dans la fraîcheur d’un musée magique : bienvenue chez Paul Valéry, à Sète

Malgré plusieurs visites annuelles dans cette charmante ville (hors zones et immeubles touristiques qui poussent chaque année au sud -vers les plages-), il était un endroit où je n’avais jamais mis les pieds : le musée Paul Valéry. Celui-ci, situé juste au dessus du cimetière marin dont le poète chanta les charmes (cf https://lepetitkarougeillustre.com/2019/06/04/le-mardi-cest-poesie-paul-valery/) révèle en fait un charmant lieu et de nombreuses peintures mélangeant divers styles et époques. On y croise du Combas, du Di Rosa, des peintres tels que Gaston Marquet (« le lavoir de saint Pierre/idylle à Montmartre 1848 -photo-, Marius Roy (1833-1921) « le rétamage » (photo), et bien d’autres qui donnent un attrait particulier à cet ensemble d’époques disparates mais également poétiques.

L’espace réservé à Paul Valéry se situe à l’étage. On y trouve des manuscrits, quelques photos, mais je dois avouer que je suis plus réceptif à une œuvre simplement écrite dans un livre de librairie qu’en des ébauches, dessins (réussis), échanges épistolaires rédigés à la plume et autres prospectives d’un magistral  écrivain.

En résumé, si vous passez par Sète, n’hésitez pas à visiter ce musée, et profitez également de visiter celui consacré à Georges Brassens, de l’autre côté du mont saint Clar, qui vaut également le détour.

En attendant, marchez à l’ombre ou faites la sieste dans votre réfrigérateur…

comme Zappy Max nous quitte, on double les souvenirs d’une autre époque

Zappy Max,  inconnu des jeunes générations, fut une personne très célèbre dans le monde de la radio. Il est décédé le 18 juin 2019, à l’âge de 97 ans. Il fut un pionnier de la radio, mais également chanteur, acteur, animateur… Voici un bon résumé de l’homme, de sa carrière, dans un compte-rendu de l’AFP  émis hier:

https://www.rtbf.be/culture/scene/detail_deces-de-zappy-max-vedette-populaire-de-la-radio-de-papa-en-france?id=10249336

D’autres aspects de l’homme :

 

 

 

Ecœurant, dégueulasse, les « vaches à hublot », nouveau doc de L214

Il n’y a rien à rajouter, c’est tout simplement intolérable!

Voici deux liens (un article de la Dépêche du Midi et le site pour signer la pétition) pour faire cesser cette barbarie que les multinationales entretiennent allègrement.

Article de la Dépêche

https://www.l214.com/enquetes/2019/elevage-made-in-france/vaches-hublot

le reportage de L214 (19 minutes, attention! images insupportables)

 

photo illustration : manifestation contre la création d’une porcherie industrielle à Ossun, Hautes Pyrénées, qui a, hélas, toutes les chances de voir le jour!

Marseille, tais-toi Marseille, tu cries trop fort!

…Je n’entends pas les voiles qui claquent dans le port !

 

Ô Bonne Mère! mais si, on va les faire claquer, les voiles, juste le temps de les mettre, de les arrimer au mât et à la bôme, par une belle soirée de juin. Marseille vue de la Méditerranée, un beau panorama sur la ville avant de prendre le large…

Cliquez sur une photo pour ouvrir le diaporama (c’est beaucoup mieux!)

 

Architectures du XXè siècle : La Grande Motte (architecte: Jean Balladur)

La Grande Motte, surgie d’un marécage dans les années 60/70 présente une architecture assez datée mais finalement pas désagréable avec ses espaces et voies boisées. L’architecte Jean Balladur en est le principal maître d’œuvre. Finalement, cette station balnéaire qui a plus de cinquante ans vieillit bien (les goûts et les couleurs…). Nous y avons fait un saut durant quelques heures,,Chinette vêtue d’une robe de chez André Courrèges, qui cliquetait au vent.

Extrait de wikipédia :  »

Le territoire actuel de la Grande-Motte est une ancienne partie de la commune de Mauguio ; à l’époque, ce territoire était une zone naturelle inhabitée car occupée par un marécage impropre à l’urbanisation, isolé des villages alentour par l’étang de l’Or.

À partir des années 1960 et de la mission Racine, la Grande-Motte devient une station balnéaire créée ex nihilo avec port de plaisance, immeubles, campings… L’objectif était de détourner les touristes des destinations espagnoles de l’époque. À la Grande-Motte, l’architecte Jean Balladur rompt avec la tradition de l’architecture pittoresque des villes balnéaires qui privilégie le palace de luxe et le Grand Hôtel, la promenade du bord de mer bordée de palmiers, le casino ou les thermes pour une clientèle aisée qui y prolonge sa saison mondaine (en).

Le projet de Jean Balladur est très décrié à l’époque car, répondant à la démocratisation du tourisme de masse, il crée des terrains de sports, un palais des congrès, des commerces, une plage bordée d’un simple chemin piéton, un plan de desserte des plages en peigne, des façades perpendiculaires au littoral, éliminant la hiérarchie entre les appartements avec vues et les logements mal exposés. Son œuvre est surtout marquée par les immeubles de type ziggourat rappelant les pyramides précolombiennes (inspirés en particulier par les célèbres pyramides de Teotihuacán, au Mexique) et les architectures modernes du Brésil qu’il a visitées. L’objectif de ces pyramides à 60° est de fournir des points de vue différent à chaque habitant qui dispose de balcon et terrasse à chaque étage et de réaliser une transition douce entre le littoral et la chaîne montagneuse des Cévennes. Grâce à cette réalisation architecturale, la ville a reçu le label « Patrimoine du xxe siècle » le 3.

Amusant : la comparaison avec le projet (abandonné) de la plage des Basques à Biarritz, dans le même style mais pas du tout le même contexte! A retrouver sur le site BiarritzMania

 

article de l’eau, de la terre et du vent

https://www.ina.fr/video/CAF93027317

Retour en images à La Grande Motte :

 

les vacances de Chinette et Chinou: étape 1, Sète

Onzième festival de l’image documentaire, neuvième balade (visite) dans la ville pour Chinou, avec toujours le même plaisir de partager des endroits vivants, un peu éloignés des immeubles touristiques qui ne cessent de s’ériger quand on arrive par la route, depuis Agde. Et des transformations d’une année sur l’autre (la gare, la place Stalingrad -à venir-. Qu’importe! A 360 km de notre petit pays la Méditerranée sent bon et happe nos narines campagnardes. Malgré une saison déjà ouverte sur le tourisme, les mouvements respirent la liberté des mouettes, il fait beau, presque chaud. Chinou recherche ce qu’il n’a pas pris cent fois, c’est difficile. Chinette apprend que le vieux cargo en rade depuis des années avait, à une époque, était « presque » racheté par des espagnols, mais le lobby écolo avait mis son holà et la vente ne se fit pas. Les pêcheurs du quai disent qu’il coulera là, sur le quai où il est ancré. Rio Tago, vieille peau, dure!

Voici donc, pour ouvrir ces vacances mentales et animales, saupoudrées de tendresse et de vents légers, quelques images…

Je peux vous renseigner sur les  photographes dont j’ai repris les images le cas échéant; (cf George Selley)

(chronique d’ici ou d’ailleurs) : la rue de l’Enfant Jésus

Casque de chantier (obligatoire): « il y a partout des rues qui rappellent des villes. Les villes sans rues sont des labyrinthes de buis taillés, des sillons tracés par des bœufs sans charrue. Mais dès qu’une rue cesse de vivre la ville devient désert, et quand grandit le désert l’oubli fait le deuil de leur nom: des rues d’abord, des villes ensuite. »

Il ne faut pas être né rue des Quat’Matins ou posséder le don d’Intemporalité pour s’évaporer rue de l’Enfant Jésus. Pas plus d’oliviers que de vue directe sur Jérusalem, mais bien un suintement de murs, d’immeubles aux fenêtres scellées de moellons étanches, avec, dressée au bout comme un calvaire, une perspective de crucifixion . Non, vraiment, il n’y a qu’une façon d’aimer cette rue, c’est de connaitre Jésus. Jésus Alvarez de Aveiro, le type qui pilote la grue. Nous étions charpentiers, quand je l’ai connu, et ce grand type, blond aux yeux verts, marchait sur les toits comme un chat dans un jeu de mikado. Son parler, quand les pointes ne remplissaient pas sa bouche quand nous lattions de concert, était un curieux sabir, mêlant le Lusitanien, le Gaulois, et le Mozambicain mâtiné d’intonations sud-américaines, tous pays par lesquels il était passé en une quinzaine d’années. Il aimait à dire qu’à Aveiro, où il était né, sur la zone portuaire se dresse un phare qui le fascinait petit, et que de là partit sa vocation pour tout ce qui est travail perché « au-déssou dé autrès, là où l’airr il est frais commé lé parfum d’oune femme! ». Arrivé par une migration volontaire des iles du Cap Vert sur le dos d’une grue cendrée, Jésus avait atterri à Pau dans les années 80, et très vite posé son casse-croûte sur les chantiers de bâtiment qui recrutaient alors sans discrimination de race, de religion, de couleur, de la main d’oeuvre opérant souvent sans échafaudages, sans horaires, ce qui leur donnait l’air d’anges sans ailes agitant leurs truelles tutélaires au-dessus du danger.

Rue de l’Enfant-Jésus, les pupilles de la nation ont parfois de drôles de prénoms. Au numéro deux de cette rue, un des rares immeubles qui la composent, vivait ma sœur, Angèle. Jésus et moi lui rendions visite et souvent je m’amusais de la voir frissonner, disparaître quelques instants dans sa salle d’eau et revenir, légèrement pomponnée. Ses doigts de couturière, blancs et piquetés par les aiguilles, laissaient jaillir des sentiments qu’elle ne savait exprimer par le langage, mais que Jésus, en Vasco de Gama aguerri, interprétait en cartographe avéré sur les paumes des mains et les joues d’Angèle. Leurs discussions ne dépassaient jamais la direction départementale de la jeunesse et des sports,un peu plus loin, dont le service information- documentation est ouvert entre 9h30 et 12h, ce qui laisse le temps aux grands enfants d’aller s’épanouir ailleurs. Angèle il est vrai se passionnait surtout pour le phare d’Aveiro, que Jésus lui décrivait avec moult détails, y ajoutant le kiosque à journaux rutilant, les barques peintes de fresques populaires, les pavés noirs et blancs formant des cercles variés, l’air iodé parfois corrompu par l’industrie alentour. Alors l’angle de la rue Castetnau descendait vers la plage. Elle qui ne pouvait avoir d’enfant regardait Jésus avec des yeux de Vierge franchissant le Rubicon, et l’école Notre-Dame, dont le haut mur masquait le bâtiment repeint, reflétait son immaculée conception de la vie amoureuse.

Puis, tout récemment, débuta ce chantier qui, à la place d’une curieuse maison (délabrée par non-assistance aux bâtisses en détresse) aux boiseries dentelées, finement ouvragées, va voir s’ériger une tour ( ce secteur est le futur Manhattan pautois) dont on dit que de sa cîme on verra Dubaï. C’est là que nous travaillons, Jésus et moi. On casse la graine près des cabanes juchées au-dessus du boulevard Alsace Lorraine. Le soir, pour rentrer, on frôle la rue de ma soeur, qui est morte depuis, on file à Hounau, au foyer des jeunes-vieux travailleurs. Mais le matin, chemin inverse, c’est toujours avec un tremblement que nous regardons l’immeuble des établissements SANTE, froid et gris, tout muré portes, fenêtres, et Jésus me dit : « elle est là, la prisoun de Paou? », mais non, là, ils ont juste enfermé la Santé, pour qu’on garde notre travail, caraïlh!

« Ah oui, jé mé souviens: lé travail, c’est la santé!,non? »

« Va bosser, Homem, ou tu finiras grevista! »

Rue de l’Enfant-Jésus, tous les jésus ont des pupilles d’enfants et des rêves de phares les éclairent la nuit.

AK Pô

21 03 09

la vie des gens : Augustino

Quand Augustino ouvrit la boîte à chaussures et qu’il découvrit les vieilles photos aux bords dentelés, jaunies et rongées par le temps, il songea à sa mère. Non seulement il y songea, mais il eut l’envie immédiate, irrépressible, de l’emmener au bord de la mer. La matriarche était presque centenaire, et il se souvenait à peine de la dernière visite qu’il lui avait rendue, dans cette bâtisse qui sentait le moisi et les rideaux tirés, perdue au fond des terres. Ce qui était sûr, c’est que l’idée n’avait pas pour but le simple plaisir de balader l’ancêtre hors de chez elle, ni l’occasion d’ouvrir les portes du temps sur de diffus souvenirs en sa compagnie, tant le transport dans le temps et l’espace suscitait en lui-même une problématique plus que pénible. Et puis, Augustino n’aimait pas sa mère. Il n’avait d’ailleurs jamais cherché pour quelles raisons. La vie l’avait embarqué très tôt dans d’autres aventures dont sa mère était absente, tout simplement. Alors, d’où lui vint cette idée soudaine, cette obligation spontanée, sinon du seul élément probant qu’il tenait en mains: la boîte cartonnée?

A n’en pas douter, cette boite et son contenu racontaient une histoire. L’histoire de fragments de vies dont il restait le seul témoin, celui dont l’acuité visuelle pouvait encore reconstituer le puzzle, la chronologie. En regardant une à une les photos, la trame d’un récit se composait sous ses yeux, une biographie rédigée au présent de l’instant, comme si son œil écrivait par l’encre de l’image. Dans cet amas de papiers impressionnés surgissaient des bébés, de jeunes mariés, des gosses en short, en aube, des adultes, de jeunes femmes, des militaires, un curé, des oncles et des tantes, des cousins, des perrons, des jardins, des chiens, des chats, quelques grands-parents, et quelques nuits d’orage sur le mont Chauve. Quelques unes étaient en couleurs, fanées, translucides comme des bonheurs enfuis, mais l’on y distinguait encore les joues rosées et les nez rosis, la robe pigeonnante à fleurs bleues, les costumes rayés des hommes se découpant sur le gazon pâle. Celles en noir et blanc révélaient les ambiances, les jalousies des belles sœurs, l’ivresse, la componction, l’hilarité, l’espoir, l’envie et aussi le chagrin. Augustino croisa ainsi son père, photographié de dos, ses frères et sœurs à différentes époques, son chien Kergüt, et tout un lot d’enfants de son âge d’alors, dont la trace s’était perdue depuis sur d’autres sentiers. Certaines images étaient partiellement découpées, celles où sa mère apparaissait et qu’elle découpait, se trouvant peu photogénique. Les seules qui survécurent la représentant disparurent dans des encadrements poussièreux, au fil de déménagements obligés. La guerre avait traversé le temps de ses ravages et Augustino, presque adolescent, en porta les cicatrices indélébiles. Seuls sa mère et lui avaient survécu au massacre.

Quand il eut achevé sa visite dans ce monde périmé, Augustino referma la boite cartonnée, la prit sous le bras et quitta la remise. Il écouta ensuite le brasillement des flammes dans lesquelles les photos se tordaient, faisant naître de plaisants coloris avant de noircir puis de tendre vers un gris cadavérique, caractéristique de la mémoire défunte.

Il était trois heures dans cette après-midi d’octobre quand il aida sa mère à descendre de la voiture. L’océan immense les attendait, déroulant ses vagues comme une nappe pour le pique-nique. Le sable crissait légèrement sous leurs pieds, bien qu’ils ne descendissent pas sur la plage, se contentant de déambuler lentement sur l’esplanade bétonnée, déserte en cet automne. Et dans ce lieu où nulle âme vaquait, où seuls le vent et les vagues enchaînaient leurs complaintes, Augustino se tourna vers sa mère, et la regarda droit dans les yeux. Elle ne vit pas ce regard posé sur elle. Le temps avait rongé la plupart de ses sens, ceux qui rendent la vie si probante, mais elle en conservait deux, l’ouïe et la parole, qu’elle avait jusque là secrètement masqués. Quand elle lui demanda s’il entendait la mer, Augustino ne répondit pas. Ce silence ne la dérangea pas, l’incita même à parler de nouveau. Vois-tu, Augustino, continua-t-elle, tu ne m’aimes pas, et je sais pourquoi, quand toi, tu l’ignores. Tu ne m’aimes pas parce que tu ne me connais pas. Tu m’as toujours regardée comme on regarde enfant une image pieuse, comme on observe la ligne d’horizon en se demandant si, un jour, on ira au-delà, en croyant qu’au-delà est un royaume qui nous attend, magnifique et grandiose. Stupidité, Augustino, que tout cela. Rien ne nous attend, ni personne, ni Dieu ni Diable. Seul de la boite Pandore fait surgir l’oiseau du photographe, Augustino. Et tous les maux de la terre cessent instantanément. Car ils appartiennent au passé. Seule la beauté résiste, égrènant les jours et leur présent renouvelé. Tu vieilliras, Augustino, tu comprendras.

Il tourna son visage vers l’océan profond, le contempla longuement, sans en vérifier la réalité, et y vit les yeux de sa mère, qui le regardait. Alors seulement, il pleura.

AK Pô

18 09 09

le tigre de Tasmanie a t’il disparu dans un drap de lit?

 Comme chacun sait, les trois grands problèmes qui se posent depuis l’Antiquité sont: la duplication du cube, la trisection de l’angle, et la quadrature du cercle. Seul ce dernier peut être résolu (partiellement). Mais le dimanche uniquement, en faisant la grasse matinée ( mais attention! sans chapeau sur le a). En voici la démonstration, menée par un Tigron en papier.

Dimanche rend les lits si vastes que l’homme peine à en sortir. Donc il s’étire voluptueusement, caresse sa compagne, généralement aussi caussarde que lui -ce jour-là uniquement-, et de son bras libre allume la radio. Là, il apprend que le dernier tigre de Tasmanie s’est éteint, le sept septembre 1936, au zoo d’Hobart, alors que lui venait au monde le même jour, sous un autre septentrion. La vie est ainsi remplie de petits détails qui en modifient le sens. Cette nouvelle l’abasourdit. Il secoue sa Ninou-Ninette et lui fait part de sa découverte.

-« Tu étais trop jeune à l’époque pour savoir, lui répond-t-elle, mais maintenant, tu sais. »

-« Oui. C’est triste, cette coïncidence!

-« Vivre dans l’ignorance évite bien des remords, Thomasino.

-« C’est peut-être ça, ce que l’on nomme le malheur des autres! On en entend parler, mais l’indifférence générale nous mène à l’inconscience. Quand je pense à mon père, qui chassait avec Tartarin de Tarascon le lion de l’Atlas, tous les jours, au bistrot. Et en 1922, pof, ils tuent le dernier lion, au Maroc… Mon père ne s’en est jamais remis. Il avait seize ans alors, et deux ans après ma naissance il tira sa dernière cartouche. Plus de lion, plus de tigre, plus de père! Comment ne pas avoir un passé à charge, avec tout ça! Ninou-Ninette, lève-moi du pied droit, la journée va être rude! »

Ouvrir les fenêtres à la française donnant sur la place n’est jamais chose facile. Thomasino s’y reprend à maintes reprises (pour les fermer aussi); le bois gonflé d’humidité colle les montants aux dormants, l’air frisquet s’immisce sous la traverse de base et les premiers promeneurs prennent tous un air goguenard en le regardant faire. Où sont les fausses fenêtres du foyer de l’Opéra Garnier, ce lieu couru pour des rencontres galantes? Le soleil inonde les façades du coté ouest, les tableaux de la galerie ravivent la lumière matinale, le fleuriste arrose ses plantes derrière la vitrine, le voyagiste fait sa valise, vol direct pour Hobart, Tasmanie, île du sud, Eté austral… Ne râle pas, Thomasino, Nina La Tigresse te mettra un peu de baume au coeur, rien n’est plus exotique qu’une femme amoureuse, et puis, vers dix heures, vous irez admirer les buildings grandioses qui se reflètent dans les vitrines du Palais. C’est un spectacle étonnant, grandiose et magique: La Fayette en est tout retourné dans cette galerie des glaces miroitantes. Marchant, vous déambulerez sur les frontières du possible impossible (celui qui n’est pas français). L’agence Cuisinier vous mitonnera de faux départs, la FNAC de faux avantages, Orange de vrais pépins, les boutiques de fringues des tissus de mensonges et Séphora vous enverra paître en Céphalonie, avec un bouzouki, un bouc et deux chèvres parfumées d’asthme et de phéromones contagieux. Vous traverserez des régions gastronomiques, l’Alsace, le Berry, parcourrez les anti-chambres du Commerce avec ses fausses fenêtres décorées d’avenir régional qui s’ouvrent d’un simple clic, meublerez vos repos de mobilier anglais restauré à Carnaby Street et plein de choses encore puis, sur les margelles des puits de jour du parking souterrain écouterez pétarader les voitures en ré mineur en regardant pousser les baobabs dans la fosse paysagée. Des enfants joueront à la marelle sur les dalles de marbre, tous chaussés de lunettes noires, sous le regard apaisé de leurs parents, de vous-même, bien loin alors du souvenir des tigres de Tasmanie, de Bali, de Java, de la Caspienne, disparus l’un après l’autre, le malheur des uns ne faisant pas le bonheur des autres.

Onze heures sonnera les cloches à Saint Martin, l’ours survivra à son hivernage bourdonneront-elles pour la grand messe, les hirondelles referont le Printemps ( à condition que Lafayette périclite), le gypaète se rasera la barbe, le cercle colombophile sponsorisera TSF pour des actions humanitaires toujours utiles et l’élan (béarnais) broutera ses subsides en se serrant les rennes.

« -Thomasino?

– » Oui, Ninette?

-« Tu crois que les blanchisseuses toulousaines ont une ombre blanche?

– » Quelle question idiote! Comme l’ombre de Ben Laden au-dessus de la Maison Blanche où s’installe Obama?

– » Je ne sais pas pourquoi j’y pense. Peut-être à cause du blanc cassé des extérieurs sur cour de l’Aragon, du blanc sale des tours du Palais des Pyrénées, de la grisaille de nos façades, lessivées comme moi.

-« Tu exagères!

– » Tes voyages m’épuisent, Thomasino. On fait le tour du pâté de maisons avec le sentiment d’avoir parcouru la moitié de la planète. Dimanche dernier, la place était tout à la fois: le désert de Namibie -pas un chat- (tu as même insisté pour que j’achète un chapeau chez Matures vertes et Couvertures), Wall Street -tout ça parce que trois clampins fumaient le cigare d’un air satisfait à la terrasse de l’Europe-, les arbres venaient des tropiques (« arbres des tropiques, à l’air un peu naïf,un peu bête,à grandes feuilles, mes arbres! » -Henri Michaux-) et les bancs des carrières de Carrare. Tu perds la boule, Thomasino!

– » Avec l’âge, Ninou-Ninette, la connaissance devient un lourd fardeau. On dépasse l’ignorance sans le savoir et l’on cumule le Savoir en l’ignorant. On interprète alors le monde pour réaliser qu’il n’est qu’une bulle prête à nous écraser, comme dans la série « Le Prisonnier », une bulle pourtant vide de toute substance. On regarde les gens: ils sont aveugles; les murs: nus; les désirs: absents; et les envies: cataloguées, formatées, obligées. Tu vois, Ninette, celui qui peut se promener dans le quotidien en y découvrant sans cesse des nouveautés, des hasards, de la beauté, de la misère, n’a rien à craindre de sa mort tant qu’il fleurit sa vie. Ce qui m’a fait mal, ce matin, ce qui m’accable au sujet du tigre de Tasmanie, ce n’est pas qu’il mourut le jour de ma naissance, mais qu’il décède dans un zoo. Que des spécimens du lion de l’Atlas se retrouvent dans des parcs zoologiques tels la Tête d’Or à Lyon ou aux Sables d’Olonne, et qu’ils soient eux-mêmes issus de la ménagerie royale de Rabat, au Maroc. Par eux, c’est notre avenir qui s’éteint. Ce sentiment d’enfermement dans l’indifférence générale, c’est peut-être ça le malheur des autres, l’inconscience du plus grand nombre. »

« -Comment veux-tu lutter contre ça, mon pauvre Thomasino? L’ignorance est l’alliée des puissants qui, sans elle, seraient de simples hommes. Ce ne sont pas les croyances qui font les conflits, ce sont les intérêts d’un petit nombre de religieux qui méprisent la foi.

« – Ici, on a des « Tigre » volants, au Sri Lanka des Tigres Tamouls!

« -Mais à Bagdad, coule un Tigre pacifique venu de Mésopotamie , au nord de l’Ethiopie s’étend le Tigré (capitale Mékélé), qui ne fait pas la une des journaux (pour l’instant)!

« -Tiens, en parlant de journaliste, sais-tu lequel a dit, en parlant du tigre: »tout en mâchoire et peu de cervelle. Cela ne me ressemble pas »?

Ninou-Ninette sourit.

« -Ce ne serait pas ce soi-disant pote de John Graham, qu’on voit tous les jours en ouvrant les fenêtres? Un qui a fondé « La Justice », bossé à l »Aurore » et a créé « Le Bloc » (qu’il aurait pu intituler Monobloc, car en étant le seul rédacteur), puis « L’Homme Enchainé »?

-« Je crois que tu as trouvé! C’est lui qui, avec Joffrin et Ranc créa la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen.

« – Georges Clémenceau!

« – Gagné!

« – Gagné quoi?

« – Eh bien, comme tu dois savoir aussi que le Georges, à 79 ans, est parti voyager (Egypte, Soudan, Inde, Asie du Sud-Est, Etats Unis), je t’offre le même vagabondage, tous les dimanches ensoleillés, jusqu’à épuisement de mes réserves mentales et physiques, en souvenir du Tigre de Mouilleron-en-Pareds.

« – J’ai toujours rêvé de voir les sources du Nil! Tu vas bien me les dégoter dans le quartier?

« – J’entends déjà les chutes de Ripon cascader près de l’ascenseur du parking souterrain! Un boda-boda (vélo-taxi) avec coquille d’œuf bidouillé par un ougandais de Jinja nous y conduira, mais en attendant, que dirais-tu d’un petit varan farci, pour ce soir? Il paraît qu’il s’en vend, chez Camdeborde.

« – Alors, dépêchons-nous, ça va fermer!

« -Embrasse-moi d’abord, Ninou-Ninette! »

AK Pô

17 01 09

la maïeutique du gros lard

J’ai posé mes mains sur mes seins, les ai caressés de longues minutes avant de descendre mes doigts, un à un sur mon ventre rebondi. Les yeux clos, je suis parti à la recherche de mon nombril, caché au milieu de n’importe qui, d’une humanité dont je faisais partie, à cette différence près que j’étais un homme. Un homme qui avait grossi à un point tel que la poitrine était devenue capable d’enregistrer un soutien-gorge bonnet A dans un magasin pour minettes, mais concernant l’amplitude de mon ventre les vendeuses me demanderaient de m’asseoir pour l’essayage, tout en me demandant si j’avais déjà un prénom en tête à lui donner.

Dans la cabine d’essayage mes doigts ont dérapé et ont palpé mon sexe jusque là indolent et absent de toute stratégie. Je me sentis ridicule. Pourtant, cette poitrine et ce ventre proche de l’explosion étaient devenus mon quotidien, comme un refrain revient quand cuisent les pâtes ou que le râble du lapin accompagne de son fumet la cigarette du cuisinier.

Mon ventre cherchait à taire ce que la terre m’ôtait : enfanter. Pas encore obèse j’avais baisé des freluquets, des belles-mères spacieuses et des putains dispendieuses, dîné dans les restaurants ouvriers soupe, buffet de hors d’œuvres, plat, dessert, café et un quart de vin pour treize euros, remboursables en notes de frais par le patron, qui me connaissait depuis tant d’années qu’il avait oublié que je travaillais pour lui et toute la bande d’abrutis qui m’appelaient Claude en souriant. Un jour, je me souviens, il y avait eu un clash :

– »Alors, Claude, il grossit le petit bidou ? » avait dit Samuel

– »C’est pour quand, Claudine, il remonte ton col, le petit ? »avait renchéri Luc

– »Foutez-moi la paix, bande de petits pédés » avait été ma seule réponse momentanée. Mais ces salauds avaient bien vu que le gosse se développait dans mon bide enflé, le distendu de ma peau ne pouvant falsifier l’attendu accouchement du réel. Plus je niais les faits, plus je passais pour un niais. Or il est bien connu que deux niais réunis ne font qu’un imbécile, sournois de surcroît.

Une voix me parvint alors que je tentais d’enfiler des bas de contention pour habiller mes cuisses épaisses et la lourdeur du sang qui cheminait avec difficulté pour regagner mon cœur, comme il est raconté dans l’éditorial de Torricelli qui paraît tous les lundis dans le journal local. La voix se voulut rassurante :

« -vous allez bien, madame ?

« -oui, merci beaucoup, excusez-moi si je suis un peu lente

« -il n’y a pas de problème, madame, prenez votre temps. »

C’était la première fois qu’on m’appelait  madame et il est vrai que j’en fus flatté.

Dans le miroir de la cabine je pus me contempler de plain pied et je fus étonné de ce compliment que m’offrait la nature, bien que le visage et la partie en deçà des hanches me parut problématique. Une jupe saurait-elle masquer ces défauts ?

Pour les épaules et ce qui se situait au niveau haut de la ceinture, ainsi que les jambes, c’était parfait. Je pouvais modifier la culotte en y plaçant un jeu de coton et en accentuant ma grossesse éphémère par un rebond de graisse venant dominer la situation par une vague molle de chair. Quitte à engager mes deux poignées d’amour pour la circonstance (mais ce ne fut pas nécessaire ce jour-là).

C’est alors que je me rendis compte de m’être mis dans un guêpier. Non pour ce que j’avais enfilé, mais avant tout pour filer sans payer. Or, j’étais dans la cabine, une vendeuse me gardiennant et comme tout homme parturient je ne désirais qu’une chose : m’évader en riant. Je songeai un instant qu’en sortant tout d’un coup en exhibant mon thorax velu la jeunette s’enfuirait en hurlant, semant la panique dans toute la boutique. J’aurais pu aussi, soulevant légèrement le rideau, lui exposer ma jambe velue, que les loups d’Europe sont fiers de plébisciter, et la faire fuir. Mais ç’aurait été combattre avec monsieur Seguin, fabricant de soutien-gorges dans la Drôme et le monde entier. Je n’en étais pas là, du moins pas encore. Malgré les chances que j’avais envisagées pour échapper à mon propre piège je n’en trouvai qu’une digne de ce nom : me fantasmer. Tous les ingrédients étaient réunis, qu’il s’agisse d’excès de clairvoyance d’opinions divergentes et de poings dans la gueule de certitudes imbéciles et de béates croyances, tout était là et déjà dans les bistrots on fêtait mon naufrage :

Et dans la turbulence, les paris des bookmakers et la folie des dirigeants du monde, j’accouchai enfin de

mon Ego .

AK

16 05 19

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