Nous verrons…un monde aveugle ( en 3 épisodes)

Nous verrons…un monde aveugle ( en 3 épisodes)

jeudi 4 mars 2010 par AK Pô

Episode 1.

Personne ne l’avait vue venir, tant elle était arrivée lentement, après trois générations de lente progression, s’insinuant jour après jour, année après année, dans les rétines, puis dans les cerveaux, qu’elle finissait par corrompre et réduire à néant. Si quelques rares scientifiques l’avaient nommée maladie dégénérative, eux-mêmes s’en trouvaient désormais atteints, comme tout le monde occidental et les populations issues des couches aisées de la planète manipulant depuis l’origine toutes sortes d’ordinateur, visualisant sur d’énormes écrans plats la routine du vrai monde. Ce fléau qui, à l’origine, provoquait l’euphorie et la curiosité, portait les mêmes syndromes que l’alcool ou la drogue, et l’addiction aux images mouvantes, aux informations en temps réél (mais quel temps, et quelle réalité ?), aux échanges décharnés, aux rencontres désinhibées, drainait dans ses composantes mathématiques complexes, ses algorithmes à haute teneur intellectuelle, un jus lumineux toxique que l’œil du pratiquant buvait sans modération.

Ainsi se régissait le monde. Implications financières, gérance à distance des matières premières, profits, comptes courants, paradis fiscaux, achats en monnaies scripturales, ventes spéculatives, licenciements, délocalisations, boursicotages, détente, jeux en ligne, réservations de lits d’hôpital et de prison quand les hôtels étaient complets, transports en commun des mortels, communautés urbaines comblant la solitude des citadins esseulés, impôts, factures, fichages, listes de mariage, faillites mémorielles, états des lieux dématérialisés, passer de l’ordinateur au lit, forniquer, dormir, commander ses repas, faire livrer ses courses, congeler le pain, allumer le téléviseur, re-forniquer sur le canapé en regardant un show qui scintille et clignote, tapoter sur le clavier pour savoir le temps qu’il fera demain mais demain c’est aujourd’hui, no past no future, attention, Mélanie, tu m’irradies, si nous mettions l’ordi dans le lit, l’hiver c’est bouillotte l’été c’est clim mais toujours classe chez soi.

Vous n’avez pas d’écran tactile, mooon dieeeu, comment faites-vous pour vivre ? Faut pas rester dans la marge, il n’y a que des ratures, des biffures, des notes manuscrites rondes et déliées, mais qui les a écrites, les doigts servent l’outil, et non plus le contraire, c’était avant, tout ça, mes poussins, maintenant tu mets le doigt et tu tournes la page vers ce qui te captive : tourisme, people, gadgets, loisirs, journaux, fêtes, meufs, ciné, fraises tagada, meilleurs spots du monde, location de planches, bières et croque-morts, rien de plus simple pourquoi se compliquer la vie quand on ignore tout de sa vie.

Ayons un avis sur le vécu de la planète qui meurt, par la voie céleste de notre écran ductile, tactile, sauvons le monde sans mettre le nez dehors, rendons durable l’économie en économisant d’abord nos efforts, sans nous noircir les mains, avec l’eau potable de nos idéologies rendons logique la démarche cahotique des fleuves asséchés, soyons le Las Vegas de l’Humanité, la réserve indienne de la Pensée Universelle, missionnons des militaires pour répandre la Paix, des prêtres pour idolâtrer des icônes, des baratineurs pour enturbanner la réalité défaite, vendons du savon aux sahéliens et de l’eau bénite aux amazoniens, euphorie, allégresse, ricanements subtils garantis devant l’écran qui parle et réfléchit notre image vraie, et non supposée ou confortée par l’illusoire poudre de riz, cosmétique comique.

Nourrissons-nous d’aveugles certitudes plutôt que de les voir nous dévorer des yeux.

-par AK Pô

22 02 10

Manque de moyens, mais moyen. (2010)

Question de moyen

samedi 13 mars 2010 par AK Pô

Comme à son habitude, sur le coup de dix neuf heures vingt cinq, l’oeuf sautillait dans la poêle en compagnie d’une tranche de lard et du lait frémissait dans la petite casserole bleue émaillée dans laquelle une dose de purée toute faite viendrait choir avec sa pincée de sel et le râpé. La journée était bien finie, malgré les quelques rayons de lumière tardifs qui traversaient le vitrage de son T2 de la rue Rivarès, avec vue sur l’escalier en colimaçon du centre Bosquet ; la radio était branchée sur France-Inter, où débutait l’émission « le téléphone sonne », et la voix inusable de son animateur, qui devait à ce jour avoir passé l’âge de l’invention de l’onde acoustique tant ses paroles étaient roboratives, graillonnait en stéréo avec la gazinière.

Le maître des lieux gérait ainsi sa journée : au petit-déjeuner, bien avant sept heures, cours magistral d’un professeur du collège de France sur France Culture, auquel il ne pipait rien mais qui l’éveillait en douceur, a contrario des auditeurs qui assistaient réellement au cours et dont quelques baillements traversaient de basses les enceintes du poste, malgré le sifflotement de la cafetière. Durant ses allers-retours pour le travail, il écoutait France Infos, car des gens très bien, un peu tatillons certes, mais instruits, le lui avaient conseillé (sans le lui dire pour autant). Depuis, il savait tout sur les quatre événements quotidiens de la planète, par la force tourniquante et répétitive de nouvelles replacées toutes les dix minutes sur le prompteur du journaliste de garde. Puis, dans la nuit profonde, France Musique l’endormait sur des notes jazzy après de longues heures de classicisme soporifique.

Le sujet de l’émission du soir était médical : le cancer de la prostate peut-il avoir des influences néfastes sur la maîtrise budgétaire des crises de nerf sociales ? Les invités, sociologues, consultants en marketing, spécialistes en toux et azimuts, grands professeurs des Hôpitaux de Paris, tous munis de leur petit bréviaire de librairie qu’ils devaient vendre aux auditeurs espantés lors du débat (sous peine de tomber dans l’oubli avant la grand messe du vingt heures), se promettaient d’initier les plus atteints aux bienfaits de leur savoir et les ignorants récalcitrants aux dangers encourus par leur méconnaissance des probabilités d’en être atteint un jour. Le débat fut donc lancé, et les premières questions d’auditeurs (Françoise de Romorantin, Bernard de Juvisy, Romain de Carpentras) vinrent l’alimenter. La purée fumait dans l’assiette, sculptée à la fourchette en forme de volcan avec dans son cratère une noix de beurre fondant, cependant que l’œuf miroir et la tranche de lard s’appuyant sur les contreforts jaunâtres répandaient leur gras en irisations chagrines. Le silence fatidique qui s’instaure toujours au moment précis où l’homme constate que son assiette est pleine et qu’il va goulûment pouvoir la vider fait partie prenante de la vie. Chaque être humain a connu cet espace temporel unique, où l’œil dévore ce que la bouche n’a pas encore broyé.

Nous avons maintenant en ligne Marco, de Sao Paulo, allô, Marco, excusez-nous de vous avoir fait patienter au standard mais nous avons beaucoup d’auditeurs ce soir, je vous en prie, posez votre question. L’homme blêmit, la fourchette en suspens au-dessus du cratère. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, les planètes constellèrent le plafond et il lui sembla que des escaliers en colimaçon du centre ville un vent cyclonique descendait à la vitesse grand V, se dirigeant droit sur lui, emportant au passage un théâtre, le «  Monte-Charge » et toute sa troupe, qu’un raz de marée frappait violemment les flancs de son volcan jaunâtre qui maintenant éclatait en mille brisures stellaires sur les murs, le placard, les étagères de la cuisine.

Marco,(se dit-il), réagis ! Tu dois absolument poser TA question, des millions d’auditeurs attendent impatiemment, certains dans l’espoir de guérir, d’autres de savoir pourquoi le sujet les captive alors qu’entre hier et demain personne n’est venu réparer TA ligne de téléphone, que tu n’habites pas à Sao Paulo mais à Pau, dans un petit appart minable mais si joliment décoré que même l’aspirateur, fidèle chien de berger, laisse les moutons paître en toute liberté. Marco, Marco de Sao Paulo, vous nous entendez ? Votre appel vient de loin, mais nous avons des auditeurs dans le monde entier, car je vous rappelle (le temps que nous rétablissions la liaison) qu’en données cumulées Radio France est première au niveau de l’Audimat devant RTL, qui balance toutes les cinq secondes un message publicitaire comme ses concurrentes inutile de le rappeler chers auditeurs merci de votre fidélité. Bon, on me dit au standard que notre correspondant ne parle pas français. Professeur H., vous avez fait de longs séjours en Amazonie relative pour étudier le cancer prostatique des cariocas et ses conséquences sur la dégénérescence de la violence dans les favelas, un mot là-dessus ?

Marco se tord de douleur dans sa cuisine ; les mots ne veulent pas sortir. Seules des fourchetées de purée que le blanc d’œuf lisse nourrissent sa bouche béante, la question reflue dans son gosier et le lard à l’épaisse couenne emprisonne ses hardiesses gutturales. Il devient ventriloque alors que tourne l’heure, que les questions abondent, que les bouquins se vendent comme des petits pains à l’étalage des connaissances. Sur le bout de sa langue, étrangère au débat radiophonique, pousse un bouton de fièvre. En léchant le parquet une écharde sournoise l’empêche de parler à son assiette vide que relaie le pic du Midi d’hertziennes micro-ondes. Trop tard, c’est cuit pour ce midi, les infos arrivent pile à 13h. Dans le lointain de ses oreilles le générique de fin drelin drelin résonne, la météo prédit pour demain une journée de chien et les infos rappliquent à l’heure de la vaisselle. Plein de dépit mais le ventre rempli, il se relève, ramasse sur la table en désordre les couverts et l’assiette, replie sa serviette et secoue la nappe par la fenêtre. C’est alors qu’avec nostalgie s’envole la question qu’il n’a pas pu poser :

« A quoi bon ? »

-par AK Pô

07 03 10

PS : en 2022, j’adore Fabienne Sintès (ortho ?), qui anime le 19/20 sur cette radio. Elle pose de bonnes questions et est très agréable dans ses réponses aux auditeurs-questionneurs. C’est dit !

Et le jeu des 1000 euros est toujours un régal. J’ai du sacrément vieillir !

AK

Pendant qu’Andersen tire la Sirène à Copenhague (COP 15, en 2009)

Ce texte de 2009 traite de plusieurs « Lagos », un bled dans une plaine maraîchère du Béarn, une mégapole au Nigeria, une station touristique au Portugal. Il est paru dans une chronique hebdomadaire que j’écrivais sur un site local (à Pau) aujourd’hui disparu. D’autres suivront (car j’ai pu les récupérer sur le Net). Il est livré tel quel.

samedi 5 décembre 2009 par AK Pô

Comme l’on dit en Béarn, il faut deux Caddetous pour faire un monde, ce qui sans doute n’aurait pas déplu à Mariotte, mais compliqué l’œuvre d’E. Gabard. Il aurait dû alors en expatrier un. Mais le plaisir coquin de Mariotte aurait hésité à choisir entre le bâton (de réglisse) et la carotte. Aujourd’hui, ne se dresse, dans les rues de Lagos, que l’arbre mort d’une culture vivrière dont les fruits se talent…

Le rêve de prospérité de Louis se diluait et, dans sa belle robe diaprée, le vin au fond du verre tournait vinaigre. Sous le plafonnier de la cuisine gouttait une lumière blanche qui ne lui donnait qu’une envie, celle de tirer un trait définitif sur son devenir. Le temps était passé trop vite, et dans sa fulgurance avait réduit en poussière l’homme qu’il vénérait jadis, son père, celui dont les poumons s’emplissaient de l’air épais de Lagos quand, ouvrant la fenêtre de sa chambre de l’hôtel Ikoyi, Kingsway road, les grands immeubles émergeaient de l’enchevêtrement des ruelles malpropres, couronnés de logos internationaux censés apporter la prospérité au pays. La vue, de la chambre, semblait s’étendre jusqu’à Abuja, devenue depuis peu capitale administrative du pays, embrassant le golfe du Bénin de la côte des Esclaves à l’embouchure du Niger. Le pétrole et ses dérivés remplissaient les pipe-lines, Fela Anikulapo Kuti politisait l’afro beat de ses sons et rythmes cuivrés, Nollywood embobinait ses premières VHS (essor fin 80, troisième production ciné du monde)…

Mais ce matin-là, les rideaux qu’il tirerait avec défaitisme sur l’avenir pendaient, suspendus à des tringles, et la vue, si la peine valait de se lever pour la contempler, s’abandonnait sur… la plaine de Nay. Le Lagoin, ce Niger nourricier des maraîchers locaux, coulait son demi mètre-cube par seconde, éclaboussant les ronces d’un talus terreux et le tablier en plastique rapiécé de la grand-mère, qui rinçait les laitues. C’était un rite ancestral auquel tout paysan de la vallée se pliait, dès avant l’aube sabbatique, pendant que l’aîné des fils préparait les cageots et les rangeait dans la fourgonnette, laissant tourner le moteur afin que la vieille, nettoyage des légumes opéré, puisse réchauffer ses doigts engourdis par l’eau fraîche. Louis, le chef de famille, conduisait le véhicule.

S’il traînait plus longtemps que les autres devant son casse-croûte, la raison en était bel et bien cette idée de futur qui le taraudait, et sur laquelle, tournant comme un diamant laboure un microsillon, il réfléchissait sans relâche. La terre ne nourrissait plus son homme. La France comptait en 2007 un million vingt mille emplois permanents dans les exploitations agricoles (INSEE), en chute de plus de la moitié depuis 1988, population dont 82% étaient des actifs familiaux. Du coup, les jeunes femmes partaient en ville s’installer, trouvant de l’ouvrage dans des secteurs jusque là dévolus aux machines à sous : les supermarchés hard discount. Elles embauchaient d’abord comme pointeuses, puis passaient à l’échelon supérieur (pointilleuses), pour finir leur CDD comme caissières remerciées.

Lagos, neuf millions d’habitants en 2007, quinze en 2015, centre névralgique du Nigéria, Pandémonium à l’état brut où la survie est un maigre souvenir de la mort quotidienne, où s’agglutinent richesse et pauvreté, faim, corruption et opulence, violences urbaines, chaos architectural. Mais aussi rêve nostalgique et nébuleux pour Louis qui, avec dépit, le dissout dans un élan de lucidité qui le pousse à présent vers le seuil de la ferme où la grand-mère s’impatiente. C’est samedi, le grand jour de la semaine, celui où le chiffre d’affaire rembourrera la pile de draps dans le placard de la chambre, celui où l’écureuil cache ses noisettes et le crédit agricole refend les chèques en bois. La grand-mère a beau dire qu’elle n’en peut plus, que l’eau de la rivière la dévore d’arthrite, que ses fils sont tous des fainéants, que lui (Louis) est comme fût son mari, qui tourna vinaigre en s’expatriant chez les nègres pour chercher de l’or noir, qu’il en revînt les poches et la cervelle maraboutées mais en ayant rapporté la folie des torchères, s’enflammant tous les soirs en ville avec d’anciens expatriés, tous passés depuis ad patrès, rien n’y fait : le coq chante pour toute l’escadrille et les voilà partis, cageots, cagettes, mamie, fils, Louis, vers les halles de la mégapole béarnaise.

Là-bas, des hordes de petits vieux, de sales gosses en bérets noirs et Converse, de femmes à l’accent circonflexe et aux chapeaux chinois, de citadins roublards et de clochards radins les attendent, le porte-monnaie cousu à l’auvergnate, le teint pâle et l’air chafoin comme un andin, ou l’air andain comme une meule de foin rayez les mentions inutiles et faites votre marché à petit prix, nos filles connaissent les méthodes de vente mieux que quiconque, messieurs dames par ici la belle laitue verte, la carotte rosée, la tomate carrée et le haricot bleu. Production locale, traçabilité irréprochable, non madame, ce ne sont pas des légumes bios, allez à Rungis pour cela, ici c’est de l’exploitation à mains nues, main d’oeuvre ligotée à la planteuse, à la repiqueuse du tracteur, et vas-y que tu ploies, que tu ramasses en courbant l’échine, un foulard sur le crâne pour se protéger du vent vif, accroupi dans la terre qui envahit les bottes, les mains dures, caleuses, les ongles noirs comme une conférence épiscopale, le visage qui se pommèle comme un ciel d’hiver, quand les bourgeois font les garçons dans leur lit pendant que nous coupons les choux, quelle vie trépidante pour tirer trois sous par semaine et l’alarme tous les jours que Dieu fait. Ah, bien sûr, dans l’Algarve, le soleil brille sur Lagos.

Cette terre nous quitte et nous migrons en ville. D’ici quinze ans, trois mégapoles africaines (Le Caire, Lagos, Kinshasa) compteront l’équivalent des deux tiers de la population française ( soit environ 49 millions de personnes). La pauvreté rurale devient la pauvreté urbaine. Que mangera-t-on demain ? Des grosses légumes régissant la production mondiale d’esclaves laborieux à leur service ?

Les rations de Soleil vert (Soylent green) seront bientôt disponibles, dans les rayonnages des hard discounters…

-par AK Pô 30 11 09

Edmond (ô Mam!)

EDMOND

Comme j’étais toute seule toute nue et toute émerveillée de ne pas trouver la nuit au fond de mes chaussettes, je me suis dit : tiens, si j’allais voir Edmond ?

Le Ramadan démarrait et je sais qu’Edmond adore raccommoder ses sept doigts de pieds (3+4 et pouce). La jeunesse ne court plus sur ceux de ma main disait la concierge et en le disant même ensemble c’était pareil, ô Mam.

Tout nus tout seuls et quatre pouces sous le soleil, monsieur et madame Carlotta sur leur terrasse face au sommeil transatlantique en tissu rayé, bronzaient. Lui, nu, blanc et la carotte pointue couleur tutu, elle exhibant sa poitrine ( deux œufs au plat sur l’Univers).

Edmond, je ne te crois pas, et puis tu m’ennuies. Ce que j’aime, ce sont les lumières la nuit, les femmes qui passent et te regardent, te contemplent : blond, miel et safran ; j’aime en toi le ton tranquille de tes hanches et ce dissimulé nordestin , ton mât de cocagne et puis, sais-tu, surtout ce parapluie tout seul debout tout nu et tellement percé (ô Mam), qu’à chaque averse il faut raccommoder, et quand madame Carlotta s’oblige à cuisiner tes deux grelots grêlés, tout fraîchement tombés du septième ciel opaque je suis vraiment jalouse.

Edmond, je ne te crois plus, tout ça c’est du bruit de la rue, ta deff et ta ziquette (3+4 et pouce) ressemblent à ta prime de panier (deux œufs au plat au dîner).

Ah comme j’étais seule, nue et mièvre quand madame Carlotta est venue chez toi. Pour me venger j’ai acheté un grand chien au poil roux qui aboie en plusieurs polyphonies dignes de l’hydre de Lerne, mon Edmond, et qui mordra tes fesses quand je lui sourirai.

Ô Mam, pourquoi loup pas avoir toi mangé ?

Ô Mam, pourquoi loup avoir bistouquette carotte ?

20 01 1996

Poèmes à deux balles (marque Pan pan)

Le pain est plus loin que la misère

Et quand au sacerdoce on milite la mie

L’amour est gageure et la faim légendaire

On roule on roule on roule

On se cabosse et roule ta bille

On s’abîme on s’entre-tue

Le pain a toujours un goût de plomb.

Ange assis sans hostie.

Personne ne me ressemble.

Assis seul sur la place publique

Le soleil me sourit :

Je suis un ange assis

Mes lèvres goûtent les silences

Je n’ai rien qui parle aux autres

Le soleil me nourrit.

Les jours de pluie le vent balaie

Ma peau , je disparaîs à l’horizon.

AK

La découverte du jour : « les trésors de la flibuste »

C’est en cherchant (vainement) un extrait de BD avec un personnage, chauffeur de taxi, qui dit : « je rentre à Levallois » (années 75) que j’ai découvert ce site vraiment épatant, ribouldinguant, croquignolesque et pour tout dire filocharmant qui épatationnera tous les fans de bande dessinée d’hier à aujourd’hui.

J’ai positionné le lien sur une BD de 1923, qui m’a vraiment fait rigoler. Mais c’est une bibliothèque entière que ce site recèle, en bonne flibusterie !

https://lestresorsdelaflibuste.blogspot.com/search/label/Mouisard

Des rats pour dimanche, au repas de midi, ça ira ?

Paris-New York, New-york -Paris

comme des millions de mes congénères, je suis un rat des villes mais pas débile. J’adore faire la manche dans les manteaux, les pulls des parisiennes, quand je sors du métro. C’est chaud et parfumé, les aisselles des femmes sentent l’asile parfait pour mes vieux jours ; de l’autre côté de l’Atlantique, le phénomène est semblable. Pour en savoir plus, lisons quelques coupures de presse avant que les rats, mes frères de bibliothèques ne les dévorent :

France : « La vidéo fait le tour des réseaux sociaux. Il faut dire qu’elle est inattendue : à Paris, un rat s’est faufilé dans la manche d’une femme qui sortait du métro. Tout commence mardi 29 novembre, sur CNews. Lors de la matinale, la chaine télé d’info en continu qui diffuse l’interview d’une femme à la sortie du métro parisien. Elle est alors interrogée dans le cadre d’un micro-trottoir, quand tout à coup, elle confie, surprise, qu’elle sent quelque chose dans son manteau. »

Sauf que ça ne se passe pas à Paris, mais à Boulogne-Billancourt. Bon, Anne Hidalgo, prends-en pour ton grade! (source : france infos).

Traversons l’océan jusqu’à New York et son offre de travail (bien payée pour un SDF français) :

« Tuer tous les rats de New York pour plus de 160 000 euros par an, relevez-vous le défi ? C’est en tout cas l’offre d’emploi publiée ce mercredi 30 novembre par la mairie de la mégalopole. La municipalité est à la recherche d’un chef « sanguinaire » dédié à « l’abattage » de millions de rats des rues new-yorkaises. Le tout pour un rondelet salaire de 120 000 à 170 000 dollars par an, soit environ 115 000 à 160 000 euros par an.  On est prié d’envoyer un passeport diplomatique et biométrique à joindre à l’offre d’emploi, ou une adhésion à Tweeter Tik Tok ou Instagram validée. (source : the huffington post, en sortant deux rues, puis à gauche).

Ce billet (!) ne saurait être complet sans évoquer le village de La Romieu et de sa légende, (court extrait) : « Alors, un autre fléau s’abattit sur les habitants : les rats se mirent à proliférer et à manger les récoltes . Le spectre de la famine était revenu.

Les chats d’Angeline, qui pendant leur période de retraite forcée avaient donnés plusieurs portées, vinrent alors au secours des villageois. Libérés, ils purent s’attaquer aux rats et délivrer le village de la terrible menace . À lire ici (c’est court) : https://desroulettessouslespieds.fr/visiter-la-romieu-gers/

Comme Noël approche et que les grands-parents ne savent plus où sont passées leurs histoires, pour clore cet humble article (en vente nulle part), il est grand temps de parler du joueur de flûte de Hamelin, non ?

Allez, à bon chat bon rat !

AK

Carrefour du Gros Lardon (mars 1986)

Il hésite, songe qu’un carrefour est déjà une rencontre. Son œil se tourne sur le jupon d’une femme, qui passe. Passe avec nonchalance devant son regard atrophié. Il tire de sa poche un paquet de cigarettes molles et contente en le palpant son torse bombé. Se dit que la nuit est splendide. Son œil agresse une starlette qui évolue sur une bouche de métro, sur le trottoir. Il sait où il va.

Moi non.

Je le suis.

Au carrefour il rencontre un gros porc à qui il demande l’heure. L’autre grouine : « presque neuf heures ». Il le reprend : « je vous demande l’heure exacte. Quand vous allez dans un bistrot on vous donne un ticket incluant le service compris. Vous profitez des 15% en emportant le cendrier et l’eau de Seltz. Bref, l’heure c’est l’heure ! » Le gros porc rectifie en regardant sa Rolex, et poursuit son chemin.

Moi non.

Je le suis.

Une femme exceptionnellement seule le toise. Il atrophie son regard avec nonchalance, tire de sa poche un revolver et contemple son torse bombé. Se dit que la nuit est idéale. Son œil vise la plus tendre des entreprises et le revolver le plus doux des coups. La rencontre est déjà au carrefour. Alors il hésite. Il hésite sur la texture du jupon ; les jupes à volants sont si andalouses.

Moi non.

Je suis grec par ma mère.

Mon père était actionnaire dans une fabrique de cendriers et de bouteilles d’eau de Seltz, alors quand vous allez dans un bistrot, 15% du lieu vous appartient, sauf le temps qui court, mais franco de porcs. Demander l’heure à un carrefour est approximatif. L’heure c’est l’heure mais le bonheur c’est autre chose. Il rectifie son chemin, qui le poursuit. Presque neuf heures et une trentaine de minutes. Elle arrive.

Moi non.

Je suis mauvais bougre, par mon père.

Il toise une femme extraordinairement habitée par la solitude, la lorgne de ses yeux torves et la dénude du bout des dents. Les porcs sont gras et les quais de la Seine tristes. Une pluie fine habille à présent la nuit. Il atrophie sa nonchalance pour mieux se fier aux seins qui se balancent devant lui, portés par une belle, de nuit. Vous profitez des 15% ? croit-il entendre en la croisant. Ses poches sont pleines de revolvers et les yeux, n’en parlons pas. Les jupes à volants sont si andalouses qu’elles rendent jalouses les toréadors. Le carrefour est au rendez-vous. Imperturbable. Mais la rencontre est franco de porcs et de taureaux. L’heure c’est l’heure et le bonheur s’est planqué dans un bestiaire.

Moi non.

Je le suis.

L’eau de Seltz il la boit entrecoupée de whisky et les cendriers il les noie de mégots argentés. Il hésite à écraser les cigarillos, songe qu’un carrefour est comme un hall de gare. Son œil tournique. Il sait où il va. Il demande l’heure au lampiste de l’hôtel et le nombre d’étages à gravir. Il prend l’ascenseur et demande à l’andalouse d’exciter l’escalier. Le frou frou des volants au carrefour de l’amour agit en lui comme un incident de parcours. Il trébuche sur le septième palier.

Je le sais.

Je le suis.

Elle connaît la chanson qui n’est même plus refrain.

Elle connaît le refrain qui n’est plus musical,

Elle connaît la musique qui n’est que gymnastique.

Elle, se dit que la nuit est splendide

Qu’une pluie fine vêt à présent de billets sa solitude

Elle balance ses seins et tout le bazar

Dans le bestiaire où le bonheur s’est planqué.

Je le sais.

Je les suis.

Il hésite. Sa chemise lui tient chaud au cœur. Le bonheur s’est planqué très loin de ses épaules. Tout à coup, il se sent gros porc vautré sur ce corps qui fond. Il se demande quelles formes vont prendre ses cigarettes molles, si les volants vont vouloir tourner, si les jupons vont virevolter, si les 15% vont être exploités pleinement dans son acte charnel. Il a accroché au lampadaire de sa pensée l’illusion d’un plaisir marchandé. Les porcs aussi regardent la mort en face  mais n’en diffèrent pas l’instant. Lui, si.

Moi non.

Je suis déjà en partance.

Elle joue ce jeu qui semble si bien se jouer du joueur. Elle n’hésite pas. Au carrefour, autant de rencontres que dans un hall de gare. Les non chalands empochent leurs 15% aux guichets de l’amour, tarif réduit pour les plus de soixante ans et les enfants de troupe. Il veut qu’elle lui dise tous ces mots qu’il n’a su inventer : cendrier, eau de Seltz, mégots argentés, mais les jupes à volants sont si andalouses et les escaliers de la Butte si abrupts que la fatigue l’emporte au diable.

Moi non.

Ma vie s’offre en pente douce.

Dans ce lit de misère elle lui tend un laisser-passer qui le conduit à la mort. Il sort seul de l’hôtel, il pleut. Au carrefour les voitures ne s’arrêtent pas, les artères de la ville se gonflent de circulation sanguine, et il tombe, renversé par le brusque coup de volant d’un porc qui, comme lui, regarde les femmes et ne s’arrête pas.

Je téléphone à sa mère :  » Votre fils est mort ». La mère est encore jeune, me répond : « j’hésite à en faire un autre ». « Pas de souci, rétorquai-je , avec moi vous ne prendrez aucun risque, je suis celui qui suit. »

29 mars 1986

AK

Poème animalier

La nuit est trop profonde pour y creuser un trou.

Dans la gueule du loup se tait le bavard hibou

Qui debout au comptoir racontait des histoires

D’avant la fermeture des becs de gaz, des sans le sou

Que la lueur réchauffait, leur apprenant à lire la vie.

La tendresse du soir traverse les hommages

Qui font dans les campagnes naître les hommes sages

Les arbres qui renoncent à vieillir sous la hache

Encore munis de feuilles que le vent parfois sabre

Les nyctalopes dansent parmi les pipistrelles

Nuit dense et aveuglement intense,ils n’ont d’ailes

Que les chouettes dans les bois et les clochers

Que cette fête importune éloigne et que l’aube oublie.

Certains animaux, nocturnes, voulurent enterrer le soleil

Mais personne ne voulait creuser le trou profond

Arguant du fait qu’ils en auraient un jour besoin.

Quand les champs de blé seraient moissonnés,

Quand les bec de gaz ne seraient plus honorés,

Le loup ajouta : quand sous la pleine lune d’été

Nous irons nous baigner dans les piscines privées,

Les taupes renchérirent , nous sommes aveugles

Mais nous connaissons tous les tunnels, les tranchées

Qui nous font vivre, alors, creuser un trou

Pour le remplir de nuit profonde est ridicule.

Tous furent d’accord, sauf le loup, le nez masqué,

Qui s’apprêtait à se rendre au bal des embusqués.

Soudain, le renard prit la parole.

Amis, dit-il, notre devoir est immense

Les hommes ont tenté de combler

Mille trous, la sécu, la dette, l’enfouissement de Bure,

Même les trous de cul des fraudeurs au pouvoir,

Et nous, qui sommes-nous, chouettes et hiboux,

Au fond de la logique , monticules de terre, rats d’égouts

Qui donc a dit, lors de cette assemblée :

La nuit est trop profonde pour y creuser un trou ?

On vit alors sortir de dessous une table un doigt sale

Et une voix chevrotante déclarer : c’est moi !

Tout le monde applaudit, enfin, ceux qui le pouvaient,

Mais le renard leva la patte gauche. Silence !

Pour clore notre séance, amis plumitifs et poilus

Je propose que dès maintenant nous sortions cette vaine

Mémoire de nos plaines et de ces champs lugubres :

Honorons donc, ensemble, cette légende : le trou normand !

La légende dit que Noé ne sauva que les animaux qui n’étaient pas ivres, mais ce sont des racontars !

01 12 2022

AK

Retour à la maison du fromage qui pue.

Je suis sorti de cette vaste maison mais n’ai pas retrouvé mes traces sur le chemin du retour pour rentrer chez moi, où femme et enfants m’attendaient. La neige avait ce soir-là mis ses pas dans les miens, mais elle, contrairement à moi, effaçait les marques de son passage en nivelant le sol et les buissons chétifs. Dans l’allée de cette grande demeure que je quittais les arbres posaient leur inquiétude sur leur avenir et l’ombre devint très vite nuit, alors que la neige charmait de ses flocons le linceul des conifères, des hêtres, masquant les limites du chemin que j’empruntais. Les buis portaient des toisons épaisses que la lune gibbeuse n’éclairait que peu. Dans les chaumières c’était l’heure où l’on battait les blancs en neige pour préparer la mousse au chocolat, noire comme une nuit d’hiver . L’air était froid, semblable au regard d’un dictateur aux yeux bleus. Tout comme les grues perdues dans les lourds nuages d’automne, les pigeons voyageurs ne trouvant pas leurs repères terrestres, je m’orientais par ce que ma cervelle embrumée par les alcools les rires et les discussions stériles que la fête avait prodigués dans la grande demeure d’où je sortais, en titubant, je l’admets, fier et ivre, décontenancé mais plein d’orgueil. Je descendis les premières marches, plein d’un enthousiasme qui eut pu réveiller un mort, avec cette nuance que les traces de mes pas avaient bel et bien disparues. En pleine journée, il est vrai, il suffit de suivre son ombre, quitte à marcher à reculons, mais la nuit ?

La peur trahit l’instinct, le réconforte souvent. Une brindille qui craque, un renard qui passe dans les taillis un camembert en bouche et un hululement de chouette qui surprend, avertissant du danger chevreuils et cerfs et cent bestioles du bois, pour celui qui marche à l’aveuglette dans l’obscurité en ces lieux est terrorisant. Curieusement,je n’avais nulle crainte. L’heure avançait et je sentais le parfum de mon épouse, qui m’accompagnait malgré elle, et cette odeur de soupe dont tous les animaux des parages respiraient les délicieuses effluves. Où donc serait alors la peur ? Nous marchions ensemble, loin de la grande demeure, moi et les animaux, laissant craquer sous nos empreintes distinctes la neige qui durcissait. Plus les odeurs devinrent sensibles à nos museaux plus l’engouement d’un bon repas se précisa pour tous.

Une lanterne pendait devant le seuil de la maisonnette. Des flocons s’accrochaient avec timidité sur le chapeau d’icelle, mais je vis avec stupéfaction que d’autres individus avaient utilisé le paillasson, et deux paires de bottes séchaient dans l’entrée, dont l’une sentait le camembert et l’autre le maroilles. Je reconnus instantanément l’origine des visiteurs : ils venaient de la grande demeure ! Je compris qu’ils avaient suivi leurs parcours sur la traçabilité de l’AOP (Appellation d’Origine Contrôlée). J’en conclus que le renard nous avait trahis, car ce qu’il tenait dans sa gueule n’était qu’un leurre : une hostie, une galette de pain azyme, une soucoupe volante, bref j’étais fou de colère et remuais tant mes bras que les animaux des bois retournèrent d’où ils venaient, mais restaient vénères question vénerie et c’est autour d’un feu de camp qu’ils décidèrent de mettre le feu à la grande demeure. Le renard fut désigné pour porter la charge explosive devant l’entrée principale, tenant dans ses mâchoires une pizza quatre saisons.

Ce fut une parfaite réussite. Quant à moi, qui suis le vrai héros de ce récit, je ne parlais plus de cet hiver rigoureux durant lequel ne vint chez moi nulle tartiflette, nulle fondue savoyarde, ni raclette ainsi que les camemberts fabriqués loin de chez Marie Harel, et qu’ils rôtissent, ces drôles, dans la grande demeure !

26 11 2022

AK

PHOTO ILLUSTRATION : festival photo reporters BOURISP 2021 (?)

Le macchabée et le rat facétieux

Il ne respirait plus, semblait-il, mais son haleine fétide emplissait encore les murs de la petite église dans laquelle un épais curé officiait. Tous les proches, parents, les amis d’antan et les gosses de l’aumônerie portaient un masque. Le défunt n’en n’avait pas, et quand il rota et péta l’assistance crut à une soudaine résurrection. Y aurait-il donc une nouvelle pandémie dans le village, et faudrait-il que les masques s’enrichissent de silence dans le discours de l’abbé ? Le cimetière était proche, et cet emmerdeur viendrait-il troubler le silence des tombes par ses flatulences et ses hoquets malvenus ?

En fait il se trouva que c’était un petit rat, embusqué dans le caleçon du mort, qui poussait l’oraison, à sa manière. Ce genre d’animal que dans leur ataraxie les amateurs d’opéra imaginent en tutu blanc vaporeux, mais seulement bien plus tard, après la fin du spectacle. Quand la petite bête sortit son museau du cercueil toutes les grenouilles sautèrent du bénitier, suivies des bigotes et des bourgeois du village. Le cimetière, comme il a été dit, était proche, et le rat s’était réfugié dans cette caisse en bois molletonnée dans laquelle il avait fini par s’endormir.

Le curé tenta de l’estourbir avec son encensoir, lui jeta même ses burettes en hurlant « vade retro satanas », mais la bestiole alla se cacher dans la poche à montre à gousset du cadavre encore frais, ce qui provoqua un frétillement gai des moustaches du mort dont certains témoins dirent plus tard que c’était un miracle, car durant toute sa vie il n’avait souri qu’aux femmes et jamais aux maris. L’abbé fit appel aux quelques paysans présents dans son église pour l’aider à chasser ce démon. Pauvres hommes des campagnes, plus habitués à tuer les taupes à coups de pelle et à les suspendre sur les clôtures comme des trophées de chasse, les laissant sécher au soleil, elles qui vivaient à l’ombre de la terre.

Le jeune rat découvrit alors que dans le refuge de cette poche la montre à gousset avait disparu. Dans la doublure matelassée du cercueil il trouva une ordonnance du médecin du village et un mot écrit à la hâte de son épouse, lui signifiant qu’elle le quittait, pour toujours. Quant à l’ordonnance, elle était remplie de mots très compliqués pour son cerveau, neuroleptiques, somnifères, ne pas dépasser la dose prescrite (écrit en rouge), etc.

Dans ce village jadis prospère l’ancien maire, celui qu’aujourd’hui on enterrait, avait fait construire un petit opéra que l’on nomme de nos jours salle polyvalente et où les petits baronnets et les édiles des environs venaient festoyer lors de spectacles dispendieux dont les habitants disaient que l’art dans le village en augmentait la réputation en animant le cœur de la population dans le prestige pourtant désuet de la pièce qui s’y jouait chaque année et des soirées privées dont ensuite tous les habitants parlaient.

Mais ces excès de luxures et de vies dissolues que menaient les notables, les larmes de crocodile que versaient, avant l’apparition du rat, tous ces gens sur le cercueil de l’ancien maire, finirent par agacer la population. En effet, tout semblait se détériorer depuis des années : les tuyaux fuitaient, les radiateurs ne chauffaient plus, les chats envahissaient les canapés et les rats ouvraient les réfrigérateurs la nuit. Le beurre, le fromage, le pain et la tête de veau commencèrent à manquer. Un genre d’Holodomor* stalinien s’installa dans le petit pays. À l’instar de Mao Tsé Toung, on piégea les oiseaux pour se nourrir (soi-disant qu’ils dévoraient les semis), puis alors que le curé reprenait son prêche, une vierge apparut sur le parvis de l’église. Les grenouilles regagnèrent le bénitier, les ouailles leur missel. Le rat s’était enfui dans le presbytère, qui n’avait rien perdu de son charme, ni le jardin (de curé) de son éclat. Il regagna la ville, et vécut chez son cousin, où à son tour il fit ripaille en compagnie de jeunes rattes aux mœurs légères. Il ne sera pas raconté ici ni où ni quand il trouva la montre à gousset et à quel prix il la vendit !

24 11 2022

AK

*HOLODOMOR : https://fr.wikipedia.org/wiki/Holodomor

%d blogueurs aiment cette page :