un vilain imitateur d’Alexandre Rodtchenko à Berlin ! (photos)

Mais qu’est-ce qu’il m’a pris cette année là (2008) de faire des clichés à la Alexandre Rodtchenko, célèbre artiste russe (1891-1956) qui appartînt au mouvement dit constructiviste..

J’avais vu une expo dans laquelle il « apparaissait », au musée des Beaux Arts de Bilbao (sur Paris dans les années 1900-1930 je crois) et les photos de Rodtchenko (plus des collages) m’avaient attirées par les angles des prises de vue,  qui donnaient à la fois le vertige et l’idée d’un effondrement pas tout à fait immédiat mais cependant très proche. Je me suis amusé à jouer le jeu des bascules lors de mon court séjour à Berlin. C’est très amateur, mais dix ans plus tard la question reste posée : le monde n’est-il pas en train de basculer?

(images très simplement recadrées, contrastées, mises en noir et blanc, sans retouches moi le dos entre les omoplates je sens mes vertèbres qui grincent plus vues de la tour Radio ex RDA (Berliner Funkturm…).

 

Berlin, Lou Reed…

tout est-il cinéma?

Le ciel est gris, sombre. Gris comme la pellicule d’un film noir et blanc, sombre comme est obscure une salle de spectacle dans les toutes premières secondes qui précèdent le défilement des ‘images. Lanterne magique agitant ses ombres sur fond d’écran. Cinéma, é tutto cinéma, chantait Paolo Conté. Oui, tout est cinéma, même pour ceux qui n’y vont pas: il suffit de regarder le monde, les acteurs que nous sommes, les rôles que nous avons, et la vivacité de chacun donnant sa variété de style: drame, comédie, film noir, aventures…

Pour la plupart des citadins, qui ont connu la fermeture des salles du centre ville et leur migration en périphérie, le cinéma se dissout, phagocyté par de méga-bestioles sans nom évocateur, sans odeur, sans décor, sans histoire et surtout: sans âme. Ces temples du consumérisme pelliculaire dans lesquels le projectionniste devient un outil de la programmation plus qu’un génie de la manipulation cursive, où la publicité et les films à gros budget trônent en maîtres absolus, poussés par des campagnes de promotion souvent excessives (les acteurs se soumettant, cela doit sans doute faire partie du contrat, à des interviews tous azimuts sur les médias -qui sont souvent eux-mêmes producteurs-), bref toute cette cuisine réduit le spectateur à l’état de pop-corn, ou de potiche…

Voilà ce que pense le couillon moyen que je suis.

Et, un soir, par hasard, j’atterris au Louxor, à Oloron. (je ne citerai pas le nom du gros navet que j’y ai vu!). Et ce cinéma m’enchante. Comme ça. Un coup de foudre. Avec de bonnes raisons pour cela (mais allez-y vous-même, vous verrez bien). Dès lors, en me baladant, je découvre ici et là de petites salles, dans des bourgs pas très épais, de vrais cinoches de campagne, à cent lieues des multi-salles complexées aux sonos tonitruantes. Bref, je me retrouve comme le gosse que j’étais la première fois que je suis allé au ciné (le film était « les canons de Navarrone »…). Il existe donc d’autres lieux de diffusion, d’autres réseaux, plus intimes, plus liants, plus humains, qui font qu’aller voir un film recouvre d’autres dimensions, rencontres et partages entre spectateurs et animateurs.

Après avoir un peu galopé ici et là, je découvre ces espaces sensibles et, je l’espère, assez indépendants. N’étant pas un cinéphile averti (un cinéphile averti peut-il cacher un critique duraille?), je me contenterai ici de parler de ce que je ne connais pas, les mauvaises habitudes suivant toujours les bonnes intentions. Il me reste encore pas mal de façades à photographier, entre le Gers, les Hautes Pyrénées, les Landes et la cote Basque, pour étoffer ma recherche.

Un numéro très intéressant, comme souvent, du Festin (hiver 2011, n°76) est consacré au cinéma. Je remercie également les aimables bibliothécaires du village de Carrère (près Garlin) de m’avoir indiqué l’existence de l’ARPEL, qui permet (par l’intermédiaire de l’Ecla) la diffusion régulière dans les petites communes de films. Mais pour l’instant:

Entracte.

Un ours va nous distribuer des glaces rapportées du Vignemale (3298 m), à déguster sans modération.

AK Pô

09 01 11

dernières trouvailles descendues du grenier (vers 1980)

petits poèmes en vers pilés

Le sourire aux lèvres,

Ne sachant trop quoi dire

Devant la porte close

De sueur et de fièvre

Il projette ses poings

Dans l’air lourd de senteurs

Près des lumières jaunes

Devient ventilateur.

L’entrée des artistes

Ne s’ouvre que

Pour les bons acteurs.

………

Un été sans moustiques c’est une mercière sans boutons.

 

Sous la porte cochère

Sommeille un phacochère.

Ses nerfs sont à bout, car il n’a plus de mère

Et que la vie est chère.

Mais ainsi sont les phacochères

Qui, cousins des cochons,

Finissent saucissons

(A l’aïl);

 

Rarement vous vîtes chanter chien si bien. C’était un chien chilien nourri de chili con carne, un bel animal aimant tango et bel Canto…

(conneries tapées sur ma petite Remington, vers 1980….déjà couillon!)

 

Une lune rousse dans les bras nus d’un arbre, la nuit viendra…

ce soir la lune est pleine et ronde, amoureusement rousse ; le ciel s’est débarrassé des nuages follets comme un rideau de fumée raviverait les planches d’une scène de théâtre, de verdure. Que le spectacle commence ! la nuit va tomber. Enfant, regarde la lune, demain sans doute elle aura disparu, tes yeux seront sortis de son orbite, inutile alors de la chercher, tout sera noir.

Comme dans le roman de Masuji Ibuse (1898-1993) intitulé « Nuit noire », qui relate qu’au lendemain de la bombe atomique tombée sur Hiroshima tomba une pluie noire sur les décombres de la ville ravagée. Tout comme ce que je lis dans le journal d’hier, en Sibérie est tombée une neige noire, due cette fois aux usines charbonnières.

Pendant que tout en bas, en bas de la planète, fond l’Antarctique, blanche comme une ombre dont les hommes diront : je regardais la lune rousse, enchanteresse, les dernières étoiles des écrans de télé, je regardais le monde tel qu’il me reflétait, Ce n’est pas de ma faute si TOUT, d’un coup, s’est éteint. Je n’avais sans doute pas payé ma facture EDF..

L’arbre (poème en suspension):

(mais toujours à la peine)

Je me souviens de l’arbre, il avait vu grandir
Des centaines d’enfants, et mourir des vieillards
Aux branches déjà mortes du temps des souvenirs.
Ses feuilles racontaient le récit des vivants
Pages tombées à terre comme lectures d’automne
Il suppliait le vent de garder en mémoire
Tous les pendus, tous les enfants
Suspendus, joyeux, braillards
Autour des balançoires, toute cette sève
Qui raconte les petites histoires, les éléphants roses,
Et l’ivoire aveuglant des heures xénophobes,
Les tromperies et les miroirs aux alouettes
Tant il savait qu’un jour à son tour comme au nôtre
Il n’y aurait plus de paix ni d’apôtre,
Juste une tronçonneuse qui ferait taire le glas.
14 02 19
AK

En coup de vent (bluette Béarnaise)

Le coup de vent passa si près que le béret tomba, roula et fut emporté jusqu’en Méditerranée. Si l’on sait que le béarnais est plus un drôle d’oiseau qu’un indien (les indiens, pour se diriger, suivent les flèches), on peut légitimement douter de sa capacité à récupérer son couvre-chef dans la journée, donc de son retour pour le repas du soir. Ce qui rajoutera, destinée aux enfants, une part de galette parisienne à la table familiale privée de son chef.

Est-ce dire du mal que de supputer l’idée que, pour rechercher son galure, le béarnais se dirigera vers les montagnes, sûr de son fait: seules les Pyrénées peuvent faire obstacle à l’envolée de son béret, à l’instar des cyprès, bouleaux, peupliers, pins et autres arbres à racines rampantes. Sous le déluge qui accompagne les fortes intempéries, notre homme prendra comme moyen de locomotion un cheval, l’électricité étant coupée, il n’aura pas le choix. La voiture électrique, qui était en charge dans le garage (à coté du congélateur, du radiateur à bain d’huile, de la radio-télé, et du ballon d’eau chaude) lui fera défaut, sans parler des machines à café, des pompes à finances, des distributeurs de billets et de l’éclairage urbain (on a déjà vu se balancer des bérets, accrochés en haut des candélabres, en 1999). Sur son fougueux destrier, il prendra la route du Pourtalet et changera de monture à Arudy. Arrivé à Laruns, il fera demi-tour: la route sera coupée (à hauteur de la centrale SHEM).

Le vent le poussera délicatement en haut de Louvie-Juzon et il gagnera Nay, où le musée du Béret sera fermé pour cause d’inventaire. Il ne pourra donc, ainsi que cela se pratique chez les pécheurs, rentrer chez lui en exhibant un béret qu’il dira avoir récupéré et qui ne sera pas l’original (d’autant que son tour de tête aura augmenté, avec le stress et l’idée qu’il se fait de lui-même). Le cheval, comme le cavalier, seront épuisés de cet infernal jumping entre les troncs, les palissades métalliques, les rivières en crue. Alors, découragé, il chantonnera « bête selle de peau » (au lieu de beth ceu de Pau, « beau ciel de Pau »), petit pays où la soupe est bonne pour les élus locaux dans leur gentil bocal…Puis, ayant rapporté le cheval aux haras nationaux de Gelos (en attente de vente depuis 2016?), le cœur gros il remontera la rue du XIV juillet, songera un instant à franchir le parapet du pont sur le gave, regardera ses eaux grossies et tumultueuses. C’est là, précisément, que je le croiserai et lui dirai:

« -Béarnais, il ne faut jamais désespérer d’une situation, ni n’oublier cette réalité fondamentale: dans les chapeaux de magicien se cachent toujours des lapins blancs, tu le sais. Eh bien, dans les bérets, sont nichés des pigeons voyageurs. Or, sache une chose: un pigeon voyageur peut faire dans la journée six cents kilomètres. Tu le déposes à Perpignan, il revient sur ta tête avant le repas du soir. N’est-ce pas présentement le cas? Rentre chez toi et, avant même d’avoir franchi le seuil, ton béret te couvrira le crâne. »

L’homme me regardera avec des yeux ronds, me prendra certainement pour un Etranger un peu typhonné, mais baste! Du coin de l’œil, j’observerai le pigeon sur la flèche de l’église Saint Martin, tenant dans son bec un béret. Quant au béarnais, en me quittant, il dira simplement: « pourvu qu’ils n’aient pas mangé toute la galette. »

Alors, d’un coup de vent, le béret restera et l’homme s’envolera.

AK Pô

25 01 09

la publicité rend les vieux aussi cons que les jeunes, ou presque…

Ce soir, je regarde la télé. Demain, j’aurai soixante quinze ans. Mes enfants m’ont téléphoné, ils vont me faire une surprise. Chaque année, c’est pareil. Chaque année, depuis que j’ai arrêté de travailler, les cadeaux se sont succédés. Au début, c’était une bouteille de whisky hors d’âge, puis une bouteille de vin grand cru, puis quelques cigares de Mauléon et ensuite, depuis que je ne les vois plus qu’à Pâques et à Noël, des photos de famille, dans des cadres bon marché, des albums de famille, des familles plein les albums qui m’enfoncent sans souvenirs car les photos grandissent avec leurs gosses et moi la vie m’emporte vers l’oubli.

Alors, le soir, quand je branche la télé, je regarde la publicité. Sans doute le son est-il plus perché que dans les émissions qui endorment le spectateur. Il faut réveiller le consommateur. Ainsi, je me sens vivant. Surtout et avant tout pour les pubs concernant les voitures, aux noms courts, un peu exotiques, aux acronymes sans humour (sauf « Kona »). De mon temps, on jouait avec les mots (Citron, Pigeot, Rhino, Ladêche -pour Lada-), on s’amusait : « je suis allé aux Indes en Citron », « tu ne devais pas être pressé ! », il y avait des Chrysler roses au fond des cours, qu’elles fussent en ville ou en pleine campagne. Mais ce que j’aime par dessus tout, ce sont les voyages dans lesquels ces voitures nous entraînent. Tous les voyages, qu’ils soient urbains, paysagers, désertiques, on entre sous le charme et il n’est pas une seule seconde dans les trente que compte la publicité qui ne soit un vertige, un transport exceptionnel, ataraxie sans taxi, brousse sans brushing, esbaudissement, maravillosidad sin edad, tout n’est que calme, silence et volupté.

Le film, l’émission de variétés redémarre: je m’endors. Sieste de vingt minutes avant de reprendre le volant des bagnoles rutilantes, équipées comme des gonzesses(!), dont l’œil caresse l’habitacle, les clignotants, équipées comme des mecs, le GPS, le pommeau du changement de vitesse, pour un peu on ferait l’amour avec ces culbuteurs que masque le capot ; silence, calme, volupté, avant le grand coup d’accélérateur , la petite mort érotique et, ô toi qui sent monter le plaisir, freinage assisté par ordonnateur de pompe funèbre électronique : un enfant traverse, tu ne vas pas nous faire un gosse, mon gros Chou? Je rêvais d’en écraser un, pour être sûr que ce ne soit qu’un accident de parcours dans notre vie commune, Chipette. Génial, cette assistance à la conduite, les pneumatiques ont résisté au drame d’enfanter un minot play mobil sur le siège arrière (mais c’était en option, mon homme, et tu as oublié de signer, pour une fois, merci).

Finalement, je m’endors, mes doigts sur la zapette appuient sur la touche stop, ça suffit, vas te coucher Papi. C’est tous les soirs pareil, à l’heure des dernières informations. Mes rêves refluent vers les paysages traversés par tous ces véhicules qui justement véhiculent mes rêves vers le précipice ultime, celui qui n’a besoin de rien et désire tout, s’inscrit dans le silence le calme la volupté du dérisoire, fabrique ses histoires sur un consentement omniprésent. Plus de rêves d’enfants, juste un besoin de néant.

Dix heures du matin. La sonnette me réveille. Mes enfants sont à la porte, j’ouvre, je suis encore en robe de chambre. Ils sourient. C’est pas grave Papi, viens comme tu es. (vont-ils m’inviter au Mac Do pour mon anniversaire ?) ; regarde, on vient de l’acheter !

Une Kona(r) rouge luisante de salubrité publique. Il paraît qu’elle se nettoie seule et que les chiens ne pissent pas dessus (un concept développé dans les métropoles sino-japonaises). Monte, Papi, on t’emmène faire un tour. Ils me mettent à la place du mort et mon fils se met au volant ; il roule lentement, s’arrête aux feux et laisse passer les piétons. Ils ont mis des caméras partout, nous dit-il. Dans le rétroviseur latéral, j’aperçois ma fille. Elle semble crispée. Puis le rythme s’accélère, le Kona(r) rouge atteint les cinquante kilomètres heure, et soudain je sens mon pied gauche responsable de cette accélération, je sens le pommeau, je sens la pomme du verger de mon oncle dans la Drôme, je sens que mon fils ne tient plus la route, que ma fille est perfide car nous prenons la route du cimetière, oui je sais que c’est leur but mais moi, j’ai soixante quinze ans, je ne veux pas retourner à l’EHPAD, je veux rouler sur les voies sinueuses du bonheur de suivre , suivre les artères des métropoles, les routes enneigées des montagnes, les pistes ensablées des déserts, fichez moi la paix, je veux conduire une de ces bagnoles acronymes !

Quitte à crever d’un AVC .

AK

13 02 19

quand l’écume de mer bat le flanc des montagnes.

Quand l’océan se perd dans les montagnes…

Le petit Jonas, assis en haut de la falaise, contemplait la mer. Il ne vit pas arriver cette  vague gigantesque, plus impressionnante que la baleine Moby Dick,  vague qui vînt claquer sur le rivage et l’avala tout cru. Le soleil faisait la sieste au sommet des montagnes, comme la font les chats perchés dans les branches nues des châtaigniers l’hiver, quand le ciel est plus bleu que l’ogresse Marine. Mais l’enfant surfait déjà sur internet quand il était bébé, et il se débarrassa aisément du flow qui voulait le manger crew dans son bel équipage.

Il se trouva qu’un paysan passait par là, un vieux païs chevauchant un âne plus intelligent que lui, mais cela n’avait rien d’exceptionnel, car les gens d’ici sont des ânes, comme vous le savez. Le vieux, cheminant sur la verte prairie, ramassa le gosse endormi. L’un avait les yeux bleus, l’autre marron (ici on dit « il a les yeux castagne »). Le vieux s’appelait Jean Pierre, il était corpulent, un grand gaillard capable d’arrêter avec ses mains la vague mythique de Nazaré au Portugal, mais il n’en avait cure. Son troupeau de moutons l’attendait dans le ciel. Deux cents brebis à traire avant de s’endormir. Un mouton de plus, en comptant Jonas qui ronflait déjà sur le dos de l’âne.

Ils arrivèrent au coucher du soleil dans une cabane qui sentait le santon de Provence, mais non, je plaisante, ça sentait le produit ménager, la cigarette froide et les pets de moutons, différents des pets de nonnes mais moins parfumés. Jean Pierre tira le lait des brebis puis revînt dans la cabane, où il mit à chauffer une marmite d’eau. Quand l’eau commença à tendrement frémir il y plongea Jonas. La peau du gamin était encore couverte de grains de sel marin, ce qui accélérerait le bouillonnement de l’eau. Jean Pierre avait faim, et quelques légumes ajoutés manu militari feraient pour lui une excellente soupe bio. Un peu comme « la soupe à la baleine » de Jacques Prévert. Une soupe que l’on nomme ici, dans le petit pays, garbure.

Quand il eut fini de dîner, il rota, se déshabilla et comme chaque soir, se mit à  braire devant la glace que croisent chaque jour ses yeux marron. Jonas est encore et âme dans la marmite, délicieux jacuzzi, dans les vapeurs du ciel bleu comme ses yeux, il rêve que viennent des nonnettes pétaradantes se joindre à lui, dans le grand bain divin. La nuit est belle, les étoiles scintillent dans le ciel, et je réalise que toutes ces conneries que j’ai écrites ce soir en direct live n’étaient qu’un prétexte pour mettre en valeur quelques photos prises aujourd’hui, sous un ciel sans nuages, et que voici:

AK

14 02 2019

mercredi, jour des enfants : le petit Ernesto G.

« Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain » disait ma mère qui connaissait la ritournelle. « Ne jetons pas la pierre au maçon, lui rétorquait mon père, il en fait des maisons ». Ernesto n’en savait pas plus long que « ne jetons pas… », mais un léger fumet de soupe d’orties suffisait à lui rappeler sa grand-mère, quand il faisait l’effort d’y penser au retour du collège.

Bien sûr, quand le petit Ernesto G. se leva en plein cours de mathématiques et hurla: »c’est pas moi le coupable! », la classe de sixième trois se transforma instantanément en cour d’assise. Un silence glacial prit possession du lieu, et le bruissement des palmes académiques du professeur cessa stupidement avant de s’écraser sur le tableau noir, sous la forme du théorème de Fermat (dont Fermat dit lui-même « j’ai trouvé une merveilleuse démonstration de cette proposition, mais la marge est trop étroite pour la contenir » -in Wikipédia-).

Toutes les mirettes inquisitrices tournées vers lui, Ernesto, planté comme un if au centre du cimetière canin d’Asnières, ne perdit pas l’équilibre mais sentit bien qu’il ne valait pas mieux qu’une crotte, fut-elle de nez ou de chien, aux yeux de ses camarades (terme générique). En exprimant son innocence, il plaidait forcément coupable, vu que personne ne lui avait demandé de quoi il n’était pas coupable. Alors, le professeur lâcha son morceau de craie, courut se laver les mains au lavabo (à cause de la grippe), et revint, vêtu de pied en cap d’un habit de juge légèrement élimé, et déclara, regardant droit dans les yeux l’enfant: » si, tu es coupable! » A ces mots, Ernesto s’écroula sur son siège et se mit à pleurer à chaudes larmes (expression utilisée généralement en pareil cas, d’où le célèbre proverbe mongol: « fais pleurer le petit, c’est l’heure du thé »).

Le juge-professeur émit les évidences suivantes: qui avait fourvoyé ses petits camarades en leur proposant des prêts fallacieux, onéreux et non oniriques (tel qu’il était écrit dans les contrats retrouvés dans le casier d’apparence virginal d’E.) remboursables par petites mensualités à durée si indéterminée que même les immortels n’y survivraient pas, qui avait exhibé au vu et au su de tous des ventres adipeux, obésifiants, pansus, œdémateux, grassouillets, boursouflés (arrêtons-là!) avec promesse d’arrondir les formes par des formules dilatoires (et non dilatatoires comme il était écrit dans les mêmes contrats) que sont la consommation de cachets amaigrissants, de cures thermales à domicile, de boissons biologiques telles que le thé mongol -très en vogue sous les yourtes des sans-abris-, qui donc sinon toi, Ernesto?

Ernesto, malgré son jeune âge, dut se rendre à l’évidence: il devait se défendre contre de telles accusations, qui touchaient en réalité l’ensemble des gosses, grands et petits, obligés pour survivre d’engager de grands combats, de perdre des batailles pour en gagner d’autres, moins meurtrières et plus constructives. L’argent étant le nerf de la guerre, seule la guerre des nerfs permet de gagner de l’argent, monsieur le professeur. Et sous l’apparence d’un asservissement à la publicité peut naître un accomplissement vers la qualité, recherche fondamentale en manque, pour l’instant, de généreux donateurs.

Ernesto crut que ses paroles allaient attirer de nouvelles foudres de la part de la justice professorale. A nouveau, grand silence. Un ange passe avec peints, sur l’aile gauche un grand A, sur l’aile droite un grand B, brossés à la main mais visibles. L’arobase de l’ange par contre n’est pas distinguable à l’œil nu. On ignore donc pourquoi, en cet instant, seuls les élèves portant lunettes se mettent à rire. « Ernesto, dit le professeur, vous n’y comprenez rien. Mais vu que vous semblez être de bonne foi, le jury vous accorde le droit d’aller continuer vos pitreries dans la cour de récréation. »

La cloche sonne. Tous les gosses s’ébrouent, et vous, et nous.

par AK Pô

04 10 09

monsieur Lolly, épicerie fine.

Acculé à la faillite, retranché au fond de mon tiroir-caisse, j’attends l’huissier. Les clefs du meuble sont dans ma poche, ce qui ne lui facilitera pas la tâche, tant mieux. Avant l’huissier, mon banquier, un voisin, est passé en famille dévaliser ma petite épicerie. Vos denrées sont périmées, votre carte de crédit est morte, les talons de vos chèques sont plus râpés que les brosses d’un cordonnier et les cordons de votre bourse se sont rompus sous le poids de vos dettes. Vous êtes fini, monsieur Lolly, tenez, donnez-moi un saucisson, bien sec, et préparez-vous à souffrir. Souffrir! comme si je ne souffrais pas depuis des années! Ces banquiers ont des mots de banquiers et des noms d’oiseaux rares. Il me reste quelques saucisses de Strasbourg encore emballées, vos enfants les adorent! J’ai aussi, pour votre épouse, quelques Ferrero enveloppés dans du papier doré, monsieur le Directeur.

Voilà où mène le petit commerce, quand on badine avec de grosses légumes qui vous créditent d’un bonjour monsieur Lolly les affaires vont bien? N’oubliez pas l’échéance d’avril, nous vous l’avons remontée d’un point, vous savez ce que c’est nos frais augmentent, nos charges sont énormes devant le nombre croissant de clients surendettés et de traders douteux qui vendent leurs portefeuilles boursiers pour régler les agios de la caisse de la centrale d’achat elle-même créditrice d’un opéra de quatre sous qui n’a pas fait recette malgré tout le talent du ténor, de la soprane et du librettiste (un ouzbèque qui manipule la clef de sol comme un derviche stambouliote), sans parler de l’orchestre dont la partition s’est taillée en morceaux choisis de quelques notes sur le développement durable dans l’industrie agro-alimentaire). Ah, qui dira la banqueroute morale des banquiers qui attendent la fée Vivienne rue du palais Brognard en parfaits pharisiens.

Mais cette histoire mérite d’être contée par son début. On sait tous, pour y être passés, que les bébés naissent avec une seule ambition: devenir grands, beaux, athlétiques, et poser pour les magazines de mode que les gens admireront avec un soupir d’aise et un soupçon d’envie. Ensuite, le temps aidant, petit à petit certains s’arrêtent dans leur croissance, faisant une pause définitive dans un système métrique (ou non) qui les différencie les uns des autres au millimètre près. Ainsi voit-on surgir de grands hommes au milieu de nains. Parfois ces hommes, devenant adultes, se développent ensuite dans des directions contradictoires; ainsi émergent les dodus, les malingres, les élancés, les courts sur pattes, les grosses têtes et les princes charmants, les ras du gazon et les géants de Sibérie, voire les sumos d’Hokkaïdo ou les pygmées de Sumatra, la liste est longue mais non sans fin.

Je fais partie des arrêtés à un mètre soixante de haut et quatre vingt dix de large (tour de taille). Recalé pour les magazines. Avec mes semblables les 1,60m, (nous nous appelons frère, brother, man, ogouriez ou ducon, selon notre situation géographique) nous avons cherché du travail, d’abord ensemble, pour faire masse, puis seuls, pour sortir du lot et se mieux faire valoir. Certains ont acquis un grand succès auprès des foules, et de prestigieux magazines en font encore périodiquement leur Une, aussi bien en Italie qu’en France, je dis cela pour ceux qui n’aiment pas trop franchir les frontières ou ne peuvent, malgré l’invention des talonnettes, voir l’horizon se dessiner au bout du monde quand l’ombre du grand soir le leur masque. Si la plupart d’entre nous (je ne peux parler pour les autres, les 2.20, ou les 1.93 par exemple) ont finalement atterri dans diverses officines plus ou moins bien rémunérées, d’autres n’ont su se satisfaire de leur situation et ont préféré l’option je suis petit mais je les mettrai tous à mes pieds, qui est une façon différente d’envisager le monde, à la condition cependant que ce monde soit parfaitement adapté à la conception que s’en fait l’individu en question, et, en l’occurrence, la seule méthode plausible pour y arriver reste l’écrasement.

Prenons deux exemples, l’ascenseur (social) et l’échelle (des valeurs). Vous pénétrez dans un bâtiment, disons le Conseil Général, par l’entrée principale (obligatoire pour les visiteurs), faites coucou aux réceptionnistes -généralement un homme et une femme qui s’aiment tendrement sans oser se le dire mais on le lit sur leurs lèvres quand elles vous renseignent sur le chemin à suivre-, et filez jusqu’aux ascenseurs (2). Et là, distrait par le bruit de la machine à café, au lieu de monter au troisième, vous descendez au parking souterrain, endroit sombre où sont stationnés les véhicules des agents qu’on a mis au placard dans les étages supérieurs. Cet endroit est le township du CG. Ne vous y risquez pas après seize heures trente. Pour l’échelle, c’est plus simple, car plus courant: soit vous diminuez l’espace entre les barreaux de manière à ralentir la progression, soit vous la mettez à l’envers. C’est le principe du puits et de la cheminée (disait mon père quand il nous chantait Ramona). Au final, quel que soit l’exemple choisi, vous vous écrasez le nez et on vous foule du pied en dévalorisant votre sociabilité: vous êtes un malfrat, bon pour suivre la coupe du monde au son des vuvuzelas.

Donc, j’ai pris ma décision: je file dans la forêt m’installer dans un champignon et me goinfrer de salsepareille. Comme ce type de la place de la Monnaie que j’ai surpris en train de bidouiller depuis sa fenêtre les fils des caméras qui surveillent le carrefour pour les connecter directement à son écran de télé. C’est vrai qu’il se passe plus de choses dans la rue que sur les chaînes audiovisuelles, où l’on voit de gros couillons jouer en direct et gagner des sommes conséquentes sous les clameurs de gros couillons qui applaudissent et vocifèrent quand les lumières rouges clignotent, que le meneur de jeu sort une blague à deux balles, deux balles pour le cas où une ne suffirait pas au suicide collectif.

En ces temps de coupe du monde de foot, se vérifie le vieux dicton entendu hier (dans ma cervelle): un grand Charles ne fait pas deux goals, mais une grande gueule finit toujours dans les filets.

AK Pô

16 06 10

(Pour mémoire 2010 : coupe du monde de foot)

le trappeur attrapé

J’ai marché trois jours avant d’enfin apercevoir la cabane en rondins qu’un vieux trappeur m’avait indiquée contre un gorgeon de mauvais Bourbon. La masure était censée se trouver à huit heures de marche, en se dirigeant plein ouest. Mais je me suis perdu à maintes reprises dans les bois, sans parler des détours obligés de la rivière où je ne trouvais aucun guet. Ni de quelques ours et autres pumas, rennes, loups et carnassiers divers dont on n’entend jamais parler dans les métropoles.

Je suis arrivé à la tombée du jour. Les premiers flocons commençaient à voltiger dans l’air frisquet mais pas encore glacial. L’habitacle était sommaire, mais suffisamment ample pour y loger mon cheval Floch et mon chien Fred. Car, dans ces contrées, l’homme sait que quand le blizzard se déclenche, personne, ni homme ni animal ne survivra dehors, à moins qu’il ne soit sauvage et rompu à un tel climat. Ce n’était pas notre cas, si j’inclus mes compagnons de route, Floch et Fred. La pièce, unique mais assez grande était simplement meublée : une table aux planches sciées de long, dont les arêtes s’étaient lissées et arrondies avec les multiples coudes et avant-bras des aventuriers qui s’y étaient assis, deux bancs de bois brut tenant encore par magie, les clous à moitié déchaussés de leurs orifices originels, un vieux poêle à bois et quelques casseroles, cinq gamelles sales (l’Eté avait été sec et le ruisseau tari), des gobelets, des allumettes et un long cordon d’amadou avec deux briquets, quelques fourchettes en fer blanc dont les dents partaient dans tous les sens. Mais ça me convenait.

A l’extérieur, une gouttière rustique avait permis le remplissage d’une grande bassine d’eau suffisante pour attendre la neige, dont la chute s’intensifiait. Contre le mur ouest un stère de bois abrité sous une bâche usée mais encore efficace. Deux gros ballots d’herbe pour nourrir le cheval, et des outils indispensables pour passer l’hiver : une hache, une pelle à neige, une scie, des bougies pour farter la lame rouillée de la scie et s’éclairer. La lampe à pétrole, quant à elle, était vide. Je devrais vivre au rythme des jours, courts, et des nuits, longues. Il n’y avait pas une minute à perdre ; le soleil passait derrière sapins et bouleaux et la nuit remplissait le paysage d’ombres. Je défis rapidement mon barda, dessellai le cheval et attachai la bride autour d’une poutre maîtresse. Fred me suivit pour aller chercher un gros monceau de branches pour allumer le feu, que je débitai près du fourneau avec ma machette. Tout cela se fit très vite. Dix minutes plus tard, alors que j’allais puiser de l’eau dans la bassine extérieure, quinze centimètres de neige jonchaient déjà le sol. Mais tout était calé. Il ne restait qu’à cuisiner ce que j’avais en provisions : des féculents, de la graisse, deux lapins abattus et dépecés en suivant durant l’après-midi, du sucre, du café, pas mal de sel et des pâtes. Quelques boîtes de conserve, pour survivre en dernier lieu, fêter la fin accompagné de deux flacons de Bourbon, pour soigner la solitude ou panser les blessures.

Le fourneau fonctionnait magnifiquement et réchauffait le repas et la pièce entière. Mes compagnons ne regimbaient pas. Floch avait son picotin et Fred quelques reliquats de lapin et un reste de haricots. Le grabat où je m’allongeai ensuite n’avait rien d’attrayant, mais le sommeil dans lequel je plongeai portait en lui tous mes rêves d’enfant, pendant qu’en silence la neige blanchissait la nuit profonde.

Soudain mon portable s’est mis à vibrer. Ma compagne m’a poussé du coude : « debout, fainéant ! ».

Adieu ! Adieu toundra, bush, forêts, salut Floch et Fred, et toi, femme polaire que quelques minutes de sommeil avaient évacuée de ma conscience. Adieu Thoreau, adieu London, merde, j’étais si bien parti et une putain de technologie plus agressive qu’un ours affamé me sort du rêve le plus lointain. Au pied du lit, bien réels, les deux flacons de Bourbon. Qu’est-ce que j’ai foutu de ma vie ? Ma gueule est-elle l’écorce de ce bois dont on brise les rêves ? Gina me secoue pour la deuxième fois : « debout ! Tu vas rater le train et tu manqueras le RER, le bus 13 et tu sais bien que ton patron n’en peut plus, t’sais t’sais t’sais ? » Puis elle se retourne dans le lit, tirant à elle la couverture encore chaude telle une squaw accrochée à sa peau de bison plus qu’à son indien brûlé par l’eau de feu. Et dire que la nuit dernière j’ai rêvé d’Afrique, de savanes et de danses, de jungle sur les hauts plateaux d’Ethiopie, vêtu de nudité comme un indigène, maquillé comme une tribu des monts de la Lune, et qu’au final j’ai été réveillé par la mouche tsé tsé tsé il faut te lever etc… Je foulais la terre rouge de mes pieds nus, autour de moi les femmes, seins à l’air, portant pour certaines dans leur dos de jeunes enfants emmaillotés de misère, psalmodiaient sous le regard sourcilleux des hommes et le rythme implacable des tam-tams, et me voici dans la salle de bain à me brosser les dents, sous la douche à me débarrasser de ces espaces oniriques et fuir ensuite, sans perte de temps, vers la vraie vie, cara al sol y cuerpo en la arena, chien andalou ou cheval de batailles perdues, aller bosser et finir vieux chameau assoiffé de fantasmes voyageurs.

Je marcherai quarante ans avant d’enfin apercevoir la cabane en rondins, la table de planches sciées de long, les deux bancs rustiques où poser mes fesses, le vieux poêle à bois, les casseroles, le grabat. Je ne rêverai plus : j’aurai gagné ma vie. Personne ne me retrouvera ici, mais j’aurai écrasé la mouche tsé tsé tsé et braqué la banque où je travaillais . Non, on ne retrouvera que les os de Floch dont je me serai nourri, alors que Fred aura rejoint Buck, suivant à son tour l’appel de la forêt.

Durant des jours et des nuits, la neige tombera, effaçant mes traces. Puis quelques saisons plus tard, je reviendrai en ville. Mais ce ne sera plus la ville que j’aurai quittée. Elle ressemblera sans doute à une femme très corpulente qui n’a pas vieilli mais qui, tout comme moi, sentira mauvais.

AK

21 01 19

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