Alentejo, si près, si loin…

Le jour naîtra et la terre nue s’offrira au nombril des hommes

Le soleil sera fier d’avoir brûlé ces monstres

Et au temps restera l’idée que l’on s’en fait,

Entre le vent qui balaie les cheveux, les blanchit,

Et ces chevaux sauvages qui galopent en Camargue

Le vent enflammera les dernières brindilles

A l’aube le toréador sans blessure ni mort

Dansera sous le chant souple des corrals

Quand il n’est de cornus que les hommes

Encerclés dans un rond rempli de sable clair

Que foudroie l’estocade et l’artère sanglante.

Hommes pauvres que vos crimes enrichissent

Hommes riches que vos passions détruisent.

AK

07 07 2020

un récit très kakigori (suite et fin)

le chapître 1 est ici 

(il est bon de commencer par le début)

Chapitre 1 :

Quand un mort frappe à la porte, on hésite toujours à lui ouvrir. Mais quand il est allongé dans ton lit, tu n’hésites pas : tu sors sans demander ton reste. Avec ses papiers, son portefeuille et le billet d’avion qu’il a réservé à ton nom. Tu atterris à Los Angeles, et comme tu viens du Japon, le crime n’a pas encore été commis. Les fuseaux horaires constituent ton meilleur alibi.

Alors qu’au pays d’Hokusaï les flics découvrent le cadavre, tu dors tranquillement à l’hôtel Hilton, à quelques 6000 kms de là. Ta chambre a été réservée au nom d’Hélène Dancourt, celui même qui est inscrit sur le passeport biométrique délivré par le département d’État des États-Unis le 15 mai 2015, jour anniversaire de tes 35 ans. De l’autre côté du Pacifique l’homme qui dort désormais éternellement se nomme Li Pong. Déjà connu des services de police pour meurtre, chantage et liens mafieux. Il a quarante ans, une cicatrice sur la tempe gauche qui obère une partie de sa chevelure brune. C’est un bel homme natif de l’île d’Hokkaïdo, donc plus grand que la plupart des hommes d’Honshu ou d’Okinawa, mais c’est un détail.

Vous avez fait connaissance dans le parc Sumida de Tokyo, quand les cerisiers fleurissaient. Parmi tous les occidentaux qui se baladaient là, Li Pong t’a repérée ; c’est normal : une occidentale seule avec son Pentax K3 en main, flânant sous l’ombre parfumée des arbres constituait pour lui une cible idéale. Il s’est approché de toi, s’est baissé pour ramasser quelque chose : une bague. Il te l’a tendue et a dit : « mademoiselle, vous avez perdu cette bague. ». Bien entendu, tu lui as répondu par la négative, mais ainsi vous avez entamé la conversation, ce qui était son but. Vous avez déambulé dans le parc puis êtes allés manger un kakigori, cette glace pilée parfumée très populaire au Japon. De fil en aiguille, votre conversation a dérivé et vous vous êtes embrassés. Il t’a demandé où tu logeais, et tu lui a dit « je ne sais pas exactement, c’est un ryokan du quartier Shinjuku, à côté du Bespoke Hotel, sur l’avenue Meiji-Dori. ». Il a éclaté de rire. « c’est loin d’ici ! En métro, il faut plus d’une heure, sans compter l’affluence des sorties de bureaux. » Tu as acquiescé dans un sourire un peu niais.

C’est sans doute pour ça que quand il a fini par te demander ton nom, tu lui as répondu : »Agnès Girard ». « Tu parles excessivement bien l’américain, a admis Li Pong, si je le compare à mes maigres connaissances. » Il t’a de nouveau embrassé et tu as senti que l’aventure avec lui ne faisait que débuter. Il t’a dit qu’il était représentant et venait rarement à Tokyo consulter les stocks de marchandise qu’il devait distribuer entre Osaka et Kyoto. Que tu lui donnais l’occasion de changer d’hôtel et de quartier, qu’il allait te raccompagner au ryokan et prendrait une chambre simple au Bespoke Hôtel, afin de profiter de votre proximité pour te faire visiter la mégapole, les zones d’Asakusa, Ueno, Ginza, Roppongi, bref (mais il le garda pour lui) le temps qu’il finisse avec toi dans le même lit…

(à suivre)

AK

20 07 2020

suite :

Ce qui paraissait pour Li Pong une simple passade, voire la continuité de ses vices, se modifia rapidement au contact d’Agnès. Cette française de trente deux ans modifia sa vision des choses et il tomba amoureux fou d’elle. Un proverbe japonais ancien, venu de Karougie du sud de l’archipel, dit qu’il faut se méfier de toutes les femmes du monde, sauf de celles qui en sont exclues. Et Agnès Girard semblait représenter cette exception. Le monde lui appartenait car elle ne le possédait pas, seul son corps sa prestance et son esprit en bâtissaient quotidiennement l’existence charnelle et spirituelle. L’interprétation de Li Pong jouait-elle sur son éducation shintoïste, ou bouddhiste, ou tout simplement par la lumière amoureuse qu’entretenait son cerveau, le mystère restait entier. Cependant, il ne faut pas oublier que Li Pong avait commis des actes répréhensibles sa vie durant, et serait certainement capable d’en engendrer d’autres. Agnès ignorait tout cela et se complaisait dans son long séjour à profiter de la culture, de l’amour et des jours s’écoulant dans les jardins, les bassins calmes où nageaient les carpes, les parcs hantés de jeunes gens et de vieillards s’exerçant à l’art du Tai Chi Chuan et autres arts martiaux qui lui étaient étrangers mais que la subtilité des chorégraphies enchantait.

Agnès, après un mois de relation amoureuse, décida de prolonger son séjour tokyoïte et loua un petit appartement dans le quartier de Ueno. Li Pong y venait deux jours par semaine, sans calendrier fixe. Son travail étant très fluctuant entre l’offre et la demande ; il lui fallait être flexible, donc disponible pour sa clientèle. Du moins, c’est ce qu’il racontait à Agnès. Cela dura jusqu’en mars 2015, date à laquelle les choses changèrent radicalement. Li Pong déboula dans l’appartement, il était en sang. Son dessous de bras droit saignait abondamment et sa chair avait été scalpée du tatouage qu’il portait depuis des années : une tête de dragon. Agnès soigna la plaie et l’entoura d’un épais bandage. Elle ne posa aucune question, elle avait compris. Les hommes croient tout savoir mais seules les femmes ont l’art de tout connaître. De l’Occident à l’Extrême Orient, elles comprennent qu’elles ont été flouées. Mais elles ne réagissent pas de la même façon. A Tokyo, l’hiver est rude. Quelques fausses déclarations et le coupable est vite appréhendé, comme partout sur la planète. Li Pong le savait. Il avait même pris les devants en faisant fabriquer un faux passeport au nom d’Hélène Dancourt, nationalité américaine, un billet d’avion et une réservation à l’hôtel Hilton de Los Angelès. Sans parler des billets verts qui gonflent sa valise à double fond. Elle se souvient très bien des derniers mots de Li Pong : « fous le camp, les yakusas vont arriver, Agnès, et les flics en suivant. Je suis un homme mort, vite, dégage ! C’est toi qu’ils accuseront du crime, bon sang, fais vite !»

Quand un mort est allongé dans ton lit, tu n’hésites pas : tu sors sans demander ton reste. Avec ses papiers, son portefeuille et le billet d’avion qu’il a réservé à ton nom. Tu atterris à Los Angeles, et comme tu viens du Japon, le crime n’a pas encore été commis. Les fuseaux horaires constituent ton meilleur alibi. Soudain, on frappe à la porte de ta chambre. « Votre petit déjeuner est servi, madame, puis-je entrer ? » Tu hésites à ouvrir, je te comprends. Quand on commence un récit avec cette phrase :

«Quand un mort frappe à la porte, on hésite toujours à lui ouvrir. »

On ne doute plus, on sait.

Que le véritable assassin, c’est celui qui raconte l’histoire.

AK

14 07 2020 

un récit très kakigori (chapître 1)

Quand un mort frappe à la porte, on hésite toujours à lui ouvrir. Mais quand il est allongé dans ton lit, tu n’hésites pas : tu sors sans demander ton reste. Avec ses papiers, son portefeuille et le billet d’avion qu’il a réservé à ton nom. Tu atterris à Los Angeles, et comme tu viens du Japon, le crime n’a pas encore été commis. Les fuseaux horaires constituent ton meilleur alibi.

Alors qu’au pays d’Hokusaï les flics découvrent le cadavre, tu dors tranquillement à l’hôtel Hilton, à quelques 6000 kms de là. Ta chambre a été réservée au nom d’Hélène Dancourt, celui même qui est inscrit sur le passeport biométrique délivré par le département d’État des États-Unis le 15 mai 2015, jour anniversaire de tes 35 ans. De l’autre côté du Pacifique l’homme qui dort désormais éternellement se nomme Li Pong. Déjà connu des services de police pour meurtre, chantage et liens mafieux. Il a quarante ans, une cicatrice sur la tempe gauche qui obère une partie de sa chevelure brune. C’est un bel homme natif de l’île d’Hokkaïdo, donc plus grand que la plupart des hommes d’Honshu ou d’Okinawa, mais c’est un détail.

Vous avez fait connaissance dans le parc Sumida de Tokyo, quand les cerisiers fleurissaient. Parmi tous les occidentaux qui se baladaient là, Li Pong t’a repérée ; c’est normal : une occidentale seule avec son Pentax K3 en main, flânant sous l’ombre parfumée des arbres constituait pour lui une cible idéale. Il s’est approché de toi, s’est baissé pour ramasser quelque chose : une bague. Il te l’a tendue et a dit : « mademoiselle, vous avez perdu cette bague. ». Bien entendu, tu lui as répondu par la négative, mais ainsi vous avez entamé la conversation, ce qui était son but. Vous avez déambulé dans le parc puis êtes allés manger un kakigori, cette glace pilée parfumée très populaire au Japon. De fil en aiguille, votre conversation a dérivé et vous vous êtes embrassés. Il t’a demandé où tu logeais, et tu lui a dit « je ne sais pas exactement, c’est un ryokan du quartier Shinjuku, à côté du Bespoke Hotel, sur l’avenue Meiji-Dori. ». Il a éclaté de rire. « c’est loin d’ici ! En métro, il faut plus d’une heure, sans compter l’affluence des sorties de bureaux. » Tu as acquiescé dans un sourire un peu niais.

C’est sans doute pour ça que quand il a fini par te demander ton nom, tu lui as répondu : »Agnès Girard ». « Tu parles excessivement bien l’américain, a admis Li Pong, si je le compare à mes maigres connaissances. » Il t’a de nouveau embrassé et tu as senti que l’aventure avec lui ne faisait que débuter. Il t’a dit qu’il était représentant et venait rarement à Tokyo consulter les stocks de marchandise qu’il devait distribuer entre Osaka et Kyoto. Que tu lui donnais l’occasion de changer d’hôtel et de quartier, qu’il allait te raccompagner au ryokan et prendrait une chambre simple au Bespoke Hôtel, afin de profiter de votre proximité pour te faire visiter la mégapole, les zones d’Asakusa, Ueno, Ginza, Roppongi, bref (mais il le garda pour lui) le temps qu’il finisse avec toi dans le même lit…

(à suivre)

AK

20 07 2020

les mardis de la poésie : Louis Calaferte (1928-1994)

Vous

Vous ne savez pas combien je m’obéis durement

Entre moi et vous, il y a moi.

Vous ne vous en doutez toujours pas, mais je suis là.

Mon
Dieu, tenez-moi dans votre élévation.

Mettons

si vous voulez

un badigeon bleu pomme et des larmes de lait ou de miel

un smoking de chez le grand faiseur

un accent d’angora quelque chose d’antique

étincelles en moire le cuir anglais d’antan

un glabre majordome deux ou trois aunes du plus noble des shirting limited
C° and C°

Milan à l’Opéra la virtualité insigne d’un grimoire

une grappe de fruits le craquant d’un biscuit et même un peu d’orgeat

Mettons

si vous voulez

un cerveau d’astronome
Et ce sera la nuit

Vous êtes belle

belle

belle

Vous êtes belle comme un calorifère

Si je vous disais tout !

On ne vous pardonne pas de vous suffire à vous-même.

Indécise cité des femmes vos mains

beaux peignes effilés

vos mains de feuilles fortes ô mains fidèles et adroites nous vous fûmes confiés indociles à vous fuir mains d’ondées ô gracieuses à nos têtes
d’enfants exerçant leur science exorables légères

mains à bouquets mains à blessures mains salutaires à nos fronts Épouses des enfants

Si vous voulez le fond de ma pensée, préparez-vous à une chute vertigineuse.

Vous avez laissé faire un monde de corruption.

Vous avez laissé faire un monde de mensonge.

Vous avez laissé faire un monde de lâcheté.

Vous avez laissé faire un monde d’ignorance.

Vous avez laissé faire un monde de routine.

Vous avez laissé faire un monde de pauvreté.

Vous avez laissé faire un monde de souteneurs.

Vous avez laissé faire un monde d’équarrisseurs.

On arrête.

On emprisonne.

On torture.

On assassine.

Et maintenant – qu’est-ce que vous espérez ?

Non, je ne suis pas mort, mais que ça ne vous empêche pas de m’envoyer des fleurs.

RÉCOMPENSE

Si vous êtes raisonnables toute la semaine

Si vous faites bien vos devoirs

Si vous apprenez bien vos leçons

Si vous ne vous battez pas avec vos camarades

Si vous ne tirez pas la queue du chien

Si vous mangez bien votre soupe

Si vous ne faites pas crier votre grand-mère

Si vous vous lavez les mains avant de vous mettre à table

Si vous vous brossez bien les dents

Si vous allez vous coucher sans pleurer

Si vous faites votre prière tout seuls

Si vous êtes bien sages avec maman

Dimanche on ira voir papa à l’asile

Je vous laisse tomber.
Je ne marche pas dans vos conneries d’avenir idyllique.

Choses dites (CME, )

Wikipédia (extrait) :  »

Louis Calaferte, fils d’un père immigré italien, maçon, et d’une mère stéphanoise, couturière à domicile, passe son enfance – à la fin de laquelle son père meurt de tuberculose – et son adolescence – correspondant aux années de guerre 1939-1945 – entre Lyon et la Haute-Loire.

Après l’obtention du certificat d’études, il travaille tour à tour comme garçon de courses, manutentionnaire dans une entreprise textile, manœuvre dans une usine de piles électriques, puis apprenti dessinateur dans un cabinet de dessins sur soierie. À cette époque, grâce à des retransmissions radiophoniques, il découvre le théâtre et s’essaie à l’écriture de nombreuses pièces1.

En , il quitte Lyon pour Paris, espérant devenir comédien. S’ensuivent quatre années de misère et de doute pendant lesquelles il continue néanmoins d’écrire. Des rencontres décisives ont lieu : en 1949, avec Guy Rapp, comédien et metteur en scène, qui lui apportera son amitié et l’encouragera à écrire ; en 1950, avec Guillemette, qui partagera sa vie ; avec Joseph Kessel, à qui il soumet, en 1951, le manuscrit de Requiem des innocents. Ce « père en littérature », lui prodiguant ses conseils, et après l’avoir fait retravailler, le présente à l’éditeur René Julliard. Le livre est aussitôt accepté, publié en 1952 et suivi, en 1953, de Partage des vivants, qui connaît un réel succès critique.

Brou de Noir

De la promptitude d’un rêve tombé dans un verre vide il ne faut rien attendre. Un espoir s’y installe, une loi le régit, et de cent mille cris la Méditerranée en colore ses galets. Je ne voudrais jamais qu’un autre homme ait vécu comme moi la soif et la faim, les déchirures du chemin et les tortures des hommes devenus bourreaux. Dans le pays d’où je viens, j’étais un lion. Pas celui de la place Denfert Rochereau, non, un vrai lion de la savane, là-bas. Ici,je suis devenu une machine à écrire sur une Remington portative désuète, au temps des claviers d’ordinateurs et d’internet. J’humecte les bandes pour qu’elles impriment un peu quand les touches claquent sur le papier 80gr, le moins cher du marché. Ce soir, mon verre est vide et dehors une pluie dense danse avec enthousiasme sur le toit et mon esprit tangue sous les rafales, sagaies contre hallebardes. Combien de mers me faudra-t-il traverser, moi le jeune lion des prairies sèches et des arbres maigres, qui ait survécu à la mer et ignore le port où le salut m’attend et se lasse de sa patience ?

Je tape chaque nuit sur ma petite machine, le cliquetis émet des musiques lointaines, du oud et du djembé, le chant envoûtant des griots, les mots tapés battent le rythme de mes écrits : je suis ici chez moi, l’Afrique est sous mon toit. Et si mes nuits sont blanches je reviens au pays en regardant mes doigts encore tachés d’encre : noire comme ma peau.

Ce matin, le jour n’était pas encore levé, j’ai dû retenir la nuit pour qu’elle ne tombe pas dans l’escalier. Doucement, la nuit, doucement, il ne faut pas réveiller la vieille chouette qui surveille le rez de chaussée derrière ses rideaux. Laisse-la ronfler, je vais travailler, rejoindre les comme moi, on montera dans un fourgon et le jour se lèvera sur les champs. Les champs comme jadis où poussaient les chansons, le rythme cadencé des esclaves modernes, les muscles incapables de se rebeller, que veux-tu faire quand tu es sans papier, que réclamer et auprès de qui te plaindre ? Travaille et sue sur la belle terre noire, fertile comme l’est la nation que tu nourris par ton labeur, parmi tes frères et sœurs africains, espagnols, portugais, roumains et polonais. Mais toi seul sait que pour mourir il suffit d’oublier qui l’on est d’où l’on vient et sur ce chemin tout tracé se soumettre à cette terre qui ne t’a pas vu naître. Alors, la nuit, sur ta Remington tu tapes des mots qui s’impriment sur le papier blanc de tes nuits nègres. Mais tu as un problème : ton verre est vide. La part de l’ange s’est évaporée et à minuit toutes les épiceries du quartier sont fermées.

L’instinct de la brousse te revient en tête, n’es-tu pas le jeune lion que ta famille a envoyé en Occident au prix du sacrifice financier de tout un village pour que tu réussisses dans la vie, chez les blancs, dans cet Eldorado où tu feras fortune, renverras l’argent pour que là-bas on achète du bétail, on plante des arbres, on creuse des puits avec des pompes, où le village entier te vénérera, si tu rapportes aussi quelques armes pour protéger les habitants des tribus alentour, au lieu de claquer ta tristesse en mitraillant ta solitude misérable, ici. Tu descends les cinq étages sans un bruit. Tu pars en chasse, tel le lion qui ne poursuit ses proies que la nuit.

Les caméras de surveillance qui jonchent la ville ne te voient pas : tu marches à l’ombre des lampadaires, le long des murs et surtout, tu es noir, donc fugace dans l’obscurité. Tu sais où tu vas, mais par quatre chemins fleurant le vent et la circulation automobile, les claquements de bagarres d’ivrognes, les clameurs de fêtards intempestifs. Tu es loin, tu es proche, aux aguets mais sans sagaie. Tu es un lion assoiffé et tu ris intérieurement en pensant à Nougaro, qui te regarde peut-être depuis là-haut. J’approche, j’approche  martèle ta caboche, et c’est vrai qu’il est là, majestueux et immobile. Il t’attend. A ses pieds une bouteille de gin, une autre de vodka. Oubliées par des fêtards qui se sont saoulés après le déconfinement. Elles sont intactes, pleines. Elles t’attendent. Le lion de Denfert-Rochereau ne bronchait pas, mais il parlait à l’oreille attentive de l’homme assis au pied de la statue : de la promptitude d’un rêve tombé dans un verre vide il ne faut rien attendre. N’attend rien de la vie et elle t’offrira toutes les clefs pour l’aimer, où que tu sois et quoi qu’il advienne. Oublie Dieu et ses promesses d’un monde paradisiaque offert aux pauvres après leur mort. La mort est notre taire, notre terre va mourir d’exploiter les humbles qui sont désormais sans voix ni voies. Alors bois ces mensonges que l’alcool t’offre au bas de mon piédestal, et rentre chez toi taper sur ta machine obsolète un courrier enjoué aux membres du village : eux croiront en toi, tu es leur seul espoir.

AK

11 07 2020

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lion_de_Belfort_(Paris)

https://www.youtube.com/watch?v=tSz6fRPPjsM

https://lyricstranslate.com/fr/nandipo-nandipo.html

Mamans, j’ai peur !

En regardant 28′ sur Arte, j’apprends dans une chronique de fin d’émission, que des personnes achètent, adoptent (!) des poupées hyperréalistes en silicone comme on adopterait un orphelin bien vivant en cliquant sur internet. C’est effrayant!

Exemple d’annonce : « Les bébés reborn en vinyl sont beaucoup moins cher que les bébés en silicone. En effet, les poupées fabriquées en vinyle sont plus abordables, avec des prix pouvant aller de 50 à 300€ tandis que les poupées en silicone se situent plus souvent entre 250 et plus de 1000€. »

les « bébés » vendus ou à vendre (adopter!):

il est né le 30 Septembre 2017.

« Il pèse 3kg 200 pour 56cm.

Antoine a une sucette aimantée.

Issus du kit: Boy de Tina Kewy. »

site (parmi des dizaines) : https://nurseriefenouil.com/bebes-adoptes/

Si la réussite du réalisme de ces poupées est quasiment parfait voire troublant, ce qui me stupéfait est l’engouement de certains adultes pour compenser leur solitude avec ce qui n’est ni plus ni moins qu’un objet inerte, aussi plaisant soit-il (bon, je ne parlerai pas des godmichets et autres plugs) qui convient mieux, dans sa forme simplifiée et originelle (chiffon, bois, plastique etc) aux petits enfants (qui font travailler leur imagination de façon ludique) qu’aux personnes d’âge mûr. Pour combler sa solitude ou ses manques affectifs un animal domestique a au moins le privilège d’être vivant. Cela m’évoque les tamagotchis,  animaux de compagnie virtuels japonais, créés en 1996 par la société japonaise Bandai.

Bref, à l’heure où des enfants orphelins crèvent de faim de par le monde et aimeraient trouver une vraie famille d’accueil, toute cette marchandisation de l’ersatz humain m’écœure. Maintenant, chacun en pense ce qu’il veut.

Une étrange offre d’emploi.

Au courrier hier matin une lettre assez bizarre. Une maison de prod (comme on dit dans le milieu) me proposait 20 000 $ pour réaliser un script pour une série de télé-réalité, arguant du fait que tous les scénaristes de la boîte étaient à bout d’imagination et qu’il fallait de nouveaux intervenants, des « créatifs » pas encore marqués par la fatigue mentale et les succès hollywoodiens.

20 000$, c’est une somme pour moi, je vendrais ma mère à ce prix-là, si ce n’était déjà fait (il y a deux ans, pour seulement 5000). Donc, je me suis dit : au boulot mon petit gars ! Tout d’abord, avaler quatre ou cinq cafés bien serrés, puis verser dans une cornue sans IA la liste des ingrédients nécessaires à ce genre d’histoire. Pour l’intrigue, je verrai à la fin, après avoir bien shaké le tout. Donc, les ingrédients : un meurtre bien sanglant (une femme comme victime, riche héritière si possible, ça vaut de l’or pour la suite : Muriel H.), un inspecteur assez mal dans sa peau (mais il fait semblant car c’est le meilleur limier de l’Arizona : Jess Norman), son assistante Jessica L., une blonde très sexy. Côté crimes, trois ou quatre viols menés par un tueur en série, Jack Stroke (mais ce n’est pas l’assassin de Muriel H ). Ajouter une guerre de gangs (les Prout contre les Pron, deux bandes de latinos venus de Memphis et d’ Arcachon pour régler leurs comptes au sujet d’une livraison de drogue -de la blanche, c’est plus sérieux- visiblement détournée de sa destination par l’un des deux gangs). Ensuite, une histoire d’amour fugace (Jack Stroke et Marie M.) pour placer une ou deux séquences d’érotisme pour calmer le téléspectateur et les techniciens de plateau déjà à cran pour tenir les délais de tournage. Inclure une scène d’enterrement (celui de Muriel H. sera parfait, avec un bon prêche du curé bien moralisateur) en lui adjoignant la présence d’une petite fille en pleurs (Rose M., la fille de la bonne noire Marie M., fidèle servante de la famille H. et maîtresse de Jack S., mais surtout pour honorer le contrat en faisant jouer dix pour cent d’acteurs noirs, comme stipulé dans la lettre d’hier matin). Très bonne l’idée, la petite qui pleure au cimetière, les gosses adorent voir chialer ceux qui ont leur âge, ça les fait vibrer et leur donne envie de boulotter des stocks de saloperies sucrées entre deux pubs. Ignorer totalement l’intervention de la police scientifique, qui complique l’intrigue avec des termes incompréhensibles inintelligibles pour le spectateur.

Maintenant, essentiel ! Les guns (comme on dit dans le jargon) : le Beretta 35 mm pour Jess Norman, les kalachs pour les Prout et les Pron, quelques coups de poing américains, un nunchaku, deux battes de base-ball, bref que du classique le budget est limité (cf courrier reçu). Enfin, pour le moment du moins, une dizaine de bagnoles et fourgons dont certaines (4) avec gyrophares bleus et klaxons. Par économie, on peut utiliser des Dinky toys et des maquettes de rues spécial trucages.

Maintenant, le décor. Un parking souterrain (guerre des gangs et poursuite du meurtrier), un entrepôt bien déglingué avec des escaliers métalliques qui claquent sous les pieds des rangers et de Jess Norman, qui se retrouve en première ligne avec Jessica L., son assistante super sexy. A cela peut se rajouter un lac rempli d’eau dormante ou une rivière genre Potomac, avec un plan panoramique sur la Maison Blanche (ça ancre l’imaginaire). Éviter les autoroutes encombrées, les têtes à queue intempestifs qui coûtent la peau des fesses, d’autant qu’il faudra louer une villa pour situer exactement l’endroit du meurtre de Muriel H. (Pour la scène érotique entre Jack Stroke et Marie M. on se contentera de louer une piaule chez Marc Dorsel). 06 07 20 Et puis, merde, les scénaristes découperont les scènes. Je bosse sur le script, pas sur la mise en boîte. Je passe sur les figurants, qui seront payés à coups de lance-pierre ou de coups de pied au cul, c’est pas mon job.

Maintenant, je shake ma cornue garantie sans IA. Bon, OK, les acronymes c’est pas le point fort des lecteurs, donc je précise : IA= Intelligence Artificielle. Bref, on est mal barrés avec des incultes comme vous qui ne regardent que des séries cultes. Moi, je fais dans l’innovation, le produit certifié biométrique, l’intrigue subtile à la Hitchcock, enfin un nom comme ça, c’est pas grave, je ponds un suspens inouï dans une télé-réalité jamais envisagée dans l’ère numérique, depuis les frères Lumière. Un peu de patience, le temps que la mousse disparaisse de ma cornue. J’approche mes narines, hum ! Cette idée est excellente, je pose mes lèvres sur le rebord tiède, quel goût, quelle saveur, quel élixir contient ce récit, ce script va être élu meilleure idée de la télévision, passer sur toutes les chaînes en replay , y compris sur Arte, bon j’avale et vide le contenu. L’intrigue m’attend au coin de la rue, comme on disait à Marseille dans les bouches du rhum.

Donc, Muriel H. est trouvée assassinée, baignant dans le sang, dans sa vaste maison bourgeoise. Marie M. la découvre au matin, en lui apportant ses toasts, son œuf coque et sa trousse de maquillage. Rose M., la fille de Marie, porte sur le second plateau un grand bol de café noir (ce qui fait neuf pour cent d’acteurs blacks engagés), pose le plateau sur la table basse de la grande chambre à coucher et sort. Séquence suivante : Jack Stroke erre le long des quais du Potomac. Il voudrait devenir résident de la Maison Blanche mais son seul moyen d’être connu c’est de violer quelques femmes en leur mettant la main à la chatte. Mais les femmes ont tendance, pour certaines, à être démocrates et à balancer quand l’occasion se présente, quelques coups de pieds radicaux. Raison pour laquelle Jack Stroke récupère la plupart de ses victimes essentiellement dans les tea-parties.

Cependant, il aime bien les fesses noires de Marie, qui le soulagent d’être un gros con . Dans le même temps, Jess Norman est appelé à intervenir dans le parking souterrain où deux bandes de latinos s’affrontent, effritent les piliers en béton avec leurs armes lourdes. God michett ! Jessica, reste à la sortie, et tire sans sommation s’ils n’ont pas validé leur ticket. OK Jess, quand me feras-tu un compliment sur ma nouvelle coiffure ? Ah ah, je rigole, je suis en pleine chimio avec ces anti-gringos mais pour la blanche, je veux bien y passer la nuit à décompter les grammes, Jess !

Alors qu’il roule sur l’autoroute déserte (j’insiste), Jess reçoit un nouvel appel : c’est Marie M. Elle vient de découvrir qui a tué Muriel H. Un indice qui ne laisse aucune ambiguïté. C’est sa fille qui l’a trouvé sous le lit. Elle l’a encore dans la main, dit Marie à Jess. Soudain, entre dans la pièce mortuaire Jack, qui bande comme jamais auparavant ; il voit la gamine, se cache derrière le paravent, et susurre chérie, j’ai envie de toi ! (Bon, là, pas de frais supplémentaires chez le pornographe, on raye directo le dialogue et on tourne les deux scènes dans la même demi-heure).

Modif : Jack entre précipitamment dans la villa, en fait c’est lui qui a dérobé la marchandise à Arcachon et l’a transbahutée à la voile jusqu’aux States, puis a remonté le Potomac jusqu’aux narines du Président élu : c’est de la blanche maison, a-t-il argué pour la refourguer. Bien sûr, les Prout et les Pron n’apprécient pas. Deux gangs, deux bandes de cons. Mais comme le quota de noirs n’est pas atteint, on place dans la phase finale un vieux nègre qui joue admirablement du banjo, sur un trottoir très fréquenté d’une grande ville.

Un Ennio Moricaud de 91 ans fera l’affaire.

07 07 2020

AK

Bon, je vais expédier tout ça en réponse au courrier reçu. Si c’est accepté, je m’attellerai à la suite (découverte du meurtrier de Muriel H, puis le procès et autres suspens en ligne en fonction du budget alloué…)

PS : pour les scènes de prétoire, les dialogues genre « objection votre Honneur », « objection refusée, vous avez la parole, Maître », « mon client(e) n’était pas sur les lieux du crime, en voici la preuve » etc, je prendrai conseil auprès de Dupont Moretti, garde des sceaux…

il n’y a plus de pluie dans la danse des sioux

La terre était rase et le calme plat

Ceux qui avaient des yeux pleuraient

Ceux qui n’en avaient plus geignaient

La terre était devenue plate

A force de rondes infernales

Le soleil avait dévoré les plate-bandes

L’eau se négociait au prix de l’or

Mais il ne fallait pas mourir

Disaient les plus assoiffés, le sang

Coule à flot, qu’est-ce que l’eau

Sinon la transparence désenchantée

De nos vampirismes, la nuit des temps

Tant attendue, terre rase, calme plat,

Les sources sont taries, la mer se meurt

Mais qui serait prêt à boire l’eau salée

A pleines gorgées, ceux qui geignaient

En voulaient de pleines gourdes, des jerricans,

Pensant recouvrer la vue sur un monde

Qui bien que condamné n’en serait que meilleur

Mais l’eau ne coulait plus des robinets

Les sources étaient vendues, gardées,

Pour un verre il fallait un laisser-passer

Ceux qui avaient des yeux ne pleuraient plus

Comme les autres ils geignaient

Mais jamais ils ne se plaignaient d’avoir

Un jour léché dans le verre d’un nanti

La dernière goutte de pluie.

AK

06 07 20

Les mardis de la poésie : Sylvia Plath (1932-1963)

Dame Lazare

Je l’ai encore refait
un an parmi dix
j’y suis arrivée

comme un miracle ambulant, ma peau
brillante comme un abat-jour de nazi
mon pied droit

un presse-papiers
mon linge juif,
sans caractère, magnifique

serviette enlevée
o mon ennemi,
est-ce que je fais si peur?

le nez, les orbites des yeux, toute la denture ?
le souffle aigre
s’évaporera en un seul jour.

Bientôt, bientôt la chair
le trou de la tombe sera mon chez moi sur moi
et m’aura mangée

Et je suis une femme tout sourire
je n’ai que trente ans.
Mourir
Est un art, comme tout le reste.
Je le fais vraiment très bien.

Je le fais si bien que cela ressemble à l’enfer
je le fais si bien que cela semble réel
j’imagine que vous puissiez dire elle a un appel.

C’est suffisamment facile de le faire dans une cellule
C’est suffisamment facile de le faire et de rester sur place.
C’est le théâtral

retour en scène dans le vaste jour
à la même place, avec le même visage, le même cri
amusé et brutal :

« Un miracle ! »
Cela me met K.O.
Il y a une plainte

pour mes cicatrices béantes, il y a une plainte
pour l’audition de mon cœur –
cela ira au bout.

et il y a une plainte, une très importante plainte
pour un mot ou un contact
Ou une goutte de sang

ou une parcelle de mes cheveux sur mes vêtements.
Et oui, et oui, Herr Doktor,
et oui, seigneur ennemi.

Je suis ton opus,
je suis ton objet précieux
le bébé en or pur

qui hurle en fondant en un cri perçant
je me tourne et je brûle.
Ne crois donc pas que je sous-estime ta grande préoccupation.

Cendre, cendre –
tu as fouiné et remué.
Chair, os, il n’y a rien ici –

un gâteau de savon
un anneau de mariage,
un plombage en or.

Seigneur Dieu, seigneur Lucifer
fais gaffe
fais gaffe.

Jaillissant de mes cendres
je m’élève avec mes cheveux rouges
et je bouffe les hommes comme l’air.

 

tiré du site : https://www.poemes.co/sylvia-plath.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sylvia_Plath

 

Lilou, rue des Lilas

(@Alma, @Do,@Maêstro)

J’ai connu Lilou rue des Lilas, au début d’un mois de novembre. C’est une rue pentue, étroite, dotée de maigres trottoirs et bordée de maisons ouvrières accolées, aux façades défraîchies, rue que j’arpentais et remontais une fois par semaine pour acheter ma dose de tabac à rouler. Je ne me souviens plus s’il pleuvait ce jour-là, mais me rappelle très bien que les employés de la ville avaient débloqué les bouches à clef et que l’eau ruisselait abondamment dans les caniveaux. Lilou descendait du haut de la rue, l’air désinvolte, jouant à saute-ruisseau comme une gamine qu’elle n’était plus. Elle avait vingt quatre ans. De prime abord je la pris pour une attardée mentale, bien que cela ne correspondît pas à sa silhouette, son port et ses vêtements. Elle était très jolie, paraissait s’amuser avec ses gestes enfantins, rire d’elle-même et de l’environnement triste qui balayait cette rue déserte, aux fenêtres mi-closes. Seuls quelques chats vagabondaient sous le ciel gris, ou dormaient sur le palier des maisons.

Un temps charbonneux, comme nous en avions souvent en cette saison. Pour autant, ne régnait aucune tristesse apparente dans la rue des Lilas. A mi-pente, des musiques traversaient portes et vitres, des odeurs de repas nourrissants et parfois un air d’opéra se glissait dans la rue, sous la forme subtile d’un sweet-shirt rouge séchant au balcon d’un étage. C’était pour moi un rappel, tout comme la carotte du bureau de tabac était le fanal où tous mes vices avaient trouvé refuge.

Lilou, ai-je dit, avait vingt quatre ans. Je dis cela car par ici les femmes qui dépassent l’âge de vingt cinq ans sans être mariées sont traitées de vieilles filles, qui finiront, disent les commères, sans mariage ni gai veuvage. Or Lilou sautillait comme un cabri entre l’eau du caniveau, le ressaut du trottoir et le bitume crevassé. Plus elle venait vers moi plus son physique et sa bonhomie faisaient palpiter mon cœur. Sa gabardine légère dansait et voletait dans l’air frais, sa taille était fine comme la brise de mai, quand vient la saison d’ouvrir grand les volets, combien mesurait-elle, je le sus plus tard : nous avions la même toise, elle avec ses talons, moi avec mon regard quand je la fixais droit dans les yeux, mais cela arriva bien plus tard que l’instant dont je vous parle ici, car s’il faut un début à tout, c’est dans la rue des Lilas que tout débuta. Je grimpais en soufflant (à cause du tabac), elle descendait en riant (insouciante) quand son pied droit ripa sur la bordure (une T2CS2 pour les professionnels) et elle s’affala comme une crêpe sur le sol, à deux pas de moi.

Dans un premier temps, je n’osai pas la prendre dans mes bras pour la relever, elle était trop sensuelle et ma timidité ne pouvait transgresser mon émotion. Une jolie femme qui tombe devant vous, que vous avez lorgné en train de jouir de son imaginaire enfantin, comment pourrais-je la saisir sans éprouver le mystérieux frisson de deux chairs accolées, bien que séparées par une gabardine et un imperméable, un sentiment beau comme beau comme…une machine à coudre et un parapluie sur une table à dissection. Cependant, Lilou ne garda que peu de traces de sa chute. Des ecchymoses au coude et au genou, un sac à main éraflé et une panoplie de papiers, de cartes de réductions, ainsi qu’un petit porte monnaie qui me sembla vide quand je le remis dans le sac. Je pris sa tête, dont le front saignait légèrement, faisant maladroitement tomber son bonnet de laine où ses cheveux avaient trouvé refuge. Ils étaient châtain clair, longs et légèrement frisés ; ses yeux d’un vert émeraude me rappelèrent ces petits roumains qui travaillaient du matin au soir sur les décharges publiques. Son teint était pâle, son sourire avenant. Sur le moment, je me questionnais : avait-elle des ancêtres suisses ou corses ? Car elle ne ressemblait en rien à une femme du Nord, que l’on reconnaît à la fine moustache qui pousse sous le nez, comme dans les pays du sud de l’Europe. Une pilosité douce qui ne se rencontre jamais dans les pays du Nord, mais dont la blondeur échappe souvent au regard du méditerranéen.

Le temps a passé, les saisons se sont succédé, mais dans la rue des Lilas, bien que vous ne passiez jamais par là, sachez qu’au numéro 12, à deux ou trois maisons où un sweet shirt rouge sèche au balcon et vocalise au vent les plus beaux morceaux de musique, vous trouveriez un couple de vieux gamins, de ceux qui n’ont jamais vu ni la mer ni la montagne, mais fument et sautent les ruisseaux du temps qu’il leur reste à vivre, dans le parfum vieillot de la rue des Lilas.

Epilogue

Nous sommes à table. Soudain, Lilou se lève, furibarde.

« -Mais enfin, Chou, tu es complètement fou ! Pourquoi tu leur donnes notre adresse ? Ça va déferler, les touristes vont nous pourrir la vie maintenant qu’ils savent qu’on est heureux, tranquilles dans notre rue en pente. »

« – Tu as raison, Lilou, on va donner l’adresse où le sweet shirt sèche au balcon ! »

AK

05 07 2020

Sur le même thème :

https://dodomartin.wordpress.com/2018/11/19/rue-des-lilas/#comment-34450

https://almanito.wordpress.com/2020/07/04/le-trop/

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