara, pour les cloches (pascales)…

En ce jour de Pâques, les cloches sonnent…(et nous aussi!)

 

Bonnes Pâques !

illustration : ceci est une cloche et non une machine à coudre, comme on pourrait le croire.

La vie des gens : Jacques et Juliette

Comment exprimer confusément un sentiment clair, mettre en évidence un fait dont on ignore la véracité et les implications, comment garder la tête froide sur un étal de boucher quand celui-ci vous persille les oreilles avec sa vie privée? Toutes ces questions sidérantes que le cosmos nous pose, comme un vol de soucoupes déposant sur la nappe leurs signes du zodiaque, leurs zakouski dominicaux, leurs grâces régaliennes, leurs leurres…

Chaque jour apporte son flot d’événements. Le premier étant d’être là, vivant, prêt à bondir sur le moindre détail qui nous attachera au monde environnant, à la ronde des heures, à la rondeur d’un sein ou, en saison, celle d’un fruit à noyau plutôt qu’à pépins. Ce matin, par exemple, le premier événement qui a marqué la vie de Jacques, c’est de voir son lit vide. Sa femme était partie. Il a bien pensé à la boîte d’allumettes, un coup classique pratiqué par les couples fumeurs en rupture de feu intérieur, mais Juliette ne fumait pas plus qu’elle ne connaissait la cuisine de leur petit appartement, sinon par les effluves qui en émanaient lorsque Jacques se mettait aux fourneaux, c’est-à-dire exceptionnellement. Un lit vide est toujours déprimant, surtout quand on le partage à deux, que le bon dieu a créé le dimanche spécialement pour donner la possibilité aux humains de s’y prélasser, d’y adjoindre une gymnastique volontaire salutaire tant pour le missionnaire chrétien que l’adepte polythéiste, le zélote ou le muezzin. Un lit vide peut être également catastrophique, si l’on parle de rivière. Mais le summum, il faut l’avouer (du moins pour le cas qui nous occupe présentement), c’est de parler diamants à une femme, surtout quand celle-ci sait que vous êtes à sec. Comment l’a-t-elle su? se demande Jacques. Quel âne!

D’abord, parce que tout fumeur se doit de posséder un briquet, de préférence en or, car l’or a toujours attiré les convoitises féminines, y compris dans les palais couronnés. Ensuite, quand on parle diamant, le minimum est de posséder soit la beauté d’Adam (dans l’hypothèse adamismique), soit celle du diable (dans le regard adamantin) ; or Jacques ne possède pas l’once d’une quelconque de ces qualités, bien qu’il cuisine à merveille les coquillages, dont l’odeur évadée des casseroles ne traduit pas vraiment l’excellence du plat mitonné.

Mais Jacques est avant tout un homme. Sa première réaction est donc de se dire: tout le lit rien que pour moi. Une aubaine. Pourtant, enveloppé dans son pyjama à rayures de bagnard sur le retour, il hésite. Le doute, c’est le fondement de la philosophie. Si jamais Juliette rentrait, si elle avait réellement acheté des allumettes, de quoi aurais-je l’air, couché et ronflotant? Il voudrait téléphoner à Buridan, pour lui demander conseil. Dois-je, ne dois-je pas? Mais Buridan, le dimanche, à cette heure-là, regarde Pau depuis le pic d’Ossau. Jacques décide alors de croquer une pomme, geste fatal à toute prise de décision, ne suivant pas l’ordonnance des textes sacrés mais bien plutôt celle de son médecin naturopathe qui lui-même, ce jour à cette même heure, pique-nique d’un jambon beurre dans un bus parcourant la vallée du Barétous, en compagnie d’amis randonneurs que la pluie effraie. La pluie grossit, dit-on, le lit des rivières, au même titre qu’EDF les vide, et l’ouverture de la chasse aidant, nos bipèdes préfèrent ripailler sous leurs couvertures, au chaud dans l’autocar, entonnant des chants typiques tel que « Ô Fario, belle arc-en-ciel, ta chair si douce que le miel… »

Laissant sur la table le trognon de pomme, avec sa forme de bobine à effrayer une machine à coudre, Jacques se pose enfin la question fondamentale, celle qui constitue l’événement primordial, celle qui va ensuite lui faire pousser la barbe et le cri primal: où est passée Juliette?

Cette question universelle, que chacun s’est posée au moins une fois dans sa vie, n’a pas vraiment de réponse précise, et incline à toutes les interprétations, laissant l’homme dubitatif devant son avenir, ses certitudes et son café qui refroidit (ou, puisque c’est l’heure, son apéritif). Bien entendu, le lecteur émettra ses propres hypothèses, avec ou sans variantes, selon son humeur. L’un dira qu’elle est en haut de l’Ossau (il a tort, Jacques la verrait, pour peu qu’il aille à la fenêtre), un autre qu’elle conduit le bus (c’est possible, car elle possède tous les permis de l’alphabet), un dernier (car le lectorat ne va pas au-delà) qu’elle est dans les bras du narrateur. Bravo, bonne réponse. Comment l’a-t-il su? Élémentaire: il connaît Jacques, et cet âne lui a tout raconté. Juliette, s’il te plaît, dégote-moi un nouveau pseudo, ils m’ont repéré!

AK Pô

13 09 09

illustration : Van Dongen dans son atelier  (extrait du catalogue de l’expo)

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